De nombreux artistes, poètes, musiciens, peintres, mais aussi des scientifiques se sont intéressés aux effets du Cannabis sur l'esprit humain. Un médecin psychiatre du XIXème siècle, J. Moreau de Tours, a même écrit un ouvrage consacré aux vertus thérapeutiques de cette plante dans le domaine de l'aliénation mentale. Il cite un témoignage de Théophile Gautier, témoignage qui, outre ses qualités littéraires, est un compte-rendu passionnant des mille et un détours que peuvent suivre l'âme humaine lorsqu'elle échappe pour un moment à ses fonctionnements habituels.
L'un de nos écrivains les plus distingués, M.Théophile Gautier, avait entendu parler des effets du hachisch. Il me témoigna un vif désir de pouvoir en juger par lui-même, tout en avouant qu'il était peu disposé à y croire. Je m'empressai de le satisfaire, bien convaincu qu'il suffirait de quelques grammes de dawamesc pour faire bonne et prompte justice de ses préventions. En effet, l'action du hachisch fut vive et saisissante, d'autant plus que celui qui l'éprouvait la redoutait moins et était, pour ainsi dire, pris à l'improviste. M. Th. Gautier rendit compte dans un journal (la Presse) des principaux épisodes de la "fantasia" à laquelle il avait pris part. Le hachisch ne pouvait trouver un plus digne interprète que la poétique imagination de M. Gautier; ses effets ne pouvaient être peints avec des couleurs plus brillantes, et j'oserais dire plus locales. Est-il besoin d'ajouter que l'éclat du style , et peut-être aussi un peu d'exagération dans la forme, ne doivent nullement mettre en défiance contre la véracité de l'écrivain, qui, en définitive, ne fait qu'exprimer des sensations familières à ceux qui ont quelque expérience du hachisch ?
« De tout temps, dit M. Th. Gautier, les Orientaux, à qui leur religion interdit l'usage du vin, ont cherché à satisfaire, par diverses préparations, ce besoin d'excitation intellectuelle commun à tous les peuples, et que les nations de l'Occident contentent au moyen de spiritueux et de boissons fermentées. Le désir de l'idéal est si fort chez l'homme, qu'il tâche, autant qu'il est en lui, de relâcher les liens qui retiennent l'âme au corps; et comme l'extase n'est pas à la portée de toutes les natures, il boit de la gaieté, il fume de l'oubli et mange de la folie, sous la forme du vin, du tabac et du hachisch. — Quel étrange problème! un peu de liqueur rouge, une bouffée de fumée, une cuillerée d'une pâte verdâtre, et l'âme, cette essence impalpable, est modifiée à l'instant! Les gens graves font mille extravagances; les paroles jaillissent involontairement de la bouche des silencieux: Héraclite rit aux éclats, et Démocrite pleure! . . Au bout de quelques minutes, un engourdissement général m'envahit! Il me sembla que mon corps se dissolvait et devenait transparent. Je voyais très nettement dans ma poitrine le hachisch que j'avais mangé, sous la forme d'une émeraude d'où s'échappaient des millions de petites étincelles. Les cils de mes yeux s'allongeaient indéfiniment, s'enroulant comme des fils d'or sur de petits rouets d'ivoire qui tournaient tout seuls avec une éblouissante rapidité. Autour de moi, c'étaient des ruissellements et des écroulements de pierreries de toutes couleurs, des ramages sans cesse renouvelés, que je ne saurais mieux comparer qu'aux jeux du kaléidoscope; je voyais encore mes camarades à certains instants, mais défigurés, moitié hommes, moitié plantes, avec des airs pensifs d'ibis, debout sur une patte d'autruche, battant des ailes, si étranges que je me tordais de rire dans mon coin, et que, pour m'associer à la bouffonnerie du spectacle, je me mis à lancer mes coussins en l'air, les rattrapant et les faisant tourner avec la rapidité d'un jongleur indien. L'un de ces messieurs m'adressa en italien un discours que le hachisch, par sa toute-puissance, me transposa en espagnol. Les demandes et les réponses étaient presque raisonnables, et coulaient sur des choses indifférentes, des nouvelles de théâtre ou de littérature. Le premier accès touchait à sa fin. Après quelques minutes, je me retrouvai avec tout mon sang-froid, sans mal de tète, sans aucun des symptômes qui accompagnent l'ivresse du vin , et fort étonné de ce qui venait