jeudi 17 mars 2022

Le coeur éternel de la voie : Les Bauls du Bengale (1)







Extraits de l'ouvrage collectif, sous l'inspiration et la direction de Lee Lozowick, "Le coeur éternel de la voie" (tome IV), voici quelques aperçus concernant les Bauls du Bengale.



Une brêve histoire des Bauls

"Nous avons Dieu dans notre corps. Mais ceux qui sont sous le charme du monde matériel ne peuvent pas percevoir ou comprendre ce Dieu intérieur. Trébuchant et à tâtons, ils avancent au sein de Mâyâ (le monde de l'illusion), tels des ivro­gnes."

Au Bengale, le coeur de la vie du village est le puits. C'est là que les gens se réunissent et trouvent chaque jour l'eau dont ils ont besoin pour se laver, cuisiner, boire. C'est là aussi qu'ils peuvent partager les derniers potins du village. Mais souvent, ce genre de rassemblement est rendu stérile par toutes sortes de bavardages. Où trouver la vie en Dieu, la vie extatique et pas­sionnée ? Se cache-t-elle derrière les cancans habituels de l'exis­tence inconsciente ? Où sont donc les chanteurs et les danseurs de Dieu ?
Or, parfois un « fou » errant arrive dans le village, un Baul qui, par ses chants spontanés d'adoration, réveille chez chacun un sentiment d'émerveillement pour le Divin. Car les Bauls disent bien : « Dieu n'a qu'un seul attribut. Il est Amour. »

« ...Je ne me délecte que dans la joie de mon propre amour jaillissant.

En amour il n'y a pas de séparation, il n'y a que rencontre. Je me réjouis donc en chants et en danses avec chacun et avec tous. »

Les Bauls du Bengale constituent une secte que l'on pense dater de la fin du XIVe siècle et avoir pris plus d'ampleur à partir du XVIe siècle. Durant cette période, un jaillissement ex­traordinaire d'adoration dévotionnelle (bhakti) balaya l'Inde du Nord et revitalisa la tradition religieuse en se focalisant sur un sentiment authentique de vénération. C'est à cette époque (exac­tement de 1486 à 1533) qu'apparut dans l'ouest du Bengale Sri Chaitanya Deb de Nadia, prophète et poète extatique qui parcou­rut le pays et l'inonda littéralement de chants de louanges dédiés au couple divin Radha et Krishna. Sri Chaitanya est considéré aujourd'hui comme l'un des saints patrons de la voie baule et le fondateur du bhakti yoga de Gaudiya.
Sri Chaitanya est vénéré non seulement comme l'incarnation de Krishna, mais aussi parce qu'il intégra pleinement le couple Radha-Krishna dans son corps et tout son être. Vers la fin de sa vie, la puissance de son amour pour Dieu était telle qu'il se transforma littéralement en Radha, c'est-à-dire qu'il incarna à la perfection l'essence du Féminin, un état d'être très recherché par les Bauls du Bengale52. Radha était l'une des milliers de gopis ayant participé à la ras lila, le célèbre jeu amoureux de Krishna.
Dans tous les écrits sur Krishna, Radha n'est mentionnée qu'une fois, dans le dixième livre du Bhagavata Purana. Mais Jayadeva, auteur d'un long poème intitulé Gita Govinda (Chants d'amour du Seigneur à la peau sombre), la présente comme un modèle spirituel et elle représente aujourd'hui l'archétype de la dimension féminine du Divin. Certains érudits réfutent son exis­tence historique, mais pour un très grand nombre d'hindous, Radha est, de toutes les gopis, la seule en qui se soit produite une authentique transformation spirituelle, et cela grâce à l'a­mour totalement désintéressé qu'elle éprouvait pour Krishna, dont elle devint la parèdre. Ce dont il est question ici, c'est de la dynamique entre le masculin et le féminin, le jeu de polarité d'un Dieu incarné et immanent, la possibilité d'une relation hu­maine avec le Divin. Dans les enseignements donnés par Lee sur ce qu'il appelle la « dualité illuminée », le couple formé par Radha et Krishna représente l'union de ces deux pôles, une révé­lation non-duelle de Dieu au plus profond du corps, une union transcendant toute notion de division mais qui dans le même temps apprécie pleinement la réalité de l'existence telle qu'elle est.

