mardi 30 juin 2015

dimanche 28 juin 2015

Il était une fois en Grèce...




Article initialement publié en novembre 2011



J'ai reçu il y a une dizaine de jours un mail intitulé "Lettre ouverte aux peuples d’Europe par Mikis Theodorakis", contenant de larges extraits de cette lettre, extraits qui sont par ailleurs abondamment diffusés sur le net.
En cherchant un peu, j'ai trouvé le texte complet, téléchargeable sur ce lien.


Míkis Theodorákis, compositeur entre autres de la musique du film "Z" de Costa-Gavras, s'est toujours opposé à tout régime dictatorial et oppressif et a été le porte-parole mondialement reconnu contre la Dictature des colonels grecs 1967-1974.

A ce sujet, et tel était le propos initial de cet article, vous allez lire un témoignage de Périclès Korovessis, datant de 1967; il était alors un jeune metteur en scène et auteur dramatique, militant de gauche et résistant au régime des colonels, ce qui lui valu d'être arrêté et soumis à un "interrogatoire scientifique" par les agents de la sureté. Ce témoignage est extrait de l'ouvrage "La Filière", paru aux éditions du seuil en 1969. Il ne s'agit pas d'une simple description des méthodes employées, mais du vécu en profondeur d'un être humain soumis à un traitement inhumain.



Falanga

Spanos ordonna de m'attacher. Il contrôla. Ils m'avaient lié très serré sur le banc. Je n'opposais pas la moindre résistance. Aucune plainte. A y songer main­tenant, je pense que je me laissai faire presque de bon cœur, comme, chez le dentiste, on va de soi-même pren­dre place dans le fauteuil. Spanos fit bouger mes plantes de pied pour voir si elles étaient bien ajustées. Mon­sieur Spanos parut satisfait. Mais il ne commençait toujours pas. Il avait envie de baratiner, me demanda comment je me sentais, s'enquit avec intérêt si le banc était dur et si les cordes me blessaient. Il me demanda si j'avais changé d'avis. Je ne parlai pas. Cela valait peut- être mieux. Si je devais déclencher leur fureur, au moins qu'elle fût professionnelle et non pas personnelle. Spanos me demanda si j'aimais la « praline », expression dont je ne connaissais pas la signification, mais qui me fit réagir. Je soulevai la tête. Il s'approcha immédiatement : « Si vous vous figurez que vous allez tirer quelque chose de moi en agissant de cette façon, vous vous fichez dedans, nous sommes au xx° siècle. Si je vous dis ça, c'est pour votre carrière, je vous dénoncerai. » Je ne sais si je croyais ou non à ce que je disais : de toute façon cela me fit du bien. Réponse de Spanos : «Tu me fais chier, quand bien même tu me traînerais devant l'O.N.U., je m'en branle, vu ? »
Consignes de Spanos au tortionnaire : « Vas-y pour la praline, Kostas. »
- Bois ou fer ?
- Bois, et puis on verra.
- Très bien, docteur.

Il me semblait entendre un dialecte étrange d'une tribu africaine. Je me contractai et attendis. Je regardai Kostas. Il cracha dans ses mains, prit un bâton et commença.
La « falanga » est une force extraordinairement puis­sante qui agit sur vous, vous donnant l'impression de glisser sur une grande pente lisse et de retomber sur un mur de granit rugueux. Si l'on ne savait pas qu'on vous frappe les pieds, il serait impossible de déterminer où cela se situe. On voit les gestes du tortionnaire, les coups sont le mur de granit et les intervalles entre les coups, le plan incliné. Un rythme régulier est moins douloureux qu'un rythme irrégulier. Ils connaissent ce détail et frappent tantôt vite, tantôt lentement. Ils commencent par frapper de haut en bas, puis de bas en haut. Ils savent que la première réaction est de contracter un peu la plante des pieds, cela les laisse indifférents car ils n'ignorent pas qu'au bout de dix coups le pied est telle­ment enflé qu'il emplit toute la chaussure.