de se passer. Une demi-heure s'était à peine écoulée que je retombai sous l'empire du hachisch. Cette fois , la vision fut plus compliquée et plus extraordinaire. Dans un air confusément lumineux voltigeaient, avec un fourmillement perpétuel, des milliards de papillons dont les ailes bruissaient comme des éventails. De gigantesques fleurs au calice de cristal , d'énormes passeroses, des lits d'or et d'argent montaient et s'épanouissaient autour de moi, avec une crépitation pareille à celle des bouquets de feux d'artifice. Mon ouïe s'était prodigieusement développée: j'entendais le bruit des couleurs. Des sons verts, rouges, bleus, jaunes, m'arrivaient par ondes parfaitement distinctes. Un verre renversé, un craquement de fauteuil, un mot prononcé bas, vibraient et retentissaient en moi comme des roulements de tonnerre; ma propre voix me semblait si forte que je n'osais parler, de peur de renverser les murailles ou de me faire éclater comme une bombe. Plus de cinq cents pendules me chantaient l'heure de leurs voix flûtées, cuivrées, argentines. Chaque objet effleuré rendait une note d'harmonica ou de harpe éolienne. Je nageais dans un océan de sonorité, où flottaient, comme des îlots de lumière, quelques motifs de Lucia et du Barbier. Jamais béatitude pareille ne m'inonda de ses effluves; j'étais si fondu dans le vague, si absent de moi-même, si débarrassé du moi, cet odieux témoin qui vous accompagne partout, que j'ai compris pour la première fois quelle pouvait être l'existence des esprits élémentaires, des anges et des âmes séparées du corps. J'étais comme une éponge au milieu de la mer: à chaque minute, des flots de bonheur me traversaient, entrant et sortant par mes pores; car j'étais devenu perméable, et jusqu'au moindre vaisseau capillaire, tout mon être s'injectait de la couleur du milieu fantastique où j'étais plongé. Les sons, les parfums, la lumière, m'arrivaient par des multitudes de tuyaux minces comme des cheveux, dans lesquels j'entendais siffler des courants magnétiques. A mon calcul , cet état dura environ trois cents ans, car les sensations s'y succédaient tellement nombreuses et pressées que l'appréciation réelle du temps était impossible. L'accès passé, je vis qu'il avait duré un quart d'heure. Ce qu'il y a de particulier dans l'ivresse du hachisch, c'est qu'elle n'est pas continue; elle vous prend et vous quitte, vous monte au ciel et vous remet sur terre, sans transition, — comme dans la folie , on a des moments lucides. — Un troisième accès, le dernier et le plus bizarre termina ma soirée orientale: dans celui-ci, ma vue se dédoubla. Deux images de chaque objet se réfléchissaient sur ma rétine et produisaient une symétrie complète; mais bientôt la pâte magique, tout-à-fait digérée, agissant avec plus de force sur mon cerveau, je devins complètement fou pendant une heure.Tous les songes pantagruéliques me passèrent par la fantaisie: caprimulges, coquecigrues, oysons bridés, licornes, griffons, cochemards, toute la ménagerie des rêves monstrueux trottait, sautillait, voletait, glapissait par la chambre.... Les visions devinrent si baroques que le désir de les dessiner me prit, et que je fis en moins de cinq minutes le portrait du docteur, tel qu'il m'apparaissait, assis au piano, habillé en Turc, un soleil dans le dos de sa veste. Les notes sont représentées s'échappant du clavier, sous forme de fusées et de spirales capricieusement tirebouchonnées. Un autre croquis portant cette légende , — "un animal de l'avenir" , — représente une locomotive vivante avec un cou de cygne terminé par une gueule de serpent, d'où jaillissent des flots de fumée avec des pattes monstrueuses, composées de roues et de poulies; chaque paire de pattes est accompagnée d'une paire d'ailes, et, sur la queue de l'animal, on voit le Mercure antique qui s'avoue vaincu malgré ses talonnières. Grâce au hachisch, j'ai pu faire d'après nature le portrait d'un farfadet. Jusqu'à présent , je les entendais seulement geindre et remuer la nuit, dans mon vieux buffet. Mais voilà bien assez de folies. Pour raconter tout entière une hallucination du hachisch , il faudrait un gros volume, et un simple feuilletoniste ne peut se permettre de recommencer l'Apocalypse.»
