dimanche 31 janvier 2016

Fragments d'éveil (texte : E.J.Gold)







L'état d'éveil n'est pas particulièrement difficile à atteindre. Nous y accédons à plusieurs reprises dans le cours d'une journée ordinaire, mais nous n'avons pas généralement l'attention nécessaire pour reconnaître de tels moments.




Il est d'ailleurs fort possible que notre machine* soit actuellement éveillée, mais l'inertie de nos activités ordinaires nous fait traverser ces moments avec une telle passivité qu'ils sont déjà éva­nouis lorsque nous les reconnaissons.


*Pour E.J.Gold, la "machine biologique humaine" désigne le corps, avec ses appareils mental, émotionnel et moteur.





Nous n'avons pas à considérer le terme «vision» dans le sens que lui donnent les mystiques ou les chamans. Cette vision ne diffère en rien de notre vision ordi­naire, si ce n'est par la manière dont nous agissons sur ce que nous voyons ; car la différence entre notre dimension ordinaire et les dimensions supérieures est essentiellement dans les détails que nous percevons.





Tandis que nous regardons habituellement la repré­sentation holographique tridimensionnelle créée par le cerveau à partir de ses hallucinations sensitives, nous regardons, lorsque nous sommes éveillés, le monde lui-même.





Le cerveau étant limité par un nombre déterminé et restreint d'unités symboliques holographiquement modifiables, la quantité de détails que nous pouvons subjectivement percevoir est également limitée : cer­tains détails, dépassant les capacités de notre cerveau, sont ainsi éliminés.




Mais lorsque nous sommes capables de voir au-delà de cette représentation holographique interne créée par le cerveau, lorsque la machine devient pour nous transparente, nous pouvons alors observer le monde directement et dans ses moindres détails.






La sensibilité de notre perception aux détails, aux couleurs, aux sons, est augmentée : toutes les qualités des informations perceptives, la texture même de notre environnement, de notre réalité, en sont profondément modifiées. Mais, quand nous serons assis devant une table, nous continuerons de voir une table en face de nous ; elle ne deviendra pas un énorme citron, ni un canapé en cachemire. Elle n'en sera qu'encore plus « table ».





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samedi 30 janvier 2016

Lee Lozowick : «Who am I kidding ?»








Une invitation à la pratique, par Lee Lozowick.

«L'investigation intérieure et «neti neti» (ni ceci, ni ceci) sont deux pratiques traditionnelles en Inde qui nous aident dans notre travail. Avec «neti neti», on constate ce qui monte à la conscience et on dit : «la réalité n'est pas ceci». Car chaque fois que l'on se fixe sur quelque chose de spécifique et qu'on le considère comme étant ce qui est, on exclut tout le reste et on est dans le faux. Si on dit «neti neti» à propos de tout, au bout d'un moment, on arrête de se focaliser sur le spécifique et de fonctionner de manière dualiste, et on arrive à l'essentiel. On arête de diviser la réalité, on l'accepte telle qu'elle est dans sa totalité.

L'investigation intérieure est une pratique très similaire. On questionne chaque émotion, chaque sentiment, chaque pensée : «Who am I kidding ? - A qui est-ce que je raconte des histoires ?». Cette phrase est comme une épée qui tranche toutes les illusions jusqu'à ce qu'aucune ne puisse résister et qu'il ne reste plus rien d'autre que la source même de la Création, c'est à dire ce qui est. Il faut persévérer, persévérer, persévérer.
Même un satori n'est pas la fin du questionnement. Même avec un satori, quand on se dit : «Ça y est !», ça n'y est pas. Dès qu'on en fait un concept, on n'est plus ici, dans ce moment-ci. On pratique donc instant après instant, encore et encore, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'instant, jusqu'à ce qu'il n'y ait qu'ici, juste ici.»
(Lee Lozowick, Hauteville, 6 juillet 2000)




La pratique de «Who am I kidding ? - A qui est-ce que je raconte des histoires ?» - l'observation neutre des pensées et leur récusation systématique - s'est avérée pour moi vraiment efficace, et par son application assidue instant après instant, est devenue au bout d'un certain nombre d'années une «seconde nature» : toute pensée est immédiatement vue en tant que pensée, tout ressenti est immédiatement vu en tant que ressenti, et il n'y a plus aucune saisie du mental. Les pensées ne sont pas crues et ne deviennent pas du solide, du réel, et les ressentis sont assumés tels quels, sans jugement ni commentaire. Ça fonctionne, mais comme pour le piano, il faut «faire ses gammes» tous les jours ! A noter une façon de dire de Betty qui vise au même résultat: «J'crois pas ça !»






