jeudi 8 octobre 2026

Petite chronique de l'Ombre






«Je ne vois pas d'autre issue : que chacun de nous fasse un retour sur lui même et extirpe et anéantisse en lui tout ce qu'il croit devoir anéantir chez les autres.»
Etty Hillesum.

«Au lieu de haïr les gens dont vous pensez qu'ils provoquent les guerres, haïssez les appétits et les désordres de votre propre esprit, qui sont la cause réelle des guerres. Si vous aimez la paix, alors, haïssez l'injustice, la tyrannie, l'avarice - mais haïssez tout cela en vous-même, pas chez les autres.»
Thomas Merton

Suite à ces deux citations, je me suis souvenu d'un texte écrit à l'âge de 25 ans, que je publie ici pratiquement tel quel. Je précise que mes influences de l'époque étaient puisées dans la lecture d'ouvrages de Krishnamurti, Henri Laborit, Deleuze et Gattari, Ronal Laing pour l'essentiel.





«Les capitalistes ont réussi ce pari de transcender l'être humain limité en lui offrant un univers apparemment sans bornes : l'espace du fric. Ils peuvent y déverser tous leurs flux de puissance et de gloire, régner comme des rois, mais se rendent-ils compte de l'effroyable conséquence d'un tel état de fait ? Car bien entendu, le sentiment de non-limité n'existe qu'à la condition que la réalité le confirme, s'y moule, et lui renvoie une image illimitée. Donc vu que la quantité globale d'argent est mesurable, donc limitée, il vaut mieux ne pas être trop nombreux à se partager cette puissance.
Certains même ont voulu être seuls, je veux parler des Nazis, et l'histoire peut les stigmatiser, en tant qu'originaux de l'horreur. Hitler, dans l'histoire contemporaine, me fait penser au fou dans notre société, ou plutôt au délinquant; Hitler, le méchant, le dément qui voulait tout pour lui tout seul et au nom de qui ont été commises les pire atrocités, ben Hitler dort un peu chez chacun de nous, non ? Grace à qui on vit bien, on bouffe tous les jours à sa faim ? Ce ne serait pas en rapport par hasard au milliards de pauvres types que l'histoire a bien entubés, et qui continuent à crever la dalle ? Est-ce que tout français n'est pas un peu Hitler lorsqu'il cautionne un gouvernement qui a commis le même genre d'exactions en Algérie ? Et tout américain qui bouffe sur les tripes vietnamiennes un menu très cher et typique dans un resto vietnamien, justement ? Non, Hitler, c'est un peu trop facile, l'horreur est toujours là, moins évidente, diffuse, et par là même, moins désignable, moins dénonciable; l'horreur, c'est notre façon de vivre la plus incrustée en nous, la plus banale, la plus quotidienne qui l'entretient; l'horreur, c'est aussi la politique et ses automatismes ─ facile de désigner les méchants, les salauds de bourgeois réacs, fachos et capitalistes au nom d'une idéologie que l'on a adopté et grace à laquelle on a une bonne conscience de soi-même ─ de toute façon, tout individu a des critères pour déterminer le bon et le mauvais, en tout, que ce soit dans les relations humaines, dans les arts, etc...et on possède même des systèmes de partage opérant dans l'inconscient suivant un conditionnement : ça, c'est bon et ça donne du plaisir, ça c'est pas bon et ça file une bonne secousse bien désagréable...
Donc, par la pensée, on s'en tire toujours avec une bonne conscience. Une bonne conscience de salauds, oui !»
MT, 1975