Je me mis à crier. Je ne savais pas combien puissante peut être une voix humaine. Je criai mon nom. J'en­tendis ma voix, elle était d'une force qui n'était pas naturelle. Ils s'arrêtèrent. Déjà dix coups ? Je n'osais rien penser. Spanos me demanda si j'avais changé d'avis. Je ne le regardai pas. Kostas recommença. Je criai de nouveau. Quelqu'un alla chercher une serpillière aux cabinets. Il me la colla sur la bouche. Toute cette ordure me coula dans le gosier. Il la tint serrée et elle s'égoutta dans ma bouche. Je ne pouvais plus respirer. Je songeai à faire du yoga, à couper le passage de la souffrance. Peine perdue. Comme si l'on voulait mettre un barrage de papier en travers d'un torrent. Mon yoga ne servit de rien. Cela ne cessait pas. J'attendis de m'évanouir. J'avais une résistance de bête. C'est étrange, moi qui avais besoin d'une piqûre pour livrer ma dent à la rou­lette du dentiste, je tenais bon. Ils n'avaient pas l'air de vouloir s'arrêter... Il faut que je pense à quelque chose d'autre. Peut-être que cela soulage. Impossible. Main­tenant le bâton fait même un bruit, comme une grande cloche en bois, comme si l'on se trouvait à l'intérieur d'une cloche. Après c'est la glissade, ténèbres, calme, soulagement.

On me jeta de l'eau. Je revenais à moi. J'étais presque fier de m'être évanoui. Reconnaissance instantanée des lieux. Un espoir : peut-être vont-ils s'arrêter maintenant et me détacher. La falanga doit bien avoir une fin. Ils sont tous en rond autour de moi, que veulent-ils ? Spanos me demande si j'ai changé d'avis. Je ne fais pas attention à lui. Kostas recommence. Mais jusqu'à quand ? Si je disais quelque chose, cela me donnerait l'occasion d'y échapper pour un moment. Kostas continuait. La ser­pillière regagna ma bouche. De l'air. Plus d'air. Com­ment peut-on vivre sans air ? Je m'attendais à entendre de nouveau le son de la cloche. Rien. Seulement ces vagues qui montaient. Sans doute ma tête commença- t-elle à être secouée de tics nerveux. Spanos dit : « Arrête- toi, il veut dire quelque chose. » Les autres renchérirent : « Oui, il va parler. » « C'est mûr. Du beau travail, vraiment. » Quelqu'un dit à Spanos : « Ne t'approche pas, chef, il va te cracher dessus. » Ainsi, on torture les gens et non seulement ils ne parlent pas, mais encore ils leur crachent dessus. Si seulement j'avais pu en faire autant... Spanos change d'idée. Kostas recommence.

Il faut que la résistance humaine ait des limites. Une terrible surexcitation me donnait une lucidité extraordi­naire. Je les observais. Ils faisaient cercle autour de moi et me regardaient comme on regarde une maison en cours de démolition. Kostas ne frappait plus, c'était maintenant quelqu'un d'autre. J'en vis un qui était sorti du cercle et regardait par la porte. Peut-être faisait-il le guet pour empêcher quelqu'un de monter, ou peut-être n'avait-il plus le coeur de regarder. Je penchai pour la seconde hypothèse et cela me réconforta. Même ici, quelqu'un qui n'est pas d'accord. Je me sens de l'amitié pour lui. Je vois son dos tourné. Mal à l'estomac. Bour­donnement d'oreilles. Un bruit aigu, déchirant, qui augmente sans cesse. L'impression de sombrer. Une accélération. Un bruit douloureux, strident, comme lors­qu'un avion va passer le mur du son. Je vais tomber quelque part. Des prairies.

Sous l'eau. Un sentiment de détente. Détermination des lieux. Je m'étais à nouveau évanoui. Comme si je relevais de maladie. Il me sembla que j'étais très faible, évanescent. Je les regarde. Ils ne sont pas rasés, ils sont privés de sommeil, fatigués. Ils ne demandent plus rien. Lorsqu'ils voient que je suis capable de bouger les yeux, ils recommencent.




