dimanche 31 janvier 2016

Fragments d'éveil (texte : E.J.Gold)







L'état d'éveil n'est pas particulièrement difficile à atteindre. Nous y accédons à plusieurs reprises dans le cours d'une journée ordinaire, mais nous n'avons pas généralement l'attention nécessaire pour reconnaître de tels moments.




Il est d'ailleurs fort possible que notre machine* soit actuellement éveillée, mais l'inertie de nos activités ordinaires nous fait traverser ces moments avec une telle passivité qu'ils sont déjà éva­nouis lorsque nous les reconnaissons.


*Pour E.J.Gold, la "machine biologique humaine" désigne le corps, avec ses appareils mental, émotionnel et moteur.





Nous n'avons pas à considérer le terme «vision» dans le sens que lui donnent les mystiques ou les chamans. Cette vision ne diffère en rien de notre vision ordi­naire, si ce n'est par la manière dont nous agissons sur ce que nous voyons ; car la différence entre notre dimension ordinaire et les dimensions supérieures est essentiellement dans les détails que nous percevons.





Tandis que nous regardons habituellement la repré­sentation holographique tridimensionnelle créée par le cerveau à partir de ses hallucinations sensitives, nous regardons, lorsque nous sommes éveillés, le monde lui-même.





Le cerveau étant limité par un nombre déterminé et restreint d'unités symboliques holographiquement modifiables, la quantité de détails que nous pouvons subjectivement percevoir est également limitée : cer­tains détails, dépassant les capacités de notre cerveau, sont ainsi éliminés.




Mais lorsque nous sommes capables de voir au-delà de cette représentation holographique interne créée par le cerveau, lorsque la machine devient pour nous transparente, nous pouvons alors observer le monde directement et dans ses moindres détails.






La sensibilité de notre perception aux détails, aux couleurs, aux sons, est augmentée : toutes les qualités des informations perceptives, la texture même de notre environnement, de notre réalité, en sont profondément modifiées. Mais, quand nous serons assis devant une table, nous continuerons de voir une table en face de nous ; elle ne deviendra pas un énorme citron, ni un canapé en cachemire. Elle n'en sera qu'encore plus « table ».





Cliquer sur les images pour ouvrir le diaporama haute résolution



vendredi 29 janvier 2016

«Ce n'est pas le terrain qui mûrit, mais la graine»



«Ce n'est pas le terrain qui mûrit, mais la graine» (Yvan Amar)






«Fleur de nuit»








Les Mystères de l'Horizon




le chef-d'oeuvre ou les mystères de l'horizon

René Magritte : Le Chef d'Oeuvre ou les Mystères de l'Horizon

A défaut de texte pour accompagner ces photos de tableaux de Magritte, pourquoi pas des musiques, jouées si possible dans l'esprit du-dit tableau? Voici donc, inspirée par "Le Chef d'Oeuvre ou les Mystères de l'Horizon", une tentative d'illustration sonore improvisée au piano.




jeudi 28 janvier 2016

«Ne t'attarde pas à l'ornière des résultats»







Ce vers de René Char, placé en exergue sur le blog, est en si parfaite communion avec cette anecdote trouvée dans l'ouvrage "Hara", de Karlfried Graf Dürckheim, que je ne résiste pas une seconde de plus au plaisir de publier ici ces quelques pages !

L'étude d'un art japonais — qu'il s'agisse du tir à l'arc, de l'escrime, de l'art floral, de la peinture, de la calligraphie au pinceau ou de la cérémonie du thé — est pleine d'étran­geté pour l'étudiant occidental. Celui qui croirait, par exemple, que dans le tir à l'arc il s'agit de toucher la cible, commettrait une grosse erreur. Mais de quoi s'agit-il donc ? C'est en fait ce que mon maître m'apprit ce jour-là.

Il arrive à l'heure convenue et, après une brève conver­sation autour d'une tasse de thé, nous nous rendons au jardin où se trouve la cible. Cette cible avait fait l'objet de ma première surprise, au début de mon apprentissage du tir à l'arc. C'était une botte de paille d'environ 8o cen­timètres de diamètre, placée à la hauteur des yeux, sur un support de bois. Il est facile d'imaginer quel fut mon étonne­ment lorsque j'appris que tout élève devait s'exercer sur cette cible pendant trois ans, et cela à une distance de trois mètres ! Ce simple exercice répété pendant trois ans ! N'est-ce pas ennuyeux à la longue ? Non, au contraire, cela devient de jour en jour plus passionnant, au fur et à mesure que l'on pénètre le sens de l'exercice. En effet, le but recherché n'est pas de toucher la cible. Mais de quoi s'agit-il donc ? C'est ce que mon Maître m'expliqua ce jour-là.