vendredi 29 janvier 2016

«Ce n'est pas le terrain qui mûrit, mais la graine»



«Ce n'est pas le terrain qui mûrit, mais la graine» (Yvan Amar)






«Fleur de nuit»








Les Mystères de l'Horizon




le chef-d'oeuvre ou les mystères de l'horizon

René Magritte : Le Chef d'Oeuvre ou les Mystères de l'Horizon

A défaut de texte pour accompagner ces photos de tableaux de Magritte, pourquoi pas des musiques, jouées si possible dans l'esprit du-dit tableau? Voici donc, inspirée par "Le Chef d'Oeuvre ou les Mystères de l'Horizon", une tentative d'illustration sonore improvisée au piano.




jeudi 28 janvier 2016

«Ne t'attarde pas à l'ornière des résultats»







Ce vers de René Char, placé en exergue sur le blog, est en si parfaite communion avec cette anecdote trouvée dans l'ouvrage "Hara", de Karlfried Graf Dürckheim, que je ne résiste pas une seconde de plus au plaisir de publier ici ces quelques pages !

L'étude d'un art japonais — qu'il s'agisse du tir à l'arc, de l'escrime, de l'art floral, de la peinture, de la calligraphie au pinceau ou de la cérémonie du thé — est pleine d'étran­geté pour l'étudiant occidental. Celui qui croirait, par exemple, que dans le tir à l'arc il s'agit de toucher la cible, commettrait une grosse erreur. Mais de quoi s'agit-il donc ? C'est en fait ce que mon maître m'apprit ce jour-là.

Il arrive à l'heure convenue et, après une brève conver­sation autour d'une tasse de thé, nous nous rendons au jardin où se trouve la cible. Cette cible avait fait l'objet de ma première surprise, au début de mon apprentissage du tir à l'arc. C'était une botte de paille d'environ 8o cen­timètres de diamètre, placée à la hauteur des yeux, sur un support de bois. Il est facile d'imaginer quel fut mon étonne­ment lorsque j'appris que tout élève devait s'exercer sur cette cible pendant trois ans, et cela à une distance de trois mètres ! Ce simple exercice répété pendant trois ans ! N'est-ce pas ennuyeux à la longue ? Non, au contraire, cela devient de jour en jour plus passionnant, au fur et à mesure que l'on pénètre le sens de l'exercice. En effet, le but recherché n'est pas de toucher la cible. Mais de quoi s'agit-il donc ? C'est ce que mon Maître m'expliqua ce jour-là.

Je me mets en position. Je m'incline d'abord devant le Maître qui se trouve en face de moi, comme le veut le cérémonial, puis devant la cible. Ensuite, je me tourne de nouveau face au Maître et exécute calmement les pre­miers mouvements. Les mouvements doivent se succéder harmonieusement, à la manière des vagues, chacune naissant de la précédente. je place l'arc sur le genou gauche, prends l'une des deux flèches appuyées contre ma jambe droite et la place sur la corde. De la main gauche, je tiens ferme­ment l'arc et la flèche. Je lève lentement la main droite et l'abaisse, tout en expirant pleinement l'air de mes poumons. Puis, de cette main, je saisis la corde et, inspirant lente­ment, je lève et tends l'arc peu à peu. C'est là le mouvement décisif qui doit se faire avec calme et sans à-coups, telle la lune qui monte dans le ciel. Je n'ai pas encore atteint la hauteur voulue, au moment où, l'arc étant bandé au maxi­mum, l'empennage de la flèche touche la joue et l'oreille du tireur, que la voix d'orgue du Maître, m'ordonnant d'arrê­ter, me fait sursauter. 

Etonné et quelque peu irrité de cette interruption dans un moment de concentration extrême, j'abaisse l'arc. Le Maître me le prend des mains, enroule une fois la corde autour de l'extrémité supérieure de l'arc et me le rend en souriant, me priant de recommen­cer. Ne me doutant toujours de rien, je refais toute la série de mouvements déjà décrite. Mais lorsque arrive le moment de tendre l'arc, je me trouve déjà au bout de mon savoir. L'arc ayant été deux fois plus tendu, mes forces ne suffisent pas pour le bander. Mes bras se mettent à trembler, je perds mon équilibre, vacille, c'en est fait du résultat de tant d'efforts de préparation. Alors, le Maître commence à rire. Je fais désespérément un autre essai, mais en vain ; c'est un lamentable échec ! 