Prennent alors tout leur sens les derniers mots de la lettre de Mikis Théodorakis : "Résistez au totalitarisme des marchés qui menace de démanteler l’Europe en la transformant en tiers-monde, qui monte les peuples européens les uns contre les autres, qui détruit notre continent en suscitant le retour du fascisme"



Post Scriptum : J'ai regardé hier soir le documentaire "Debtocracy - La gouvernance par la dette", réalisé en Grèce; à voir absolument! (Lien YouTube)






vendredi 26 juin 2015

Première Personne, par Douglas Harding







Ici, nous avons une idée de la manière dont Jésus s'est vu lui-même sur la Croix, à l'envers et faisant face à toute la créa­tion. Une esquisse de ce qu'il était en tant que Première Personne le jour où il est arrivé au Bout du Monde et au Fond de l'Enfer dans tous les sens du terme, le jour où il est descen­du jusqu'au fin fond de la cave du grand univers de son Père.
Il y avait sa mère, Marie, et ces soldats dont les regards étaient non pas levés vers lui, mais abaissés sur lui. Regardez le croquis attentivement et vous verrez pourquoi je dis : abais­sés. Et son regard à lui n'était pas abaissé, mais élevé vers eux, et vers ces jambes raccourcies et ces pieds si petits, percés de clous. Et il voyait ces bras immenses, grands ouverts, étrei­gnant le monde pour lequel il était en train de mourir, et ces toutes petites mains percées de clous qui, de chaque côté, allaient jusqu'au-delà de l'horizon.
(Douglas Harding, Le procès de l'homme qui disait qu'il était Dieu)



la croix



jeudi 25 juin 2015

Jésus et la voie (Franklin Merrell-Wolff)




nuages rouges 01


« Personne ne vient au Père si ce n'est par Moi. » Ainsi parla Jésus. Mais plusieurs ont entendu, bien que peu aient compris, de sorte qu'ils ont cherché le Père à travers une croyance en un homme qui demeura peu longtemps sur terre. Mais aucun homme n'est « JE », puisque l'« homme » est un objet, alors que JE SUIS est toujours le sujet. Ainsi donc, traduire la citation en lui faisant dire « aucun homme ne vient au Père si ce n'est par Jésus », c'est en changer complètement le sens. Le Père est la Divinité, Dieu, Brahman, l'ultime Réalité Transcendante. Or, celle-ci est Conscience où le sujet et l'objet ne sont plus divisés mais forment ensemble une Mer unie de Conscience. La tendance générale de l'hu­manité est de chercher Dieu comme objet, c'est-à-dire que Dieu est adoré comme un objet qui est complète­ment autre que l'adorateur. Ce que Jésus voulait dire est que le succès ne peut être atteint par cette voie. Ce n'est que par le « JE » que le Père peut être atteint.
Alors que les facteurs à la fois subjectifs et objectifs sont fusionnés dans la Conscience Absolue, la qualité unitive est cependant manifestée dans le moment sub­jectif. Il n'y a qu'un seul « JE », un seul sujet. Encore une fois, c'est là le plus immédiat et le plus intime de tous les faits. Ainsi donc, ce n'est que par le « JE » que l'Identité est réalisée. Si l'on veut approcher Dieu de toute autre façon, il est quelque chose d'autre que le chercheur et, par conséquent, demeure séparé. Venir au Père, c'est être un avec Lui, et cela ne peut être réalisé que par le pur Sujet ou le SOI.