Je me mets en position. Je m'incline d'abord devant le Maître qui se trouve en face de moi, comme le veut le cérémonial, puis devant la cible. Ensuite, je me tourne de nouveau face au Maître et exécute calmement les pre­miers mouvements. Les mouvements doivent se succéder harmonieusement, à la manière des vagues, chacune naissant de la précédente. je place l'arc sur le genou gauche, prends l'une des deux flèches appuyées contre ma jambe droite et la place sur la corde. De la main gauche, je tiens ferme­ment l'arc et la flèche. Je lève lentement la main droite et l'abaisse, tout en expirant pleinement l'air de mes poumons. Puis, de cette main, je saisis la corde et, inspirant lente­ment, je lève et tends l'arc peu à peu. C'est là le mouvement décisif qui doit se faire avec calme et sans à-coups, telle la lune qui monte dans le ciel. Je n'ai pas encore atteint la hauteur voulue, au moment où, l'arc étant bandé au maxi­mum, l'empennage de la flèche touche la joue et l'oreille du tireur, que la voix d'orgue du Maître, m'ordonnant d'arrê­ter, me fait sursauter. 

Etonné et quelque peu irrité de cette interruption dans un moment de concentration extrême, j'abaisse l'arc. Le Maître me le prend des mains, enroule une fois la corde autour de l'extrémité supérieure de l'arc et me le rend en souriant, me priant de recommen­cer. Ne me doutant toujours de rien, je refais toute la série de mouvements déjà décrite. Mais lorsque arrive le moment de tendre l'arc, je me trouve déjà au bout de mon savoir. L'arc ayant été deux fois plus tendu, mes forces ne suffisent pas pour le bander. Mes bras se mettent à trembler, je perds mon équilibre, vacille, c'en est fait du résultat de tant d'efforts de préparation. Alors, le Maître commence à rire. Je fais désespérément un autre essai, mais en vain ; c'est un lamentable échec ! 

J'ai sûrement l'air fort dépité, car le Maître me demande ce qui m'irrite. Et moi de répondre aussitôt : « Comment pouvez-vous me poser une telle question ? Je me suis exercé pendant des semaines et, au moment crucial, vous m'arrêtez ! » Le Maître rit de plus belle, puis, ayant repris son sérieux, me répond : « Que voulez-vous donc ? Que vous ayez acquis la forme requise pour accomplir votre tâche, je l'ai vu rien qu'à votre façon de saisir l'arc. Mais retenez bien ceci : lorsque l'homme a atteint dans sa manière d'être, dans sa vie ou dans son travail, une étape qui lui a coûté beaucoup d'efforts, il ne peut rien lui arriver de pire que de voir le destin lui per­mettre de marquer le pas, de se figer dans l'état auquel il est parvenu. Si le destin lui est favorable, il lui enlève le résultat obtenu avant qu'il ne se raidisse, ne se sclérose. Voilà ce qu'un bon maître doit faire. Car, au fond, il ne s'agit pas d'envoyer la flèche droit au but ; ici, comme dans tous les autres arts, l'objectif essentiel n'est pas le résultat extérieur mais bien le résultat intérieur, autrement dit la transformation intérieure de l'homme. L'exercice d'une technique aboutissant à une performance sert également cette transformation. Mais quel est le plus grand danger qui puisse menacer cette dernière, sinon de s'arrêter au résultat acquis? L'homme doit progresser, progresser sans cesse



mardi 26 janvier 2016

Bernard Lermite




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"Lermite régresse", par Martin Veyron.


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lundi 25 janvier 2016

Le vieux sage




HM



Son nom est Henri Michaux.
C'est mon premier arbre, mais d'autres vont bientôt le rejoindre.

Et voici ce qu'a écrit à son propos une amie qui m'est très chère, Stéphanie :


"De ceux qui nous parlent sans un bruissement...

