samedi 13 février 2016

Éveil, vous avez dit éveil ?








Dans l'ouvrage «Après l'extase, la lessive», Jack Kornfield nous donne cet exemple éloquent pour nous faire comprendre que les expériences d'éveil sont une chose, intégrer cet éveil au quotidien, à chaque instant, en est une autre. Car ce n'est qu'ici et maintenant que Cela, que je désignerai volontiers par «Vivre en Présence» plutôt qu'éveil, peut s'accomplir et se déployer dans la spontanéité de l'Être.


Voici le récit du premier satori (expérience d'éveil) d'un maître zen occidental et de ce qui s'ensuivit. De telles narra­tions sont rarement rendues publiques car elles risquent de donner la fausse impression que ceux qui expérimentent ces éveils de la conscience sont des individus qui, d'une certaine manière, sortent de l'ordinaire. S'il est vrai que l'expérience sort de l'ordinaire, elle n'arrive pourtant pas à des personnes extra­ordinaires. Elle s'élève en chacun de nous quand les conditions de lâcher-prise et d'ouverture du coeur sont présentes, lorsque nous sommes à même de percevoir le monde d'une façon tota­lement nouvelle.
En ce qui concerne ce maître, l'éveil de sa conscience sur­vint à l'âge de cinquante-huit ans, après de nombreuses années de pratiques avec plusieurs maîtres de méditation tandis que dans le même temps il poursuivait sa carrière et élevait une famille.


La semaine méditative d'une sesshin zen était toujours pour moi très intense. Je ressentais un profond relâchement émotionnel et des souvenirs puissants s'élevaient comme si je me trouvais dans un processus de naissance : fortes douleurs et catharsis physiques qui se prolongeaient des semaines durant lorsque je rentrais chez moi.
Cette sesshin débuta de la manière habituelle : les premiers jours, je me débattis avec de puissantes émotions et le jaillissement des éner­gies qui déferlaient à travers mon corps. A chaque fois que je voyais le maître, il était assis, là, comme un roc. Sa présence me stabilisait tel un gouvernail au milieu de flots sombres et tumultueux. J'avais l'impression que j'allais mourir ou exploser et lui me poussait à plon­ger dans mon koan, à laisser mon être s'y abandonner totalement. Je n'aurais su dire où commençait et où s'achevait ma vie.
Puis une douceur étonnante commença à filtrer. Derrière la fenê­tre, je vis trois jeunes arbres, des bouleaux qui étaient comme ma famille. Je me sentis aller caresser leur écorce lisse et je devins l'arbre touchant ma propre personne. Ma méditation s'emplit alors de lumière.
J'avais déjà expérimenté la félicité auparavant — durant certai­nes retraites, de grandes vagues de bonheur lorsque mes douleurs phy­siques se dénouaient — mais celle-ci était d'un autre ordre. Toute lutte cessa et mon esprit devint lumineux, rayonnant, aussi vaste que le ciel, empli du plus exquis parfum de liberté et d'éveil. Je me sentais tel le Bouddha, assis sans effort, heure après heure, soutenu et protégé par l'univers entier. Je vivais dans un monde de paix infinie et de joie indicible.
Les grandes vérités de la vie étaient tellement claires : la manière dont la saisie cause la souffrance, le fait que, menés par cette étroite idée de nous-mêmes, cet ego fictif , nous nous agitons dans tous les sens comme de petits propriétaires se querellant pour un rien. Je pleurai sur toutes nos peines inutiles. Puis durant des heures, je ne cessai de sourire et de rire. Je vis à quel point tout est parfait et comment chaque ins­tant est éveil, pour peu qu'on s'ouvre à lui.
Je restai ainsi, pendant des jours, dans cette paix complète et intem­porelle. Mon corps flottait, mon esprit était vide. Quand je me réveillais, des vagues d'amour et une énergie joyeuse coulaient à travers ma conscience. Puis les prises de conscience et les révélations se succédèrent. Je vis comment le flot de la vie se déroule en une trame que nous modelons selon le courant de notre karma. Je vis toute idée de renonce­ment spirituel comme une sorte de jeu consistant à vouloir contraindre notre être à abandonner la vie ordinaire et les plaisirs. En fait, le nir­vana est ouvert, tellement ouvert, joyeux, tellement joyeux, tellement au-delà de tous ces petits plaisirs auxquels nous nous accrochons. Vous ne renoncez pas au monde, vous recevez le monde.




La description d'un éveil de cet ordre apparaît habituelle­ment à la fin des récits spirituels. L'éveil est obtenu, l'individu entre dans le courant des êtres de sagesse, tout se déroule ensuite naturellement. Concrètement, nous restons sur l'impression que la personne éveillée vit désormais heureuse en permanence. Mais que se passe-t-il si, au lieu de quitter ce récit, nous demandons à en entendre quelques chapitres supplémentaires?

Quelques mois après cette extase, je me sentis déprimé et vécus dans le même temps quelques trahisons d'ordre professionnel assez significati­ves. J'avais aussi continuellement des problèmes avec mes enfants et ma famille. Oh! mes enseignements étaient bien. Je donnais des con­férences très inspirées mais si vous parlez avec ma femme, elle vous dira que plus le temps passait, plus je devenais grincheux, impatient comme jamais. Je savais que cette vision spirituelle grandiose était la vérité et qu'elle était là, sous-jacente, mais je reconnaissais également que bon nombre de choses n'avaient pas du tout changé. A dire la vérité, mon esprit et ma personnalité étaient restés pratiquement identiques, mes névroses également. Peut-être était-ce même pire, car maintenant je les voyais plus clairement. Il y avait ces révélations cos­miques et moi, je continuais à avoir besoin d'une thérapie simplement pour me débrouiller parmi les erreurs et les leçons d'une simple vie quotidienne d'être humain.

Quel bienfait pouvons-nous tirer d'un tel récit de l'éveil de la conscience et de ce qui s'ensuit ? L'utiliser comme un miroir pour nous comprendre nous-même.