nuages rouges 02


Si l'on prend l'interprétation courante de cette cita­tion, il y a un conflit évident entre l'enseignement de Jésus et celui des autres Lumières spirituelles les plus importantes du monde. Mais si l'on emprunte l'inter­prétation qui est ici présentée, on arrive à une réconci­liation ou presque, non seulement avec les enseignements des autres grands fondateurs de reli­gions, mais aussi avec les paroles spontanées de presque toutes les âmes spirituellement éclairées. Cela s'accorde parfaitement avec le « JE SUIS ce que JE SUIS » de l'Ancien Testament. Le sens en est identique au message central du Bouddhisme et du Brahmanisme, où l'on trouve sa formulation la plus claire et la plus complète. Le « Christ » de Saint Paul est un Christ mystique et non une personne individuel­le. C'est un niveau de Conscience dont Jésus-Christ était pour lui le symbole. Ce niveau de Conscience est identique à la source d'où venait la parole de Jésus. Cette réconciliation entre tous ces êtres et ces courants spirituels peut être remarquée davantage en lisant les ouvrages de bon nombre d'êtres réalisés en Dieu, tels que Jacob Boehme, Spinoza, Whitman, Hegel, Rama Tirtha et Inayat Khan. Il n'est pas nécessaire ici d'éla­borer davantage.
Franklin Merrell-Wolff, Expérience et Philosophie.


nuages rouges 03



mardi 23 juin 2015

Au coeur du violet (2)




















Au coeur du violet (1)



Variation en violet, sur un poème de Lise.

violet bis 01

Ami sais tu,
Combien la fleur t'attend
Tout au coin d'un jardin
Perdue dans l'herbe folle
Elle guette tes pas
Pour t'offrir son Printemps.


violet bis 03


De l'arc en ciel des couleurs
Le violet est l'intérieur
Et la fleur qui le porte
parle à notre coeur
de ce voyage simple
Qui se fait en secret.


violet bis 02

Alors du bout des yeux
Puis du corps tout entier
Tout au coeur du violet
Mettons nous à vibrer
Laissons la Vie passer
Ecoutons la chanter.





violet bis 04



dimanche 21 juin 2015

21 juin 2015




Fête de la musique









vendredi 19 juin 2015

YES : Ritual - Nous sommes du Soleil











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jeudi 18 juin 2015

L'Art d'être Conscient n°23 : Swami Prajnanpad & Arnaud Desjardins









Extraits de la page Facebook «L'Art d'Être Conscient»







«La véritable méditation est une activité non seulement différente mais même, en un sens, opposée à toutes celles que nous connaissons. Qui dit activité dit faire quelque chose et la méditation consiste avant tout à ne pas faire, tout en étant présent à soi-même, vigilant, intensément éveillé.
Pour comprendre l’essence de la méditation, il faut se souvenir de cette affirmation que nous sommes déjà ce que nous aspirons à être mais que nous n’en sommes pas conscients. Vous connaissez l’image que j’ai si souvent employée : « Nous sommes tous déjà nus sous nos vêtements. » Du fait des vêtements notre nudité demeure invisible, mais celle-ci n’est pas à projeter dans le futur comme le fruit de nos efforts ou l’effet de certaines causes, elle est là. Il y a simplement à la découvrir, à la révéler. C’est ce qui ne doit jamais être perdu de vue en ce qui concerne la méditation. Alors que dans la vie courante toutes nos tentatives visent toujours à mettre en œuvre des causes pour produire certains effets, dans la méditation il n’y a pas à produire, il y a à découvrir.» (Arnaud Desjardins, Approches de la méditation)







Le mental fait que nous ne sommes pas maintenant, parce que le passé vient colorer le maintenant et projeter ses craintes et ses espérances sur le futur. Quand vous serez libre du passé, je peux vous promettre que vous serez libre aussi du futur. Le mental fait que nous ne sommes pas ici, parce que le mental introduit une comparaison avec autre chose que ce qui est là; il crée «un second», une super-imposition. La vigilance, seule, permet d’échapper au mental; la vigilance, seule, permet de revenir, instant après instant, à la seconde qui est là pour la vivre dans la vérité. Que de milliers de secondes vous avez laissé échapper, sans même tenter de les vivre de façon juste ! Tout est possible au mental. Il n’y a jamais qu’une seule vérité mais des milliards de mensonges possibles.
(Arnaud Desjardins, Le vedanta et l'inconscient, chap. 3)