Quels souvenirs du monde sont accrochés à ces branches-là ?! La sagesse réside peut-être en ce qu'il témoigne de son existence dans les yeux de ceux qui le regardent et s'étonnent de la vie... sans chercher à la saisir... mais qui la rencontre amoureusement ! Lui, transcende le temps et l'espace, et nous guide vers le silence, imperturbable et vivant !"

(Stéphanie Vasseur)


dimanche 24 janvier 2016

De subtiles présences





presences subtiles


Atmosphères (Guitare : Mathias Desmier)


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samedi 23 janvier 2016

Il n'y a que la Conscience : Où suis-je situé ?






«Être libre, c'est être libre de l'avoir» (Swami Prajnanpad)

Une proposition :
L'état naturel (la conscience consciente d'elle même, cela en nous qui voit) ne manque de rien. L'identification nous exile provisoirement de cet état et la souffrance de cet exil apparait comme un "manque", qui ensuite peut, bien sûr, par le truchement du mental revêtir des milliers de formes. Revenir à l'être, voir et ressentir par la perception directe, non mentale, non émotionnelle, nous ramène chez nous et le manque disparait totalement, mais ne pas oublier que cela est un processus dynamique qui se passe (ou ne se passe pas) ici et maintenant, encore et encore, à chaque instant, et que la moindre pensée peut à nouveau nous entrainer dans son histoire et nous exiler à nouveau. 
Donc, une bonne question à se poser à tout moment est la suivante : Où suis-je situé juste maintenant ? Suis-je "chez moi", dans la conscience qui voit et ressent, là où tout est simple, en paix, ou suis-je en exil, embarqué dans l'histoire que mes pensées me racontent et me font illégitimement prendre pour le monde réel ?




Une réponse :
Il y a une petite nuance que j'aimerais proposer:
quand tu dis: "Où suis-je situé juste maintenant ? Suis-je "chez moi", dans la conscience qui voit et ressent, là où tout est simple, en paix...?"
Le simple fait de dire "suis-je ...dans la conscience ..." est un terrain verglassé ( expression propre à Daniel Morin) ... car si "je suis dans la conscience"...il y a encore une personne qui choisit d'être " dans la conscience" ... ou pas !
Ne serait-il pas préférable de le dire ainsi :
S'il est Vu que: "Il n'y a que la Conscience", la Vision est claire...
Si "je me situe", il y a encore l'idée que je suis une personne qui se situe ...
Bon ,... tout cela est une belle théorie...,revenons à la pratique ...
Oui , commençons par bien nous situer ... ensuite ,...on verra pour le reste !




Un épilogue :
Oui, c'est vrai, le danger, si l'on peut dire, est que la question "où suis-je situé" peut nous entrainer dans sa propre histoire, auquel cas effectivement sera créée la personne qui choisit, et la vision ne se produira pas, nous resterons dans le narratif sans même nous en rendre compte. L'assertion "il n'y a que conscience" peut tout autant être le point de départ d'une histoire à laquelle nous allons nous accrocher, car elle est très séductrice pour le mental qui a tôt fait de s'accrocher à cette belle formule si répandue sur le web spirituel...Par contre, si la question "où suis-je situé ici et maintenant" ou l'assertion "il n'y a que conscience, ici et maintenant" passent et disparaissent aussi vite qu'un claquement de doigt, la vision est là. La pratique permet de ne même plus avoir besoin de ce genre de question ou assertion, la bascule dans la vision se fait d'elle même à chaque instant tout au long de la journée. C'est un peu comme l'improvisation musicale : au début, il y a des rappels intellectuels, même très brefs, concernant les structures musicales utilisées, puis, avec le temps et la pratique, il n'y a plus du tout d'intellect, la musique se produit d'elle même.





vendredi 22 janvier 2016

Brève histoire du Qawwali





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Texte : Martina Catella
Photos : Martine de Clippel



Qawwali : Faiz Ali Faiz






Faiz Ali Faiz


Il existe, en Inde du Sud, des couples de perruches inséparables, dont le mâle et la femelle possèdent chacun un chant distinct. Mais lorsque l’un des deux vient à mourir, celui qui reste seul cesse son chant pour prendre en charge celui de l’absent.
L’anniversaire du décès d’un Saint soufi, son mariage avec Dieu, est célébré chaque année avec le faste qu’exige sa noce.
Le Qawwali, ce puissant idiome musical du soufisme en Inde et au Pakistan, rendu célèbre par Nusrat Fateh Ali Khan, y tient une place essentielle.
Selon une certaine logique, les Qawwals, ceux-là mêmes qui vivifient la mémoire organisent à leur tour une fête entre eux pour se rappeler le départ éternel d’un des leurs. C’est ce qu’on appelle le « barsi ».