Le mystique Jayadeva joua un rôle essentiel dans le déve­loppement de la tradition baule. Né au début du XIIe siècle, il fut poète à la cour de Lakshmana Sen, le dernier roi hindou du Bengale dont la ville et le palais étaient voisins du village de Kenduli. Ce village est resté une plaque tournante importante pour les activités spirituelles des Bauls. Lieu de naissance et centre des activités religieuses de Jayadeva et de sa compagne spirituelle Padmavati, il est pour les Bauls une véritable terre sacrée et ils y célèbrent le jayanthi ou anniversaire de Jayadeva, un anniversaire que certains Bauls disent être celui de sa nais­sance, d'autres celui de sa mort.

Padmavati était une danseuse de temple et, aux côtés de son époux spirituel Jayadeva, portait à Krishna un amour fervent de gopi. Sa pratique en fit l'exemple parfait de l'harmonie dans l'union. La relation de Jayadeva et de Padmavati et leur façon de vivre exemplifient ce que peut être un couple Divin. Padma­vati fut une source d'inspiration intarissable pour Jayadeva et la Gita Govinda montre la compréhension unique et profonde qu'il avait de Radha. Il offre là un enseignement majeur du vishnouisme et aujourd'hui encore, les Bauls considèrent ce livre comme l'un des plus précieux qui soient.53 A bien des égards, la vie de Jayadeva et de Padmavati est un exemple clas­sique de la voie baule et c'est pour cette raison que les Bauls les célèbrent, les vénèrent et vont jusqu'à voir en eux l'incarnation du couple formé par Radha et Krishna.

Après Vrindavan (le célèbre village où se rassemblèrent Krishna et les gopis), Kenduli est l'un des principaux sites de rassemblements Bauls. C'est là qu'ont lieu leurs melas ou foires et leurs mahotsabs ou festivals de chants et de danses, au cours desquels sont servis aux participants et aux villageois alentour d'énormes plats de riz et de légumes. Ces melas sont immensé­ment sacrées pour les vishnouites et des milliers de Bauls s'y ré­unissent pour célébrer et chanter ensemble leur nostalgie de Dieu.
À l'origine, le terme « baul » veut dire « fou » et vient du mot batula (vatula en sanscrit) qui signifie « celui qui est battu par les vents ». Dans la littérature médiévale indienne, cette appella­tion est souvent rencontrée dans un contexte bien particulier, par exemple dans le vers : « Je suis fou (ami ta Baula)... je baigne dans les effluves du doux nectar de Krishna. »
Ce vers date du XIVe siècle et personne ne sait précisément s'il faisait référence ou non à la tradition baule.
La « folie » dont parle le Baul est une folie d'un genre uni­que qui prend possession de celui qu'obsède un profond amour pour Dieu. On dit des Bauls qu'ils sont fous parce qu'ils poursuivent délibérément un état de totale liberté spirituelle et cherchent à se libérer de toutes les conventions sociales et reli­gieuses, quelles qu'elles soient. La voie baule se caractérise par un abandon complet aux impulsions de l'être essentiel ; l'ensei­gnement que suit le pratiquant est reçu par initiation et ne s'ap­puie ni sur des textes sacrés, ni sur une tradition formelle. L'éducation baule va dépendre à tous points de vue de la rela­tion unique entre un disciple et son maître. D'aucuns appellent cette voie « la voie contraire » (ulta), car elle va à contre-courant de la société et des conventions. Vus de l'extérieur, ceux qui suivent cette voie sont complètement fous. Mais pour les Bauls :
« À contre-courant sont les manières et le style de celui qui est un réel connaisseur de la vraie vie émotionnelle et qui est amoureux de l'amour authentique. Personne ne sait pourquoi et comment il fait ce qu'il fait. Il n'est affecté ni par les honneurs ni par les infortunes du monde, il est constamment conscient des délices de l'amour. Son regard semble porté par les eaux de la félicité. Parfois ce qu'il ressent le fait rire, parfois le fait pleurer. »