Jean-Henri Fabre, né le 21 décembre 1823 à Saint-Léons du Lévézou (Aveyron), mort le 11 octobre 1915 à Sérignan-du-Comtat (Vaucluse), est un homme de sciences, un humaniste, un naturaliste, un entomologiste éminent, un écrivain passionné par la nature et un poète français, lauréat de l'Académie française et d'un nombre élevé de prix. (suite sur Wikipedia) Voici l'introduction au chapitre concernant la Lycose de Narbonne, extrait des «Souvenirs entomologiques»: «Michelet nous raconte comment, apprenti imprimeur au fond d'une cave, il entretenait des rapports amicaux avec une Araignée. A certaine heure, un rayon de soleil filtrait par la lucarne du triste atelier et illuminait la casse du petit assembleur de lettres de plomb. La voisine à huit pattes descendait alors de sa toile et venait, sur le bord de la casse, prendre sa part des joies de la lumière. L'enfant laissait faire; il accueillait en ami la confiante visiteuse, pour lui douce diversion aux longs ennuis. Lorsque nous manque la société de l'homme, nous nous réfugions dans celle de la bête, sans perdre toujours au change. Je n'endure pas, Dieu merci, les tristesses d'une cave: ma solitude est riante d'illumination et de verdure; j'assiste, quand bon me semble, à la fête des champs, à la fanfare des merles, à la symphonie des grillons; et cependant, avec plus de dévotion encore que n'y en mettait le jeune typographe, je fais commerce d'amitié avec l'Araignée. Je l'admets dans l'intimité de mon cabinet de travail, je lui fais place au milieu de mes livres, je l'installe au soleil sur le bord de ma fenêtre, je la visite passionnément chez elle, à la campagne. Nos rapports n'ont pas pour but de faire simple diversion aux ennuis de la vie, misères dont j'ai ma part tout comme un autre, ma très large part; je me propose de soumettre à l'Araignée une foule de questions auxquelles, parfois, elle daigne répondre. Ah! les beaux problèmes que suscite sa fréquentation! Pour les exposer dignement, ne serait pas de trop le merveilleux pinceau que devait acquérir le petit imprimeur. Il faudrait ici la plume d'un Michelet, et je n'ai qu'un rude crayon, mal taillé. Essayons, malgré tout: pauvrement vêtue, la vérité est encore belle.»
Malin et rusé On ne devrait pas permettre à un génie de mourir de faim complètement. Il faudrait qu'il meure de faim seulement à moitié, ou aux trois quarts. Il ne lui faut que très peu de nourriture pour remplir les creux de son panier à pain, mais de ce très peu il a un cruel besoin. Pour l'instant, c'est la course de justesse. Je me sens comme un vieux chaland qu'on a gratté et calfaté. J'ai l'impression d'être encore capable de plus d'une traversée, mais pour l'instant je suis pelé et je sèche au soleil. On prétend que l'homme qui a faim et ne mange pas devient mystique, mais moi je me sens devenir pratique et rusé. Je suis devenu si malin et si rusé il y a un instant que je suis descendu emprunter un quart de dollar au chasseur. Je lui ai demandé le quart et il m'a tendu le dollar. Cela montre quel génie je suis ! Et maintenant, Joey, je ne voudrais pas que tu t'en fasses là-dessus parce que quand tu liras ça je serai en haute mer avec plein de petits déjeuners hollandais et de gin idem. Je me promènerai sur le pont arrière dans l'intervalle des collations, et je suis absolument sûr qu'il y aura un raseur à se promener avec moi pour me raconter l'histoire de sa vie. J'avais quelque espoir de commencer mon prochain livre sur le bateau, mais j'ai peur d'emporter ma machine à écrire de crainte qu'on ne me fasse payer la douane. En tout cas, je l'ai commencé dans ma tête. Je sais toute l'affaire, du commencement à la fin. Et cette fois je suis sûr que ça va fuser de moi comme le vin de la bonde du tonneau. J'ai un plan de composition concentrique, qui me permet d'écrire avec la plus extrême liberté tout en gardant l'illusion du mouvement et de la progression.