C’est pour rendre hommage à son « modèle », décédé il y a sept ans, que Faiz Ali Faiz s’est risqué à réaliser pour ce disque quelque chose d’inconcevable dans sa culture : reprendre les titres composés par Nusrat Fateh Ali Khan ou ceux, issus de la tradition, qui l’ont rendu célèbre de par le monde et tenter de leur insuffler une nouvelle vie.

Traditionnellement, les oeuvres originales appartiennent à une famille de Qawwal. Le style propre à cette famille, qui lui permet de lever une émotion supérieure à celle qu’un autre groupe chercherait à provoquer et qui, concrètement, lui assure des revenus convenables, est généralement gardé secret. Tous les groupes étant plus ou moins rivaux musicalement, il ne viendrait à l’idée de personne d’aller se risquer sur le terrain d’une famille à laquelle on n’appartient pas.
C’est pourtant ce que, d’une certaine manière, Nusrat avait fait, par la force de l’histoire, d’abord, puis, par la force de son insatiabilité musicale. En effet, les classifications sociales qui maintenaient les uns et les autres à une place fixe avaient été largement bousculées par les migrations dûes à la partition entre le Pakistan et l’Inde.
Les musiciens musulmans classiques, maintenant installés dans les nouvelles villes industrielles du Pakistan, Faizlabad, par exemple, ne jouissant plus de la protection d’un mécène, se tournèrent vers le public de ces usines textiles et des cultures environnantes, un public très pieux mais peu habitué aux extravagances formelles du Kheyal. Devenir Qawwal, c’est-à-dire porteur de la parole du soufisme , un métier peu considéré dans l'échelle sociale, étant donné le public auquel il était associé, représentait déjà un effort pour ces musiciens de cour. Mais adopter le style déclamé rauque de ces « preachers » de l’islam, cela était hors de propos.
C’est ainsi que le père de Nusrat initia un style où le « qalam », les vers des grands poètes soufis, se virent comme enluminés par des grands mouvements vocaux où alternaient gammes, ornements, portandi et un traitement musical qui reprenait symboliquement les images du texte, et que le Qawwali devint une forme musicale à part entière, intégrant de façon inattendue, la cour des « grandes musiques », du moins pour l’Occident.
Nusrat continua le chemin novateur de son père, en introduisant des éléments de musique venus de cette planète qu’il parcourait grâce à son talent. Et de Qawwali en concerts, il décida que son statut de Qawwal ne reflétait plus complètement sa liberté et sa productivité musicale. Aussi, au dernier « barsi » de son propre père, invita-t-il essentiellement les musiciens occidentaux qui lui avaient permis de dépasser son statut.



Que Faiz Ali Faiz, un peu mis à l’écart par les orthodoxes du « nouveau Qawwali » et la majorité Sunnite, ait fait un pas de plus dans cette direction libératoire, cela n’a rien d’étonnant. Nusrat était son modèle. Au point que, bien que n’étant pas de sa famille directe, donc ne pouvant prétendre à un enseignement du Maître, Faiz Ali Faiz ajouta au patrimoine musical qui lui avait été donné par ses parents, le style du Maître qu’il écoutait inlassablement sur les cassettes enregistrées.
Nusrat eut vent de ce jeune homme qui défrayait la tradition et ce n’est sans doute pas un hasard, si se sentant malade, il désigna cet inconnu pour le remplacer au cours de la plus célèbre réunion soufie annuelle pour prendre en charge son moment paroxystique : le « rang ». Celui qui est responsable de ce moment intense reçoit non seulement une certaine considération, mais accessoirement tout ce qui reste dans la poche de ceux qui, comblés, n’ont plus besoin d’argent. On voit alors des volées de billets être lancés sur la tête de l’heureux élu et les gens se mettre à danser.
En privilégiant ainsi ce jeune chanteur qui avait déjà établi un lien parental imaginaire à travers son mimétisme vocal, Nusrat Fateh Ali Khan savait sans doute ce qu’il faisait. Il avait reconnu dans cette voix la marque de ceux qui peuvent toucher le coeur par l’oreille.
Les musiciens ont d’ailleurs un très joli geste quand ils citent une composition de leur Maître : ils se grattent discrètement l'oreille, cette oreille par laquelle se sont glissés « les dessous de la sonorité ».