Le Baul offre sa folie à Dieu et rien ne peut l'arrêter. C'est le fait d'avoir entendu la flûte de Krishna qui l'a rendu fou et il se lance à sa poursuite, tel une gopi : « Je l'entends et pris de folie, je quitte tout et cours pour écouter... Je quitte ma maison et je m'enfuis, abandonnant ma maison, mon foyer. »
Ainsi donc vont les Bauls. De régions en régions, de villages en villages, ils voyagent, ne portant pour accompagner leurs chants à Dieu qu'une ektara (instrument à une corde) ou un (luth à long manche et à quatre cordes), un dotaradubki ou dugi (petits tambours), des (clochettes et petites cymbales). Vêtus de longues tuniques faites de morceaux de tissus pris dans de vieux costumes hindous et musulmans (ce qui va complète­ment à l'encontre de la coutume de ce pays si polarisé autour des problèmes de castes et de religions), ils ont les cheveux longs et se laissent pousser la barbe. Ils se rassemblent réguliè­rement au cours de grandes kartalsmelas ou célébrations. Là, pendant presque une semaine, ils chantent jour et nuit, puis se dispersent à nouveau pour repartir mendier sur les routes.

Et les Bauls sont arrivés
ils ont dansé,
ils ont chanté
et ont disparu
dans la brume.

Ainsi vit le Baul, parfaitement fidèle à sa propre nature. Il rit, pleure, danse ou demande l'aumône, selon ce qu'il se sent poussé à faire. C'est un danseur mendiant." Mais un mendiant qui bouscule les conventions ordinaires, refuse les habitudes dé­pravées du mental et des émotions et éveille ceux qui l'écoutent à l'essence pure et spontanée de l'existence. Madhukari : tel est le nom qu'il donne à leur mendicité sacrée. Elle est pour eux une façon de célébrer et les inspire à chanter et à danser, heureux comme des abeilles aux pattes lourdes de pollen.

Les chants Bauls sont des poèmes spontanés qui utilisent la langue contemporaine du petit peuple. Les Bauls se démarquent nettement du monde aride et complexe des philosophies intellec­tuelles, des rituels, des coutumes. Leurs chants d'adoration vont droit au coeur des gens. Ils parlent de spontanéité, d'humour, des peines de l'existence, se servent d'images fortes tirées de la vie quotidienne telles que les perçoit l' oeil passionné de quiconque désire voir le Dieu Vivant.
Le grand amour des Bauls pour l'humanité vient de ce que pour eux, le Divin ne peut être réalisé que dans et à travers le corps humain. La plupart des Bauls sont mariés et vivent en fa­mille ou pratiquent un yoga sexuel avec un ou une partenaire, mais ils restent étrangers à un grand nombre de préoccupations matérielles. Autrement dit, ils habitent dans le monde, mais ne lui appartiennent pas. Les Bauls s'aiment et se respectent mu­tuellement tout comme ils aiment et respectent ceux qui se sentent comme eux appelés vers Dieu. Mais leur mépris des iné­galités sociales et de la hiérarchie artificielle des castes, des classes et des religions a fait d'eux de véritables héros popu­laires. L'attitude fondamentale qu'ils préconisent est d'avoir foi en l'humanité et de se comporter avec respect, révérence et égard envers chacun, quels que soient ses croyances et son statut social (même s'ils critiquent sévèrement ceux qui se coupent des autres dans leur façon de vivre ou leur façon d'être). Nous re­trouvons toutes ces idées dans leurs chants.
Bien que nous connaissions peu l'histoire des Bauls du Ben­gale (d'abord parce qu'ils forment un mouvement souterrain, ensuite parce qu'ils gardent jalousement secrets leurs rituels et pratiques, enfin parce que ce sont des iconoclastes acharnés qui refusent les enseignements écrits et les dogmes), nous pouvons néanmoins tirer certaines conclusions. À les voir rejeter ainsi les différences de caste et honorer chaque être humain sans se soucier du statut social et du privilège, on peut en déduire que l'esprit baul tire sa source de ce coeur qui pousse l'être humain à refuser de succomber spirituellement aux violences de sa so­ciété (en l'occurrence en Inde, aux répressions religieuses, aux oppressions culturelles, aux brutalités du système de caste), même lorsque celles-ci se dissimulent sous des apparences de piété.