L'histoire que j'ai à raconter est tellement humaine que même un chien pourrait la raconter. A moi, qui ne suis guère au-dessus du chien pour la facilité de parole, cela prendra naturellement un peu plus longtemps, mais l'histoire sera pareille. L'histoire, c'est être seul sur la terre et avoir presque tout le temps faim, faim non seulement de pain et d'amour, mais de tout. Je regarde par un hublot ma vie qui court parallèlement à moi et s'enfonce lentement, comme un quatre-mâts dans la tempête. Je laisserai tout le monde parler et y mettre tout le sacré bon temps qu'il faudra. J'y mangerai, j'y dormirai, dans mon livre, et quand j'aurai envie de gâter de l'eau je le ferai, en plein milieu du livre. J'y ai réfléchi de bout en bout une nuit en remontant et redescendant Broadway au milieu de la foule. Il y avait un tel peuple à tourner en rond que je me suis brusquement rendu compte que j'étais absolument seul, et j'ai fini par prendre plaisir aux coups de coude des inconnus, à tout ce qui me rentrait dedans, me bousculait, me marchait dessus, me crachait dessus. Je voyais le premier chapitre s'ouvrir tout doux, comme si brusquement tout le bruit avait cessé : il ne restait qu'un seul grand feu vert — En avant ! — et il illuminait mon livre. C'était le signal pour démarrer, et je démarrais plein gaz. Je pouvais me rappeler tout ce que j'avais envie de me rappeler, avec tous les tenants et les aboutissants. Tout ce qui maintenant reste à faire est de commencer, de dire : Salut, nous voilà... comment allez-vous ? C'est l'histoire de ma vie, à quoi je découvre qu'il n'y a pas de fin. Le miracle est qu'on ait jamais envie d'écrire sur quelqu'un d'autre. Notre vie ! Un tourbillon avec un gouffre au centre. Juste comme on écrit la dernière page, on est aspiré par en dessous ; et voilà, ce n'est que ça, notre vie ! Eh bien ! je coulerai avec ma vie, et que personne n'essaie de me jeter de bouée de sauvetage. Qu'on m'envoie plutôt maintenant quelque chose à manger. Henry Miller "Aller-retour New York" (Buchet/Chastel).
A partir de rien
Se forme la toux
Heu! HHHeu ! H...heureusement
Qu'il n'en est rien
Mais rien du tout
Texte
...Somnambule dérisoire, tu erres sauvagement parmi les éclats de vent et les gerbes de pluie qui te griffent et te déchirent impitoyablement pour te plonger dans une longue et intolérable agonie au bout de laquelle seule la mort, divine consolatrice, saura te soulager de l'intolérable et longue torture d'être impitoyablement déchiré et griffé par la pluie en gerbes et le vent en éclats parmi lesquels sauvagement erres-tu, Ô dérisoire somnambule...
Commentaire
Ceci est une phrase à raccourcis munie de deux prolongations symétriques et implicitement juxtaposées en vue de créer un effet de style, lequel style est certes déplorable d'un point de vue strictement littéraire vu la quantité faramineuse de pléonasmes dont il regorge, mais nous ne saurions nous arrêter à de telles considérations devant la magistrale beauté de ces images sordides répétées en écho pour, sans aucun doute, mieux convaincre le lecteur de leur intensité subjective et intrinsèque.
Synthèse
Qu'importe le texte, vive le commentaire
Qu'importe l'œuvre, vive la critique
Conclusion
La critique est malaisée, l'art beaucoup plus facile... (Chronophonix, 1976)
Parce que selon elle "les contenus français sont destinés à un public français", Gallimard a demandé à la bibliothèque d'oeuvres libres de droit Wikisource de retirer de son catalogue tous les livres libres de droit au Québec mais encore protégés par le droit d'auteur en France. Lire la suite sur Numérama.
Après avoir lu le compte rendu de ces belles intentions visant à protéger notre patrimoine littéraire et poétique de ces indignes humains qui prétendent savourer la beauté de l'esprit sans débourser un centime, il est temps de relire ces deux citations de Victor Hugo concernant le sujet de la protection des "oeuvres de l'esprit" :
Le livre, comme livre, appartient à l'auteur, mais comme pensée, il appartient - le mot n'est pas trop vaste - au genre humain. Toutes les intelligences y ont droit. Si l'un des deux droits, le droit de l'écrivain et le droit de l'esprit humain, devait être sacrifié, ce serait, certes, le droit de l'écrivain, car l'intérêt public est notre préoccupation unique, et tous, je le déclare, doivent passer avant nous.
Avant la publication, l’auteur a un droit incontestable et illimité. Mais dès que l’oeuvre est publiée, l’auteur n’en est plus le maître. C’est alors l’autre personnage qui s’en empare. Appelez-le du nom que vous voudrez : esprit humain, domaine public, société. C’est ce personnage-là qui dit : “je suis là, je prends cette oeuvre, j’en fais ce que je crois devoir en faire, moi, esprit humain ; je la possède, elle est à moi désormais”.
Un fait plutôt amusant, Gallimard publie les poèmes de Victor Hugo...
Pour conclure cette chronique, je précise que, bien que sociétaire de la Sacem (société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique), toutes les musiques originales (donc composées par mes soins...) publiées sur ce blog ne sont ni déposées ni protégées, et que quiconque peut en faire ce qu'il veut. A bon entendeur...