Le Qawwali
Le Qawwali est le nom qu’on donne à cette expression musicale ainsi qu’à la réunion où elle prend place. Un Qawwali est généralement basé sur un poème issu de la tradition des grands poètes soufis persans, arabes, du sous-continent indien, ou du musicien lui-même.
La mélodie qui porte ces vers peut appartenir à la tradition orale, être apparentée à un Saint soufi, compositeur, comme Amir Khusrau, fondateur du Qawwali dans sa forme la plus aboutie, ou tout simplement être l’oeuvre du musicien qui l’interprète.
Sur la base d’une composition de quelques mesures et d’un poème de quelques lignes, évoquant les thèmes majeurs du soufisme : la séparation (firaq), l’union sacrée (visai), la dissolution dans l’Être Aimé (fana), les Qawwals construisent pierre à pierre un Qawwali allant d’une poignée de minutes à plusieurs heures. Par des inserts poétiques issus de différentes sources ou du même poète, dans différentes langues, les Qawwals cherchent à toucher l'ensemble de l’auditoire souvent polyglotte, en constante interaction avec lui. Il importe de provoquer l’enthousiasme, la ferveur, et d’amener l'auditoire vers une « fête de l’âme », mais avec la contrainte de ne jamais casser la régularité rythmique qui facilite la transe.



Les Qawwals travaillent donc cet « envol vers l’Être Aimé », à coups de répétitions (takkrar) ou d’inserts poétiques (girah) soufflés par un membre du groupe situé juste derrière le chanteur principal et appelé « le prompteur », chargé de trouver pour lui, à la hâte dans Les livres (qalam) le vers le mieux adapté au sujet et au rythme. « Aspirateur de styles », le Qawwali emprunte à tout ce qui permet de soutenir cette émotion mystique.
Ainsi l'harmonium, importé par les missionnaires portugais, passé par les maisons closes, fait-il entendre des gimmicks tout droit sortis d’une musique à la mode, ou des sons inattendus, venus de pays traversés pendant les tournées. Si le Qawwali fait aujourd’hui un incessant voyage entre le sanctuaire et des situations plus séculières comme les fêtes privées de notables, la musique de film, ou les scènes internationales, et continue de fait à opérer des changements formels, il n’oublie jamais sa fonction : interroger le fond de son coeur pour y retrouver la joie d’aimer.



Akhian udikdian

Mes yeux implorent ton regard
Poètes : Manzoor Jhatta et Khawaja Pervez. Compositeur : Nusrat Fateh Ali Khan
L’histoire de ce titre démontre une fois de plus l’absence de séparation franche entre profane et sacré dans cet endroit du monde en général, et plus particulièrement dans l’expression
des mystiques soufis. Ce que Yasser Noman appelle « la version indienne du mysticisme ».
À l’origine, ce chant n’était qu’une simple girah (noeud, comme ceux d’un tapis qui, mis bout à bout, tracent une image), un insert poétique destiné à renforcer l’idée principale du poème central.
Ces deux lignes de poésie, Nusrat les avaient entendues dans une chanson de film célèbre, interprétée par la non moins célèbre Nur Jahan (1962). Inspiré par cette image de l’amour. Nusrat composa pour ces deux lignes une musique spécifique qui collait évidemment au Kafi de Belle Shah dans lequel elles devaient se glisser, « J’irai avec le yogi ».
L’histoire raconte que cette petite girah qui touchait à l’imaginaire de chacun, à travers l’imagerie du cinéma, devint si célèbre qu’elle fut demandée en boucle par l’auditoire, au détriment du poème principal.
Sous la pression populaire, Nusrat sollicita un second poète pour développer ces deux lignes et composa une musique portant fièrement ce début de vers comme titre : « Mes yeux se languissent de te voir et mon coeur t’appelle ».