Le Baul est un esprit entier et libre pour qui les dogmes et les hiérarchies religieuses ne sont que les moyens de contrôler les peuples et les individus. Celui qui est emprisonné dans ses croyances, dans un système bureaucratique ou dans des lois ou des jugements moraux, culturels, séculaires ou religieux, ne peut pas réaliser l'ultime libération. Or, celle-ci est au coeur de la philosophie et du style de vie Bauls. Il y a dans l'attitude baule une qualité d'anarchie très nette. Le Baul considère que chacun devrait être libre de suivre ce que son coeur lui dicte et de laisser cette voix intérieure s'exprimer et voyager sur tous les plans de l'existence, l'idée-maîtresse ici étant que cette voix doit être guidée par le Divin. C'est ce à quoi Lee fait référence lorsqu'il parle d'être en alignement avec la volonté de Dieu et quand il dit que ce que notre coeur nous dicte alors vient directement d'un état d'innocence organique s'exprimant par le biais de la sagesse intrinsèque du corps. Osho Rajneesh dit la même chose de très belle façon :

« Les gens comme les Bauls n'ont pas d'origine. Une religion comme celle des Bauls est avant tout un surgissement spontané. Qui est à l'origine des roses ? Qui est à l'origine des chants d'oiseaux matinaux ? Le Baul n'est pas un métaphysicien, c'est un mystique. On peut participer à ce mystère, mais on ne peut pas le définir. La voie baule n'est pas un credo, c'est une façon de vivre spontanée. Les gens qui ont vraiment vécu ont toujours vécu ainsi. Certains s'appellent Bauls, c'est tout. Les Bauls sont des gens vrais, des gens authentiques jusqu'au bout des ongles. Le Baul est un épanouissement, une énergie fluide. Les gens comme les Bauls ne sont pas créés, ils surgissent. Ils font partie de la nature. »


Celui qui fait l'expérience de ce que veut dire être un Baul prend soudain conscience que de grands « Bauls » ont existé dans toutes les cultures et à toutes les époques. La biographie de certains saints et d'autres personnes réalisées spirituellement nous montre que, tel un fleuve magnifique et libre, l'esprit baul a traversé la vie de personnages célèbres venus d'horizons très différents, y compris occidentaux, et ayant contribué indénia­blement à l'histoire de l'humanité. Citons, entre autres, Walt Whitman, Wilhelm Reich, le fameux danseur russe Nijinsky, Jésus de Nazareth, et un très grand nombre de saints orientaux, notamment Ramakrishna et Jelaluddin Rumi.


lundi 7 février 2022

Franklin Merrell-Wolff : Le symbolisme du papillon








LE SYMBOLISME DU PAPILLON, par Franklin Merrell-Wolff.
(Expérience et philosophie, tome I)

Le cycle de vie qui va de l'œuf, de la chenille et de la chrysalide jusqu'au papillon, constitue l'un des meilleurs symboles du progrès de l'âme offerts par la nature, depuis la naissance dans le monde, en passant par le développement de la conscience dualiste, jusqu'à la culmination finale de la transition de la Conscience transcendantale par la seconde naissance. Comme notre intérêt est centré sur la deuxième naissance, nous sommes préoccupés tout d'abord par la transition de la chenille au papillon, plutôt que par la naissance de la chenille. Celle-ci représente la vie au niveau dua­liste, c'est-à-dire la vie égocentrique. Le papillon sym­bolise la Conscience cosmique ou transcendante, alors que la chrysalide représente bien l'épreuve de la transi­tion, appelée « passion » dans le christianisme et culmi­nant dans la crucifixion.






La vie de la chenille se réduit à ramper sur des sur­faces, et ainsi on peut dire qu'elle représente une forme de conscience bi-dimensionnelle. Le premier souci de cette vie est la nourriture, et cette conscience ne peut rien comprendre sauf en termes d'utilité grossière. Par conséquent, la philosophie typique de la chenille — si tant est qu'on puisse assumer de sa part une conscien­ce-propre lui permettant de développer une philosophie — doit être de telle sorte qu'elle accorde réalité et valeur à cela seul qui affecte la sensation, surtout par rapport à la nutrition. Ainsi, les idées ne seraient signifiantes que dans la mesure où elles servi­raient à obtenir une vie sensuelle plus pleine et à pro­curer des commodités matérielles.






Par un contraste radical, la vie du papillon implique le mouvement libre de l'air et symbolise très bien une conscience à trois dimensions. Le souci premier de la vie d'un papillon est l'accouplement et la ponte des œufs, la nourriture étant réduite à une position claire­ment subordonnée. De plus, sa nourriture typique se ramène à des fluides, ce qui est en contraste frappant avec la nourriture grossière de la chenille. La vie et la philosophie du papillon peuvent être conçues comme centrées sur la créativité et la joie, de sorte que la beauté devient une fin en soi remplaçant l'utilité gros­sière. La réalité et la valeur ont donc pour le papillon une signification complètement différente, qui dépasse tout à fait la compréhension de la chenille. La chrysalide représente un stage où la chenille meurt en tant que chenille. Pour la conscience de che­nille, cela doit apparaître comme une annihilation ou une « extinction » — tel que le nirvana apparaît au regard de la conscience non-éclairée. Mais vue de l'autre côté pour ainsi dire, la chrysalide est la porte ouverte sur la vie libre du papillon.