lundi 15 juin 2015

Redescendre sur terre







Redescendre sur terre : savoir lire les signes qui nous indiquent que nous sommes en train de quitter la voie pour retomber dans l'illusion de l'identification, sous la forme d'un ego spirituel avec le risque inhérent d'inflation de cet ego. Certains maîtres Zen sont très habiles pour pointer cela à leurs élèves, comme l'évoque cette histoire : un étudiant vient trouver son maître pour lui raconter ses expériences cosmiques d'unité universelle, et le maître lui répond : «Et ensuite, qu'est-il arrivé ?» Arnaud Desjardins a dit un jour à Gilles Farcet : «Heureusement, je vis avec ma femme et mes enfants qui, eux, ne me ménagent pas. Quand ils n'aiment pas quelque chose, ils me le disent sans détours et la plupart des gens ne feraient jamais cela parce que je suis le maître. Mais c'est mon fils, c'est ma femme, ils me disent les choses et c'est bien pour moi.» (Propos cités dans le livre de Mariana Caplan, «A mi-chemin du sommet»)




Pour moi qui vit en couple, avec des enfants, chaque heure, chaque jour qui passent permettent d'éprouver de façon absolument certaine ce qui est définitivement vu et intégré, et ce qui nécessite encore un approfondissement.
Une famille est un miroir radical pour affiner le «savoir-être» et se prévenir de toute dérive vers la «chute» dans un ego spirituel.




Quant à la question de «qui» est celui qui travaille sur cette intégration, elle ne se pose plus, car elle n'a plus aucun sens.
Lorsque l'illusion du soi séparé a été vue, la vie se vit et il y a nul besoin d'un «quelqu'un» pour la vivre !
Comme le disait Coluche : «Circulez, y'a rien à voir!»





dimanche 14 juin 2015

Franck Lepage : Langue de bois




Une démonstration époustouflante !


FRANCK LEPAGE - LANGUE DE BOIS par Tarnyko



Tex Avery : Le chat qui détestait les gens





Le chat qui détestait les gens

Tex Avery - Le chat qui détestait les gens

Posted by L'Humour du Prochain on dimanche 14 juin 2015



lundi 8 juin 2015

L'Art de l'Écoute (Textes de Betty, Jon Kabat-Zinn, William Stafford, Jean During, Michel T.)






Entendre, par Jon Kabat-Zinn

La forte pluie matinale de la mi-novembre fouette le toit plongé dans l'obscurité au-dessus de ma tête. Elle emplit chaque moment de ses sons. Suis-je capable de l'entendre... ne serait-ce qu'un moment, indépendamment de mes pensées sur la pluie ? Suis-je capable de « recevoir » ces sons tels qu'ils sont, en dehors de tout concept, y compris de tout concept de son ? Je note qu'entendre ne nécessite aucun effort. Je n'ai pas à faire quoi que ce soit. En fait, pour réellement entendre, « je » dois me mettre de côté. Mon « je » est superflu. Pas besoin d'un « moi » qui entend, ou qui guette les sons, c'est- à-dire qui écoute. En fait, je remarque que c'est exac­tement de là — d'attentes, d'idées sur mon expé­rience — que jaillissent toutes les pensées.

Je me livre à une expérience : suis-je capable de laisser simplement le son venir à la rencontre de la « conscience-oreille » qui survient dans l'expérience nue de l'entendre, comme c'est déjà le cas à tout moment ? Est-il réellement possible de m'écarter de mon propre chemin et de laisser simplement l'entendre être, de laisser les sons venir à l'oreille, être dans l'oreille, dans l'air, à un moment, sans embellissement, sans tenter quoi que ce soit ? Entendre juste ce qu'il y a à entendre ici, puisque les sons frappent déjà à la porte de nos oreilles. Demeurer avec l'entendre dans le silence de l'attention ouverte. Ploc, ploc, ploc, glou, glou, glou, shhh, shhh, shhh... l'air empli de sons. Le corps baigné de sons. Dans le silence le plus complet, il n'y a que la pluie sur le toit, fouettée parfois par le vent, éclaboussant les fenêtres en nappes, du pur son dans les oreilles, emplissant la pièce.

