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dimanche 19 avril 2026

Les fruits du temps présent






Les fruits du temps présent


Le sang de l'abondance qui se glisse évasivement hors de mes vaisseaux transparents, comme une hémorragie revivifiante, oui le sang de la plénitude rejaillit sur mon corps agressé par la chimie redoutable d'un végétal maléfique.

Le sang, mais aussi les humeurs, les tissus, les fibres invisibles qui ondulent pensives, bercées par le flot calme et limpide dans lequel je me suis infiltré et qui m'entraîne dans sa course incolore. J'ima­gine des séquences d'arrêt, de mort, puis de départ et de naissance, toujours renouvelées, comme un rythme aortique gigantesque éva­cuant sa cacophonie régulière dans des replis cellulaires ignorés.


J'imagine des traverses d'ombre et de lumière, barrant les rails de l'avenir, supportant sans se rompre le poids de cette année en ex­pansion, cette année dont la magie souveraine m'a révélé l'inson­dable néant qui me guettait. J'imagine le néant comme un trou blanc, aveuglant, dans lequel le tout voisine avec le rien, puisque lorsque l'on est happé par le souffle d'aspiration, la réalité se mélange dans ses éléments à un point tel que seul le blanc, le rien blanc persiste.


J'imagine le Grand Possible affectueux.

Ah l'affection, un mot tout d'abord, puis des torrents de vie qui parfois se concluent en chute vertigineuse et définitive, où seule demeure l'écume d'une tristesse indicible mais révélatrice.

J'imagine des épisodes malsains où le partage entre la censure et la permission ne s'établit que lacunairement, laborieusement, avec des retouches diverses, comme pour éviter toute tendance à la stabilisa­tion.


Et puis je t'imagine, toi au sourire tendre et si doux que je m'y plonge, je m'y baigne, j'y abandonne mes épaves et mes ruines, toi au visage aérien et songeur, oui je t'imagine, je t'invente et te réin­vente à volonté, je te cherche, quand dans ton voyage immatériel, tu t'éloignes pour un instant ; et plus je t'imagine plus tu deviens réelle, plus ton existence chaude s'élabore, plus tu te rapproches de moi.


Et c'est toi finalement qui arrive un beau jour d'un point éloigné de l'horizon, les bras ouverts, avec ton corps pour seule maison et tes yeux pour seuls bagages, toi l'inconnue de mon enfance, la magicienne qui m'autorise enfin à faire coïncider ce que je vois avec ce que j'ima­gine. Tu viens et je t'attends, là, debout, le regard lointain comme dans un rêve imprévu ; tu me réveilles, tu ouvres la porte mal cadenas­sée de mon château de nuit, tu entres chez moi et tu t'y sens bien. Alors, tu ouvres toutes grandes tes propres portes, je me faufile à mon tour chez toi, et il existe à présent une ouverture qui fait communiquer ces deux intérieurs jusque là privés et secrets.

Le monde était laid, alors j'ai refait le monde.

La vie était triste, alors je lui ai parlé à voix basse, comme à une amie d'enfance que l'on retrouve par hasard longtemps après, dans la rue ou l'ombre nuageuse d'un bar de passage; je lui ai apporté des mots de paix, des mots de simplicité, des mots tendres, des mot drôles, alors la vie a esquissé son premier sourire, un deuxième a suivi, puis un troi­sième, et un formidable éclat de rire s'est enchaîné inéluctablement ; la vie a coloré son terne désert, la vie a enterré sa morne continuité, la vie a explosé en millions de molécules d'espace.

La vie ? Je n'en ai pas peur, et vous ?

La mort ? Je n'en ai pas peur non plus, et puis, ceux qui craignent la mort craignent aussi la vie, sans doute ; ou peut-être n'est-ce ni l'un ni l'autre ce qu'ils craignent ? De quoi a-t-on peur dans cette existence réduite à un étang de servitudes, un marais de répétitions, toujours la même chose au même moment, les mêmes émotions et les mêmes diffi­cultés, comme programmées sur un ordinateur géant incontrôlable...

Alors, je tire des coups de fusil mentaux sur l'habitude, je donne des coups de pied aux rendez-vous, je mets ma montre dans un coffre-fort dont j'oublie le chiffre et dont je jette les clés, je m'assois pour regarder venir les évènements, et quand ils se présentent, je tourne le dos preste­ment pour me perdre dans le ciel ou dans un arbre, dans un nuage ou dans un chant d'oiseau.


Le temps passe, passe, et les gens demeurent immobiles immobiles, immobiles....