La conscience du papillon a certains avantages très évidents. Comparé à la chrysalide, le papillon évolue dans un monde d'une compréhension infiniment plus vaste. Il vit dans l'espace avec le pouvoir de revenir vers des surfaces. Il est donc en position de comprendre pleinement les relations de surface, qui incluent tout le domaine de la chenille. Mais en outre, il connaît un monde infiniment plus riche et que la chenille ne connaît absolument pas. De plus, il connaît la relation entre surface et profondeur, pouvant ainsi maîtriser les problèmes liés aux surfaces et qui dépassent tout à fait les capacités de la chenille.





Ce symbole est d'une beauté particulière. Les restric­tions de la vie de chenille représentent fort bien les limites de la conscience dualiste. Depuis cette conscien­ce, les problèmes définitifs de la philosophie demeurent sans solution satisfaisante, et impliquent souvent des contradictions irréconciliées. Or, ces solutions sont atteintes et ces contradictions réconciliées par ceux qui se sont éveillés aux niveaux transcendantaux. Cela est dû au fait que ceux-ci jouissent d'une perspective sur­élevée — symbolisée par le papillon — et ainsi peuvent comprendre le monde « surfaciel » ou dualiste par l'in­tégration plus haute de l'espace, qui représente ici la Conscience plus élevée. Mais tout comme le monde du papillon est inconcevable pour la chenille, ainsi l'inté­gration de l'Homme divinement conscient ne signifie rien pour ceux qui n'ont aucune saisie de la Réalité dépassant la simple conscience dualiste. Ainsi donc, sans quelque degré de Reconnaissance, les philosophies de gens tels que Platon et Hegel ressemblent à quelque chose de purement abstrait et sans substance. Indubitablement, ces philosophies supérieures ne sont en général pas intéressées à la simple production de valeurs sensorielles ou expérientielles, et elles accor­dent certainement une place très subordonnée à la nourriture ainsi qu'aux conforts physiques. Mais lorsque ces philosophies sont perçues à partir de la Conscience sur laquelle elles reposent, on voit qu'elles se concentrent avant tout sur les actualités substan­tielles (NDT : se rappeler que « substantiel » a ici le sens de « ce qui existe en soi et par soi »). Elles sont écrites à partir de la vraie Conscience.Les philosophies du genre néo-réaliste, pragmatiste et naturaliste, sont conçues à partir de la conscience « surfacielle », symbolisée par la chenille. Du moins, c'est cette dernière forme de conscience qui domine.
Mais si nous nous restreignons au point de vue de la chenille (la conscience dualiste), les propagateurs de ces philosophies ont en effet le dessus. La base définiti­ve qui leur donne leur autorité est soit les données des sens, soit celles qui sont dérivées de ceux-ci. Leur thèse finale affirme que seul ce qui est objectif (relié aux objets) est réel. Sur leur propre terrain, ils sont apparemment irréfutables, mais pour chaque Homme qui s'est éveillé à la « Connaissance par Identité », ils apparaissent immé­diatement en mauvaise posture. Un Platon sait, sans aucun doute possible, qu'il a raison substantiellement, mais il peut très bien être incapable de faire guère plus pour la conscience de chenille, que de suggérer une Réalité dépassant le niveau de celle-ci. Il en résulte que le conflit ergoteur entre ces deux grands groupes de philosophie est largement une perte de temps, puisqu'il ne peut y avoir d'entente sur des reconnaissances fon­damentales. Chacun peut argumenter avec satisfaction à partir de son point de vue, mais il n'en résulte qu'une sorte de boxe à vide qui ne réussit guère à convaincre l'adversaire. L'homme éveillé Connaît l'insuffisance de la reconnaissance des chenilles, mais il ne peut le prouver à l'homme de type « chenille ». Par ailleurs, ce dernier ne peut saisir la Reconnaissance de l'être éveillé, à moins qu'il ne s'éveille lui-même. La consé­quence, c'est l'impasse — à moins que l'homme-chenille ait des pressentiments d'un Au-delà.
De tous ceux qui sont limités dans leur conscience, ceux qui perçoivent le problème principal de l'humanité comme étant lié à l'économie, sont les plus attachés au niveau de la chenille. Pour eux, la vie est centrée sur la nourriture grossière et les plaisirs physiques, ce qui est précisément la caractéristique principale de la chenille réelle. C'est une vision piteusement limitée. Un accrois­sement de nourriture ne peut produire que des chenilles plus grosses. Cela ne peut jamais résoudre la cause prin­cipale de la misère humaine. Pour que l'homme connais­se la joie qui demeure, il doit être transformé au point de pouvoir entrer dans une vie libre, symbolisée par le papillon. Il est indubitablement vrai que certaines che­nilles humaines ont besoin d'engraisser avant d'être prêtes à intégrer et à traverser le stade de chrysalide, mais il est également vrai que plusieurs sont mainte­nant prêtes pour cette transition et gaspillent leur temps à devenir des chenilles surfaites. Si ces dernières pensent servir l'humanité en poursuivant ainsi, elles se leurrent elles-mêmes. Lorsqu'elles se seront éveillées, et seulement alors, elles pourront servir de façon compé­tente cette humanité, même en ce qui concerne les pro­blèmes de l'organisation sociale et économique.