A côté de toi, mon coeur
cherche le repos
Chaque goutte de sang,
Chaque souffle
me rappelle ton souvenir
Viens, mes yeux te cherchent,
mon coeur ne tient plus en place,
viens donc mon Bien-Aimé,
je t'en supplie au nom de l'Amour



Texte : Martina A. Catella
Photos: Catherine de Clippel
Album paru chez Harmonia Mundi



jeudi 21 janvier 2016

mercredi 20 janvier 2016

Lee Lozowick : Dissiper les voiles






Dissiper les voiles

Les voiles de l'illusion doivent être dissipés ; quant à savoir comment s'y prendre, c'est une question complexe. Ces voiles ne disparaissent pas comme la brume du matin au contact du soleil. Certains voiles se dissipent facilement, il nous suffit de souffler sur eux pour qu'ils s'ouvrent. Mais la plupart sont fermés à double tour et il faut forcer les serrures par un processus très délicat. Par exemple, si nous avons été victimes d'abus sexuels dans notre enfance et que le souvenir de cet épisode est trop choquant pour que nous osions le regarder en face, les voiles d'illusion recouvrant cette réalité seront barricadés derrière des portes blindées à trois verrous. Y pénétrer demandera un certain savoir-faire. Et pourtant, la réussite de la vie spirituelle exige que l'on dissipe les voiles de l'illusion, puisqu'il s'agit de percevoir plus clairement les choses telles qu'elles sont, non déformées par les mirages de la dualité ; autrement dit, nos désirs, nos espoirs, nos rêves, nos attentes, nos préjugés, nos opinions, nos projections.
Il n'y a que deux manières d'écarter les voiles de l'illusion : soit nous le faisons, soit c'est Dieu qui le fait. Il est vraiment préférable que nous nous en chargions, car lorsque Dieu finira par s'y résoudre, il sera très contrarié que nous n'ayons pas accompli ce qui nous incombait. Lorsque c'est nous qui levons les voiles de notre illusion – on appelle cela « travailler sur soi » –, cela se fait plutôt doucement, du moins la plupart du temps. Nous le faisons à notre rythme et en fonction de nos capacités. Mais si c'est Dieu qui s'en charge, cela arrive en général au mauvais moment, au mauvais endroit, et cela peut s'avérer un peu rude. Bien entendu, du point de vue de Dieu, il n'y a pas de mauvais moment ou de mauvais endroit.




Même si certains d'entre nous aiment bien se faire un peu malmener par leur partenaire – une pincée de masochisme créatif peut pimenter une relation morne, ce qui ne veut pas dire que je cautionne la violence –, lorsque Dieu nous rudoie, c'est comme quand un être humain malmène une fourmi ! Vous avez déjà vu une fourmi rampant sur la table soudain voler en l'air puis tomber à terre quand vous la frappez ? Les fourmis n'ont pas un ressenti très complexe, mais les êtres humains oui. Donc, quand Dieu nous flanque par terre, ce n'est pas agréable. C'est un désagrément physique, émotionnel et mental. Dieu taille tout simplement dans le vif. Aussi avons-nous intérêt à dissiper nous-mêmes les voiles de notre illusion. Cela n'en reste pas moins inenvisageable pour la plupart. Ce travail suppose en effet que l'on porte sur soi-même un regard d'une honnêteté radicale, absolue, comme nous le verrons au chapitre suivant.
Admettre que celui auquel nous nous sommes identifiés toute notre vie n'est qu'une illusion, voilà qui n'est pas évident. Ce l'est si peu que nous allons de stage en stage, faisons des années de thérapie et passons par de grandes prises de conscience sans cependant être encore prêts à réellement voir. Nous nous disons que nous souhaitons changer, que nous ne voulons plus être si malheureux, toujours en train de nous nuire. Nous prétendons vouloir être détendus, à l'aise, voire sereins, vraiment capables d'entrer en relation intime avec notre partenaire, sans colère et sans peur ; pourtant, nous voyons bien le temps qu'il faut pour que se produise le moindre changement durable.