Allons, secouez-vous, débarrassez-vous de cette retenue, de cette défense, déshabillez-vous promptement, retirez vos armures clinquantes, vos blindages indestructibles, détruisez les murs qui vous em­prisonnent sans même que vous vous en rendiez compte, brisez les cordes et les ficelles qui vous lient étroitement, faites fondre vos chaines comme la glace fond dans un verre d'eau pour s'harmoniser avec le décor liquide, et dressez pour au moins quelques secondes les antennes du relâchement, construisez- vous une maison sans clé ni serrure, goûtez enfin les fruits du temps présent, les fruits du temps présent, les fruits du temps présent ...


(Ecrit par Michel Tardieu, à l'âge de 25 ans)




lundi 11 janvier 2016

Les petites méditations quotidiennes : la vaisselle







J'ai trouvé ce texte sur le forum du site Café-éveil et je me suis immédiatement senti en communion avec ce que vous allez lire, tout d'abord parce que c'est très bien écrit, et aussi parce que la vaisselle, c'est l'un de mes jobs familiaux, et que je sais faire ça très bien...
J'ai concocté en outre une petite musique à base de sons "Vaisseliers", mis en rythme de manière quasiment improvisée.


Alors, voici
"J'aime faire la Vaisselle", par Pierre de Toulouse.


«Quand je fais la vaisselle, je commence toujours par tout trier. Les verres avec les verres, les assiettes empilées avec les assiettes, les couverts ensemble, puis l'artillerie lourde : casseroles, plats, les gros machins. Et, à part, loin derrière, parce que ceux là je ne les aime pas trop, les boites en plastique. Je ne sais si c'est mon esprit cartésien qui me vaut ce comportement, mais déjà, je trouve une satisfaction à contempler cette vaisselle sale et pourtant rangée. Un début d'organisation. Comme une armée en déroute, qui rentre cabossée et crottée du champ de bataille mais qui conserve encore suffisamment de discipline militaire pour marcher en ordre rangé.

Deux bacs d'eau, toujours : un pour laver, tiède, et un pour rincer, brûlant. Et tout doit être disposé dans un ordre précis : vaisselle sale, bac d'eau tiède, bac d'eau chaude pour le rinçage, égouttoir. Pas question qu'une assiette sale survole l'eau de rinçage pour aller dans le bac de lavage. Ces allers-retours inutiles et désordonnés diminuerait mon plaisir.

Je commence toujours par les verres. Leur transparence les destine à un traitement de faveur : à eux l'eau la plus pure et la plus chaude, à eux les gestes les plus délicats. Ils sont si fragiles. J'aime les retirer du bac de rinçage brûlant, du bout des doigts, immaculés, comme recréés à neuf. C'est d'ailleurs ce que j'aime dans la vaisselle - entre autre - cette quasi-résurrection d'objets fatigués.

Puis viennent les assiettes : un grand plaisir. Très faciles à nettoyer, à ranger, dociles, robustes, généreuses, un excellent rendement effort/satisfaction : une volumineuse pile de vingt assiettes se nettoie aussi vite qu'une casserole, si bien qu'on doit être vigilant car on peut avoir fini sans s'en rendre compte et se priver ainsi du plaisir d'éprouver la vitesse à laquelle le travail s'exécute. Ce serait dommage, non ?

Les couverts, c'est un peu moins gratifiant. Ca pique, ça coupe, parfois des restes d'aliments ont séché et il faut frotter. Frotter vivement sur une petite surface, tout le contraire des assiettes qui se nettoient d'un geste ample. Mais on peut en prendre plein à la fois, en grosses poignées sonores et dégoulinantes.

Arrivent alors les pièces volumineuses. Pause : l'eau de lavage est devenu trouble. Des petits morceaux de nourriture difficilement identifiables flottent à la surface, égarés. L'eau du bac de rinçage à perdu quelques degrès et se voile à peine d'un halo blanchâtre. Fin de la pause.

Les plats maculés de sauce offrent des paysages magnifiques : lorsque la mousse du liquide vaisselle et l'éponge s'en mèlent, c'est un festival de matières et de couleurs que ne renierait pas des artistes contemporains. On connait la fin de l'histoire, toujours la même : le plat retrouve son état initial, sa couleur blanche, ou noire, ou ivoire, uniforme, lisse. Mais les aspects intermédiaires, eux, sont toujours uniques. A chaque coup d'éponge, à chaque plongée dans l'eau, de nouvelles images. Parfois il faut lutter. Centimètre carré par centimètre carré, gagner du terrain sur la grosse trace de cramé à coup d'éponge metallique. La réduire, l'anéantir. D'autres fois, la graisse nous envahit et s'étend de toute part. Sur le dos des mains, sur les éponges, une pellicule flotte à la surface de l'eau. Catastrophe écologique dans l'évier. Il faut tout vider, laver, évacuer, purger. Mais peu importe. Nous sommes confiants, nous n'avons jamais perdu aucune de ces batailles.