La principale signification de la chrysalide est la sui­vante : le fait d'intégrer la liberté de la vie spatiale n'est possible qu'en mourant au niveau de la chenille. La simple évolution du point de vue de la chenille ne produit que des chenilles plus grosses et plus juteuses. Il vient un temps où l'homme doit tourner le dos à toute forme de vie symbolisée par la conscience du sujet/objet, s'il ne veut pas être pris dans l'impasse d'une existence stérile et gaspillée. Bien sûr que du point, de vue inférieur, cela implique une brève période d'ascétisme fondamental sous une forme quelconque. Mais le but est quelque chose d'infiniment plus riche que tout ce qui est contenu dans la vieille vie, et en outre, c'est tout sauf ascétique. L'attachement aux valeurs plus restreintes agit comme obstacle à la recon­naissance des valeurs plus étendues. C'est là un princi­pe connu, même à l'intérieur de la vie ordinaire. Il s'applique avec encore plus de force en ce qui concerne l'accès aux Valeurs suprêmes. Pourtant, plusieurs humains s'attachent à des valeurs qui ne sont guère que des jouets, et refusent ainsi de prendre les mesures qui leur ouvriraient une vie de gloire, de liberté et de pouvoir. N'est-ce pas là la folie suprême ?









samedi 7 août 2021

The Doors : The End





In Memoriam : Ray Manzarek

«Le claviériste Ray Manzarek, qui avait fondé en 1965 avec Jim Morrison le groupe The Doors, est mort lundi 20 mai à l'âge de 74 ans.» (Lire l'article)




The Doors est un groupe de rock américain fondé en juillet 1965 à Los Angeles, Californie et dissous en 1973, deux ans après la mort du chanteur Jim Morrison. (Suite sur Wikipedia)







J'ai choisi le morceau "The End", extrait du premier album, et authentique chef-d'oeuvre dans l'histoire du Rock, tant pour la musique que pour le texte. Ceux qui ont vu "Apocalypse Now" se souviendront...


THE DOORS
"The End"


This is the end
Beautiful friend
This is the end
My only friend, the end

Of our elaborate plans, the end
Of everything that stands, the end
No safety or surprise, the end
I'll never look into your eyes...again

Can you picture what will be
So limitless and free
Desperately in need...of some...stranger's hand
In a...desperate land

Lost in a Roman...wilderness of pain
And all the children are insane
All the children are insane
Waiting for the summer rain, yeah

There's danger on the edge of town
Ride the King's highway, baby
Weird scenes inside the gold mine
Ride the highway west, baby

Ride the snake, ride the snake
To the lake, the ancient lake, baby
The snake is long, seven miles
Ride the snake...he's old, and his skin is cold

The west is the best
The west is the best
Get here, and we'll do the rest

The blue bus is callin' us
The blue bus is callin' us
Driver, where you taken' us

The killer awoke before dawn, he put his boots on
He took a face from the ancient gallery
And he walked on down the hall
He went into the room where his sister lived, and...then he
Paid a visit to his brother, and then he
He walked on down the hall, and
And he came to a door...and he looked inside
Father, yes son, I want to kill you
Mother...I want to...fuck you

