vendredi 18 septembre 2015

Matière, espace, temps







S'interroger sur la manière habituelle de penser, rarement remise en question, peut s'avérer très bénéfique et induire des intuitions surprenantes. Voici deux textes qui vont dans ce sens.

« Dans la vie, de même que dans le domaine scientifique, nous avons affaire à différents événements, à des objets, à des bouts de matériaux petits ou grands. Nous avons l'habitude d'en parler en termes de « matière ». Grâce à un dérangement séman­tique, appelé identification, nous nous imaginons qu'il existe une « matière » ayant une existence physique séparée. Ce serait probablement pour nous un choc si quelqu'un nous invitait à donner un morceau de « matière » (je dis bien donner et non pas répandre un flot de paroles sur le sujet). J'ai fait sur ce point les expériences les plus amusantes. La plupart des gens, même des hommes de science, vous tendent dans ce cas un crayon ou quelque chose de semblable. Mais ont-ils donné réellement de la « matière » ? Ce qu'ils ont donné ne peut pas être simplement symbolisé par le terme « matière ». L'objet, le « crayon », qu'ils ont tendu, a besoin linguistiquement de l' « espace » ; sinon, ce ne serait pas un crayon, mais un point mathématique, une fiction. Il a aussi besoin verbalement du « temps » ; sinon, il n'y aurait pas de crayon mais un « éclair ».
« De même, si quelqu'un est invité à donner un morceau d' « espace » (de nouveau : donner et non pas se mettre à parler), le mieux qu'il puisse faire est d'agiter sa main et d'essayer de montrer l' « espace ». Mais ce geste de la main se réfère en réalité à l'air, à la poussière, aux microbes, aux champs de gravitation et électro-magnétiques, etc. En d'autres termes, structurellement, l' « espace » supposé est une plénitude de cer­tains matériaux déjà « dans l'espace » et « dans le temps ».
« Dans le cas de donner le « temps », quelqu'un peut montrer sa montre. Mais ici vaut une objection semblable à celle de tout à l'heure, c'est-à-dire qu'il nous a montré de la soi-disant « matière » qui « bouge » dans l' « espace ». Il est très important d'acquérir la réaction sémantique que, quand nous utilisons le terme « matière » en pensant à quelque chose, un crayon, par exemple, cette chose, selon le langage élémentaliste habituel, implique aussi l' « espace » et le «temps » auxquels habituelle­ment nous ne songeons pas... »
(Extrait de "Science and sanity", d'Alfred Korsybski.)



Alfred Korzybski


"Puis-je vous demander, pour commencer, de participer à une petite expérience ? Répondez-moi en levant la main : combien d'entre vous sont-ils prêts à affirmer qu'ils me voient ? Je vois beaucoup de mains levées. Ce qui prouve que la folie est la chose du monde la mieux partagée. Bien entendu, vous ne me voyez pas « vraiment ». Ce que vous voyez est un faisceau d'éléments d'informations me concernant, que vous synthétisez en formant une « image » de moi. Vous faites cette image. C'est pourtant simple à admettre."
(Extrait de l'ouvrage "Vers une écologie de l'esprit", de Gregory Bateson.)



Gregory Bateson