Enfin viennent les mal aimées. Qu'elles me pardonnent ! Ces tristes boites de plastiques bien pratiques pour ranger des restes au réfrigérateur, ou pour partir en pique nique, mais qui manquent de franchise : elles ne savent jamais dire si elles sont propres ou sales. Elles affichent la transparence du verre, mais retiennent la graisse comme personne. Leur légèreté les rend, paradoxalement, difficiles à manipuler. Elles glissent, ne pèsent pas assez dans la main, présentent des interstices difficilement accessibles à l'éponge, se ressalissent très facilement, et mentent continuellement sur leur état de propreté. Même après un passage dans l'eau de rinçage, une nouvelle eau, spécialement coulée pour elles, elles demeurent douteuses.

Voilà, tout est propre, tout goutte paisiblement. Un dernier coup d'éponge sur l'évier, derniers paysages fantastiques sur les parois d'inox, avant le rinçage final, dernière image - troublante, presque triste - de morceaux de nourriture tassés les uns contre les autres au fond de l'évier, détrempés, grelottants, queue de radis, bout de pain gorgé d'eau, morceau de spaghetti, croûte noire de provenance inconnue, qui, malgré leur statut de survivants, n'auront obtenu qu'un bref sursis et se trouveront impitoyablement précipités dans le trou sans fond du tout à l'égout.»




La Vaisselle







jeudi 19 novembre 2015

L'atout





Prologue

A partir de rien
Se forme la toux
Heu! HHHeu ! H...heureusement
Qu'il n'en est rien
Mais rien du tout

Texte

...Somnambule dérisoire, tu erres sauvagement parmi les éclats de vent et les gerbes de pluie qui te griffent et te déchirent impitoyablement pour te plonger dans une longue et intolérable agonie au bout de laquelle seule la mort, divine consolatrice, saura te soulager de l'intolérable et longue torture d'être impitoyablement déchiré et griffé par la pluie en gerbes et le vent en éclats parmi lesquels sauvagement erres-tu, Ô dérisoire somnambule...




Commentaire

Ceci est une phrase à raccourcis munie de deux prolongations symétriques et implicitement juxtaposées en vue de créer un effet de style, lequel style est certes déplorable d'un point de vue strictement littéraire vu la quantité faramineuse de pléonasmes dont il regorge, mais nous ne saurions nous arrêter à de telles considérations devant la magistrale beauté de ces images sordides répétées en écho pour, sans aucun doute, mieux convaincre le lecteur de leur intensité subjective et intrinsèque.




Synthèse

Qu'importe le texte, vive le commentaire
Qu'importe l'œuvre, vive la critique

Conclusion

La critique est malaisée, l'art beaucoup plus facile...
(Chronophonix, 1976)






vendredi 6 juillet 2012

Genèse 76





Ah, je savais bien qu'on y arriverait, il fallait seulement avoir la patience d'attendre que les évènements cristallisent en une structure poudreuse qui s'échappe indéfiniment, laissant le regard rougi libre de hurler ses mensonges divins.

C'est alors seulement que la lumière peut éclater dans la chambre verte de l'attente sans issue pour parsemer les murs hermétiques de modestes constellations d'inertie qui formeront dans les années à venir autant de familles artificielles destinées à peupler l'actuel désert d'ombre compris entre la pierre et la couleur du sang.


Du néant a surgi une vibration de vie et une odeur de mort reconnaissable à son parfum hydrocarboné, et les Dieux de l'ultrasensibilité ont frémi sans se plaindre, persuadés que leur heure était enfin arrivée.

Le ciel de leurs pensées s'est couvert des nuages menaçants de l'amertume et ils se sont repliés sur eux-mêmes, se tassant si bien les uns contre les autres qu'ils ont fini par former un bloc compact et indestructible suspendu par ses amarres maléfiques au grand anneau de la chaîne de l'univers.


Balancés dans tous les sens, secoués par le tremblement démentiel qui s'était emparé de leur enfer perdu, ils subirent une mutation psychogénétique pour aboutir, par concentrations successives, à l'ultime et première cellule vivante, celle-là même à cause de qui tout a commencé.

La vie, et avec elle, la mort furent définitivement créées, et sans nul doute, on en entendrait à nouveau parler. 
(MT, 1976)