C'mon baby, take a chance with us
C'mon baby, take a chance with us
C'mon baby, take a chance with us
And meet me at the back of the blue bus
Doin' a blue rock
On a blue bus
Doin' a blue rock
C'mon, yeah

Kill, kill, kill, kill, kill, kill

This is the end
Beautiful friend
This is the end
My only friend, the end

It hurts to set you free
But you'll never follow me
The end of laughter and soft lies
The end of nights we tried to die

This is the end







 


"Dans les années 60, Jim Morrison a dit des choses qui ont été considérées plutôt choquantes à l'époque. Mais je suppose que de nos jours, si vous ne preniez que les mots, ils apparaîtraient tout à fait normaux. Ceci dit, je vais vous dire une chose : le vieux Jimmy, c'était pas des mots choquants qu'il voulait lancer...Il parlait du marécage où nous vivons, vous et moi. Ouais...Et il y a toujours autant de boue. Vous savez bien. Oui, c'était de ça qu'il parlait... Si Jimmy était vivant aujourd'hui, du moins sous une forme reconnaissable, il continuerait de s'adresser à la partie de nous que nous ne voulons pas voir, que nous ne voulons pas connaître." Lee Lozowick (Le coeur Eternel de la Voie, session XV)



La tombe de Jim Morrison, au cimetière du Père Lachaise, Paris.

jeudi 6 mai 2021

Gino Vannelli : Ugly Man







"Ugly man" : un titre parmi tant d'autres, que j'aime particulièrement pour son équilibre entre le texte, la mélodie et les harmonies. J'ai d'ailleurs fait il y a longtemps un relevé de cette chanson, après vérification, il s'est avéré relativement exact! Alors, avis aux amateurs de beaux accords...


Who am I

To the rabble and the wise
Am I just a young and shallow face that years erase
Am I more than that
Oh do they wonder how can I
Bring the world beneath this guise
In the silence of my languished soul
Lies a truth unknown
Oh yes I am
I am just an ugly man
Alone

I work no day with self deception
All that I am
Is one common grain of sand
But the sun does rise for every man alive
And how my heart is clear cause I have from what I do
And I do just what I am

Oh no man is born a starless sky 'neath his naked hide
Lord yes I am
Maybe I'm a lucky man
Inside


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lundi 3 mai 2021

Lee Lozowick : Le Mensonge






Le mensonge

Il y a des années, j'en suis arrivé à la certitude que personne n'est sain d'esprit. Nous sommes tous malades. C'est à qui sera le plus détraqué et ces propos s'appliquent aussi à nombre de soi-disant maîtres spirituels. Cependant, même malades, certains d'entre nous ont la possibilité d'avancer sur la voie ; d'autres pas, et l'appartenance à l'une ou l'autre catégorie n'a rien de personnel. Cette maladie tient essentiellement à une identification erronée. Non que nous soyons fonctionnellement abîmés, mais nous nous prenons pour ce que nous ne sommes pas. Chaque fois que nous disons « je t'aime » à notre amoureux ou amoureuse, nous ne savons pas de quoi nous parlons – à moins que nous soyons vraiment plus sensibles, aimants et compréhensifs que la plupart. En général, quand un homme dit à sa compagne : « Je t'aime », cela signifie : « Tout s'est assez bien passé aujourd'hui. Tu as fait exactement ce que je voulais que tu fasses et, au fait, tu as de beaux nichons. » Comme les femmes adorent s'entendre dire qu'elles sont aimées, la compagne en question répond : « Moi aussi je t'aime, chéri. » Ce qui signifie en fait : « Si tu ne me rends pas heureuse ce soir, je te botterai le cul demain. »

Nous avons tous tellement de projections, d'attentes par rapport à la vie... Les choses sont censées être comme ci et pas comme ça, elles doivent être comme nous voulons qu'elles soient, comme nous aimerions qu'elles soient ou espérons qu'elles seront un jour, ou encore comme nous nous souvenons qu'elles furent. Nous avons des projections quant à la nature de Dieu, de l'illumination, de la vérité ; les gens que nous connaissons, de même, d'ailleurs, que ceux que nous ne connaissons pas, sont comme ci, comme ça, devraient être comme ci ou comme ça... Nos projections et opinions diffèrent selon les parents que nous avons eus, notre éducation, le milieu dans lequel nous avons grandi.