S'il est si ardu de déconstruire nos illusions, c'est que nous résistons. Avant tout, nous refusons de pénétrer en territoire complètement inconnu. Nous n'aimons pas nous engager dans quelque chose sans savoir exactement où nous allons et comment les choses vont tourner. C'est l'une des situations qui nous répugne le plus, si bien qu'à cet égard nous sommes très paresseux. S'aventurer en un pays où nous ne sommes encore jamais allés et dont nous ne parlons pas la langue, c'est encore autre chose. Il ne s'agit pas vraiment d'une plongée dans l'inconnu. Nous pouvons toujours communiquer par signes ou passer par un interprète.
Le territoire réellement inconnu, c'est celui qui réside en nous. En fait, nous n'avons aucune connaissance de nous-mêmes, littéralement aucune. Nous ne nous connaissons qu'à partir de nos projections, conditionnements, programmations, préjugés et croyances. Plus nous procédons à la déconstruction de ce personnage imaginaire pour lequel nous nous prenons, plus nous nous rapprochons de celui que nous sommes réellement et plus nous approchons l'inconnu radical. Une dimension totalement inconnue, vide de toute référence. C'est ainsi, c'est ainsi que cela doit être et, en un sens, c'est là l'essence du véritable travail spirituel.




Tôt ou tard, si nous voulons nous reconstruire tels que nous sommes et non en fonction de ce que les autres attendent de nous ou projettent sur nous, sans parler de ce que nous projetons sur nous-mêmes, il va nous falloir arrêter d'essayer de plaire à papa et maman – littéralement comme dans toutes les relations où entre en jeu un transfert, grossier ou subtil. Nous tentons de faire plaisir à papa et maman dans nos rapports à nos supérieurs hiérarchiques ou toute autre figure d'autorité, nos partenaires sexuels, et même dans nos relations avec nos propres enfants. Non seulement c'est un cercle vicieux, mais c'est peine perdue. Nos parents ne seront jamais satisfaits de nous s'ils ne le sont pas déjà. Même si, au niveau conscient, cela va de soi, la plupart d'entre nous sommes inconsciemment obsédés et manipulés par ce désir de plaire à papa et maman. Il nous faut comprendre en profondeur que si nous ne sommes pas d'ores et déjà assez « bien » aux yeux de papa et maman, nous ne le serons jamais. Rien de ce que nous pourrons accomplir dans cette existence ne pourra satisfaire des parents insatisfaits. Toutes les thérapies, tout l'argent ou la renommée du monde n'y changeront rien.

Et puisque c'est ainsi, à quoi bon s'obstiner ? Malheureusement, il ne nous est pas possible de tout simplement déclarer : « Bon, d'accord, j'arrête les frais », pour réellement arrêter. Du fait de l'illusion de la séparation, nous nous prenons pour celui ou celle qui s'évertue à plaire à papa-maman. Et aux yeux de l'ego, la fin de cette identification équivaut à la mort. Cesser de nous prendre pour ce que nous ne sommes pas suppose au préalable de voir et d'accepter notre identification à une totale illusion.
Il nous faut toujours, pour ainsi dire, garder les yeux grands ouverts, tant est puissante la fascination exercée par l'illusion de la séparation. De toute sa force, de toute son énergie, elle veut littéralement nous posséder et continuer à nous consumer comme elle l'a toujours fait. Ce n'est donc pas sur le plan du comportement ou des habitudes de vie qu'il convient d'opérer un changement radical ; il s'agit plutôt de transcender l'illusion de la séparation pour pouvoir entrer en relation avec la vie exactement telle qu'elle est.

Des années durant, le grand maître indien Swâmi Papa Ramdas ne parlait jamais de lui-même à la première personne. Il disait : « Ramdas a fait ceci, Ramdas a fait cela, Ramdas part en pèlerinage, Ramdas déjeune. » Il devint très connu pour ne jamais dire « je », ayant compris qu'il n'y avait pas de Ramdas en tant qu'individu séparé du tout. Pour lui, il n'y avait que le phénomène complexe apparaissant dans l'instant et qui se trouvait prendre l'apparence de Ramdas. Il était célèbre et vint plusieurs fois en Europe et en Amérique. Un jour, au cours de l'une de ses tournées, il parla de lui-même en employant le « je ». Une personne dans l'assistance qui avait lu tous ses premiers livres lui demanda : « Comment se fait-il que vous puissiez dire « je » en parlant de vous-même ? N'est-ce pas un signe d'égocentrisme ? » La réponse de Ramdas fut que dans son cas, même ce « je » était devenu Dieu.

(«Éloge de la folle sagesse», chap. 2)