À cet instant, quelque part, loin en arrière-plan, je sais que je suis assis là, que la pluie tombe, mais l'expérience d'« avant la pensée », derrière toute pensée qui se sécrète elle-même, est une expérience de pur son, de pur entendre, et non plus celle d'un entendeur séparé et ce qui est entendu. Il n'y a que l'entendre, l'entendre, l'entendre... Et dans l'entendre, la connaissance du son, au-delà des mots tels que « pluie », au-delà des concepts tels que « moi » et « entendre ». La connaissance demeure dans l'entendre. Car, à l'instant présent, ils ne font plus qu'un.

La pluie ce matin est tellement forte, tellement fascinante, tellement absorbante, que l'attention se maintient sans effort. À cet instant, l'expérience du son a vaincu l'esprit conceptuel. Ce n'est ni toujours ni habituellement le cas. Il est si facile d'être amené à penser. Il est si facile d'être distrait, d'être emporté si loin des oreilles que je n'entends même plus la pluie, quelle que soit sa force, bien que le corps et les oreilles baignent toujours autant dans ses sons comme à l'instant d'avant, lorsqu'il y avait « juste ceci... ».

Un des défis fondamentaux de la pleine conscience est de demeurer dans la claire conscience de l'entendre, de n'entendre que ce qui est ici, instant après instant après instant, les sons qui naissent et passent, les silences à l'intérieur et en dessous des sons, sans chercher à interpréter l'expérience momen­tanée comme agréable, désagréable ou neutre, sans chercher à identifier ni à juger, au-delà de toute pensée, en se contentant d'être assis, d'entendre, de respirer, de connaître...
Dans l'entendre, on est momentanément libéré de tout « moi » entendant et de ce qui est entendu, d'un connaisseur et de ce qui est connu. Rien ne manque. Un moment d'esprit originel, vide, connaissant, vaste. Pendant un bref instant peut-être, nous sommes réel­lement arrivés, parvenus à nos sens. Sommes-nous capables de demeurer ici quelque temps ? Sommes- nous capables d'y habiter ? Qu'y perdrions-nous ? Qu'y gagnerions-nous ? Qu'y recouvrerions-nous ? À quel moment les sons et les intervalles entre les sons ne sont-ils pas présents pour nous ? À quel moment les vues ne sont-elles pas présentes pour nous ? Sommes-nous ici pour eux ? Sommes-nous capables d'être ici pour eux ? Sommes-nous capables d'être la connaissance, de demeurer dans la connais­sance, d'agir selon la connaissance, pleinement présents avec ce qui est déjà ? Quelle est la tonalité affective d'un tel moment ?
Essayer n'est pas la réponse. Nous n'avons pas besoin d'essayer pour entendre. Mais l'esprit est retors. Sommes-nous capables de le connaître ? Sommes-nous capables de le connaître ?




Le Son est le cri primal, par Betty

Les notes s’enlacent et créent une mélodie. J’entends le doigt enfoncer les touches blanches et les noires. J’entends les cordes résonner; les marteaux touchent le feutre. Je suis le Son! La mélodie ne provoque aucune réaction. Elle est! La musique n’est plus une vague d’émotions, de compréhension ou de sensations. Il n’y a aucune concentration pour entendre et voir la musique. Le Son est le cri primal. Le battement premier. La première pulsation rythmique. Le cœur de la forme. Sans l’histoire personnelle du rêveur, la musique est une expression vivante, fraiche, complète !





L'Écoute directe, par Michel T.