C'est en fonction de nos préjugés plus ou moins subtils que nous regardons les autres ; nous les trouvons attirants ou antipathiques, nous avons envie de leur plaire, ou pas, et ce sont ces critères qui déterminent ce que nous pensons de tel ou tel : « Il a l'air très intelligent », ou : « Il a l'air stupide ». Tout ceci se fait inconsciemment. Nous nous forgeons une idée de quelqu'un en fonction de son apparence, de sa classe sociale. Donc, nous sommes pleins de projections, d'attentes, d'opinions... Et à la tombée du jour, au moment de mourir, tout cela n'a plus aucun sens et ne fait que renforcer l'illusion de la séparation.

Tant qu'il s'agit de regarder les autres, l'étendue et l'absurdité de leurs projections nous apparaît évidente. Nous voyons bien à quel point les problèmes d'autrui sont subjectifs et souvent artificiels. S'ils se détendaient, prenaient un peu de recul et voyaient les choses du bon côté, tout irait bien. Mais dès qu'il s'agit de nous, si quelqu'un nous dit : « Écoute, dé-tends toi ! », nous pensons : « Moi, ce n'est pas la même chose. Mes problèmes n'ont rien d'absurde, ils sont réels, importants. » Nous sommes identifiés à notre monde subjectif sans réaliser qu'il n'est pas plus réel ou important que celui de n'importe qui d'autre.


C'est à grande échelle que nos existences sont factices. Tout ce que nous faisons – tout, sans exception – est dicté par l'ego. Tous nos choix sont déterminés par l'ego. Le mieux que l'on puisse espérer d'une existence non consciente, c'est que les choix faits par l'ego soient relativement bienveillants ; que nous choisissions la bonté plutôt que la cruauté, de faire la paix et non la guerre ; de nous montrer généreux plutôt que crispés sur nos richesses ; et que nous puissions vivre une existence relativement détendue, saine et heureuse. Tant que c'est l'ego qui décide, il est impossible d'aller plus loin et de vivre une vie réelle. La conscience du monde endormi est aussi différente de la conscience éveillée que les êtres humains des cochons. Et je n'exagère pas. Groin groin.

Soit nous percevons le monde à travers un voile d'illusions, soit nous le voyons tel qu'il est. C'est tout ou rien, sans nuances. Si la Vérité peut s'exprimer très simplement, en quelques minutes, c'est une tout autre affaire que de l'incarner instant après instant. Dans les grandes lignes, il existe deux catégories d'êtres humains : la première, de loin majoritaire, se caractérise par un total égocentrisme. Si nous relevons de cette catégorie, nous voyons le monde entier en fonction de notre intérêt personnel : « Que vas-tu faire pour moi ? », « En quoi cela va-t-il me servir ? » La demande que nous adressons au monde est toujours la même : « Vas-tu me donner du plaisir, de l'argent, de la gloire, du pouvoir ? « Cette attitude ignore complètement la vérité de la non-séparation. L'autre manière de se situer, très rare – et dont on pourrait dire qu'elle est en fin de compte égoïste –, pourrait être formulée ainsi : « Plus je sers les autres, plus je me sers moi-même. Je vais servir, uniquement parce que c'est mon intérêt. » Là encore, on en revient à moi. Il n'y a qu'un seul Soi. Ce Soi, chacun d'entre nous l'est. Mais il importe que cette connaissance ne soit pas seulement un lieu commun philosophique.

La vie spirituelle consiste à déchirer les voiles de l'illusion afin que nous puissions voir les choses telles qu'elles sont alors qu'ordinairement nous ne percevons la réalité qu'à travers des couches très épaisses. Nous voyons les choses comme notre psychologie exige que nous les voyions afin d'alimenter la dynamique qui lui est propre. Peut-être voulons-nous la vérité ; il se peut même que cette aspiration à la vérité nous conduise à la chercher ou à trouver un maître ; mais le seul fait d'aspirer à la vérité ne nous rend pas capables de la percevoir telle qu'elle est. Si c'était aussi simple, nous n'aurions pas besoin de la vie spirituelle. Les pratiques et le maître seraient inutiles. Ce serait bien, non ?


dimanche 4 avril 2021

Sœur Marie Keyrouz : Inna-I malak (Office de Pâques)







«Quand tu chantes, tu pries deux fois !» 
(Sœur Marie Keyrouz)