Presque tous les matins, je m'accorde entre une demi-heure et une heure pour écouter de la musique, une "méditation" musicale, en quelque sorte; je vais tenter de décrire ce qui se passe. J'appelle "écoute physique" ce que je ressens dans le corps, dans les "tripes" lorsque j'écoute (rarement à présent!) les musiques à (très) fort volume, notamment du rock, ou rock progressif, avec des grosses basses, des batteries qui te traversent de part en part, etc...ce n'est pas le cas ici. J'appelle "écoute émotive" le fait de ressentir des sentiments ou des émotions identifiables, telles que joie, tristesse, mélancolie, etc...et particulièrement dans la musique classique romantique (Chopin, Brahms), ou à l'écoute de certaines chansons avec de beaux textes (Brel, Ferré, par exemple); ce n'est pas non plus le cas ici. Enfin, j'appelle écoute intellectuelle le fait d'analyser la musique que je suis en train d'écouter; un exemple simple, c'est lorsque je veux relever les accords d'un morceau (j'exclus évidemment le cas des jugements basiques du type "j'aime, je n'aime pas" ou "c'est bon, c'est pas bon", etc.. qui n'ont aucune pertinence dans mon propos); ce n'est encore pas le cas ici. Alors, comment la musique est elle écoutée tous les matins ? C'est là que le langage commence à peiner pour exprimer cela; il y a la musique, pas de pensée, et une sensation que cette musique est devenue comme mon intimité la plus profonde, comme si elle touchait directement mon intériorité, encore que "mon" est en trop, car il n'y a pas de "moi" à proprement parler pour s'attribuer quelque sensation que ce soit.

En fait, il n'y a plus qu'unité avec le courant musical en train de passer; il est à noter que la moindre pensée masque instantanément ce courant, mais étant vue presque instantanément également, la dite pensée, quelle qu'elle soit, disparait, et le courant est à nouveau présent. Cela fonctionne avec toutes sortes de musiques, classiques, contemporaines (Bartok, Messiaen...), avec le jazz et même le rock; certains sons semblent pénétrer plus profondément ou avec plus d'intensité, par exemple les voix de femmes, ou un solo de sax inspiré, mais il n'y a pas de règle observable jusqu'à présent. A défaut d'autre terme, j'appelle donc cette forme d'écoute "écoute spirituelle" (je pourrais aussi écrire "écoute intuitive" ou encore "écoute directe"), à laquelle est associée une valeur affective élevée, mais totalement dépourvue d'émotion.





Être une personne, par William Stafford

Sois une personne ici.
Tiens-toi près de la rivière, invoque les chouettes.
Invoque l'hiver, puis le printemps.
Laisse toutes les saisons qui veulent venir ici passer leur appel.
Une fois ce son effacé, attends.
Une lente bulle s'élève de la terre et englobe peu à peu le ciel, les étoiles,
tout l'espace jusqu'à la pensée galopante, croissante.
Reviens entendre le petit son.
Soudain ce rêve qui est le tien correspond au rêve de chacun, et le résultat est le monde.
S'il parvenait un appel différent, il n'y aurait pas de monde, de toi, de rivière ou de chouette appelant.
Ta façon de te tenir ici est importante.
Ta façon d'écouter ce qui va se passer.
Ta façon de respirer.



Le Samá', audition et entendement, par Jean During 
(chercheur au CNRS, ethnomusicologue)

Lorsqu’ils s’organisèrent en confréries soufies au début du ixe siècle, les mystiques musulmans adoptèrent la musique comme support de méditation, comme moyen d’accéder à des états de grâce ou d’extase, ou simplement pour “nourrir l’âme” c’est-à-dire régénérer le corps et l’esprit fatigués par les rigueurs de l’ascèse. Le samá’, qui signifie littéralement “audition”, désigne dans le soufisme cette tradition d’écoute spirituelle de musique et de chants, dans des formes très variées et ritualisées à des degrés divers.

Le sens même du terme samá’ suggère que c’est bien ici l’écoute qui est spirituelle, sans que la musique ou la poésie aient forcément un caractère sacré. L’ “audition” peut d’ailleurs porter sur tout son, naturel, artificiel, ou artistique, ainsi que sur les sons “subtils” du monde caché ou du cosmos. Dans son sens éminent, l’audition est synonyme d’ “entende­ment”, c’est-à-dire compréhension et acceptation de l’appel divin, ce qui peut aller jusqu’à l’extase, le ravissement, le dévoilement des mystères.

Donner un contenu à l’extase et une signification à la musique, tel fut le premier souci des mystiques musulmans. Il s’agissait aussi de répondre aux docteurs qui prétendaient proscrire cette pratique, et de mettre en garde les novices qui risquaient de n’y voir qu’un divertissement. On invoqua des mythes fondateurs, tels que celui du Pacte Primordial (Alast), où Dieu interroge les descendants d’Adam contenus en puissance dans ses reins : “Ne suis-je pas votre Seigneur ?” (alastu bi rabbikum), à quoi tout homme a répondu dans la pré­éternité “oui je l’atteste”. De nos jours encore, les hymnes mevlevi modulent une réponse extatique à la voix suave du Créateur dont la musique est l’allégorie : “Oui, mon Âme, oui mon Seigneur, oui mon Aimé”... (Balî jânam, balî miram balî dust). On attribua le premier samâ’ musical aux anges qui parvinrent par ce stratagème à capturer l’âme extasiée d’Adam et à l’enfermer dans le corps. Le renverse­ment de ce mythe est que la musique peut aussi permettre à l’âme du mystique de s’évader du corps et de s’affranchir des contingences du temps et de l’espace. La musique est donc l’écho sensible du verbe Divin, des sons angéliques, célestes (le vent du paradis ou le grince­ment de sa porte), ou cosmiques (l’harmonie des sphères). Dans les spéculations gnostiques, elle est un élément de l’ordre du monde et, par le biais des intervalles, elle tire son essence de l’harmonie des sphères et des nombres, donc de l’Intelligible.

Certains grands cheikhs ont usé très modérément de la musique tan­dis que d’autres étaient des passionnés de samá’ et de danse. Très rares furent ceux qui expressément déconseillèrent cette pratique, et même les tenants de la tendance “sobre” du soufisme, contrairement à certains oulémas, ne se prononcèrent jamais contre la musique en général. En revanche, la plupart d’entre eux insistèrent sur la façon d’écouter. Dans le grand débat sur la musique, sa licéité et son bon usage, qui durant des siècles opposa les soufis et les puritains, c’est bien d’avantage l’audition plutôt que la musique elle-même qui est prise en considération. “Tu as besoin de l’oreille du coeur, pas de celle du corps”, dit Mawlânâ Rûmî (XIIIe s.) à propos du samá’

Il en va de même pour la poésie, souvent mise en musique : “il faut écouter ces paroles par le coeur et l’âme ; il ne faut pas les écouter avec son soi d’eau et de terre”, dit ‘Attâr. Plus précisément les derviches sont généralement invités à réunir certaines conditions afin de tirer tout le bénéfice du samá’. Selon Semnâni (m. en 1336) il s’agit : “- d’avoir renoncé au monde - d’avoir renoncé aux désirs - d’avoir lutté contre son soi impérieux - de pratiquer la “remé­moration” dhikr - de considérer Dieu présent - de voir tout d’un oeil pur. Il faut aussi un temps propice - un endroit propice - ne pas laisser participer les jeunes gens - ne pas se forcer à s’agiter ou au contraire à rester tranquille mais, comme le préconisent les soufis “fils de l’instant”, se comporter tel que le moment (waqt) le commande”.
Dans l’ensemble, ces recommandations définissent également, semble-t-il, les conditions optimum d’une écoute purement esthé­tique, tant il est vrai que l’expérience de la Beauté et l’expérience du Sacré sont deux voies convergentes vers l’appréhension du divin.

Bibliographie :
“Musique et extase, l’audition mystique dans les traditions soufies” par Jean During, (éd. Albin Michel)