J'ai sûrement l'air fort dépité, car le Maître me demande ce qui m'irrite. Et moi de répondre aussitôt : « Comment pouvez-vous me poser une telle question ? Je me suis exercé pendant des semaines et, au moment crucial, vous m'arrêtez ! » Le Maître rit de plus belle, puis, ayant repris son sérieux, me répond : « Que voulez-vous donc ? Que vous ayez acquis la forme requise pour accomplir votre tâche, je l'ai vu rien qu'à votre façon de saisir l'arc. Mais retenez bien ceci : lorsque l'homme a atteint dans sa manière d'être, dans sa vie ou dans son travail, une étape qui lui a coûté beaucoup d'efforts, il ne peut rien lui arriver de pire que de voir le destin lui per­mettre de marquer le pas, de se figer dans l'état auquel il est parvenu. Si le destin lui est favorable, il lui enlève le résultat obtenu avant qu'il ne se raidisse, ne se sclérose. Voilà ce qu'un bon maître doit faire. Car, au fond, il ne s'agit pas d'envoyer la flèche droit au but ; ici, comme dans tous les autres arts, l'objectif essentiel n'est pas le résultat extérieur mais bien le résultat intérieur, autrement dit la transformation intérieure de l'homme. L'exercice d'une technique aboutissant à une performance sert également cette transformation. Mais quel est le plus grand danger qui puisse menacer cette dernière, sinon de s'arrêter au résultat acquis? L'homme doit progresser, progresser sans cesse



mercredi 27 janvier 2016

Vivre en Présence n°35 : Swami Prajnanpad et Arnaud Desjardins








Extraits de la page Facebook «Vivre en Présence»












Commentaire d'Arnaud Desjardins.

«Même si vous progressez sur le chemin et qu'en tant qu'adultes vous devenez plus lucides, plus mûrs, plus intelligents, l'enfant, lui, subsiste tel quel. Il n'évolue pas, il ne mûrit pas, il demeure. Simplement, il jouera un rôle de moins en moins important dans vos existences. Mais même en ayant beaucoup progressé, il y aura encore des moments où un enfant de deux ans qui, lui, n'a pas du tout changé affleurera à la surface. Votre progrès, c'est la manière dont vous allez vous situer par rapport à cet enfant. Pour lui, certaines situations seront toujours insupportables, en ce sens que s'il est marqué par un abandon, tout signe actuel d'abandon touchera toujours une plaie à vif. Le symptôme d'aujourd'hui va être interprété émotionnellement et mentalement par l'enfant. C'est l'appréciation par un cerveau et un coeur puérils d'une situation présente, c'est-à-dire une vision – erronée, certes, mais qui s'impose – de la réalité à laquelle l'enfant donne inévitablement un contenu menaçant, déchirant, intolérable.
Ne tentez pas cette acrobatie qui consisterait à ce que l'enfant en vous accepte ce qu'en aucun cas il n'acceptera, ce qu'il ne pourra jamais accepter, cet enfant dont la définition est de ne pouvoir que refuser. Cherchez en tant qu'adultes à vous dissocier de l'enfant. Considérez qu'il y a en vous deux lieux psychologiques, deux manières de vous situer, l'une qui est l'enfant, avec ses émotions douloureuses, l'autre qui est l'adulte, lequel est détendu,, à l'aise, en paix. Ces deux mondes sont complètement différents mais il est possible de passer de l'un à l'autre.
La question n'est donc pas de faire grandir l'enfant mais de dissocier l'adulte de l'enfant. Ou, autre manière d'exprimer la même idée : on ne guérit pas les empreintes passées, on en émerge.


«Dissociate adult and child», disait Swâmiji. «Dissociez l’adulte et l’enfant.» Lorsque Swâmiji a dit ceci, j’ai commencé par tiquer, comme je le faisais souvent : «Ah ! encore une dualité, s’il y a l’enfant et l’adulte, ça fait deux...» Non. Ça ne fait pas deux. Parce qu’aujourd’hui, ce qui est vraiment réel, c’est l’adulte qui voit les choses telles qu’elles sont et que l’enfant, lui, appartient au passé : vous n’avez plus trois ans, vous n’avez plus deux ans et demi. Si vous pouvez dissocier en vous l’adulte et l’enfant, vous pourrez être vraiment dans le monde réel, ici et maintenant, et pas dans le monde recouvert par les projections de l’enfant.
Swâmiji disait aussi : «L’ego, c’est le passé qui recouvre le présent.» L’ego, c’est l’enfant en vous qui vient recouvrir le présent. Vous pouvez voir en vous l’enfant qui est toujours là,
pour l’éduquer avec amour. Mais tant que l’enfant sera là, vous ne serez ni un adulte ni un sage.»







En écho avec la formule de Swâmiji «Dissociez l'adulte et l'enfant», voici un exemple illustré...

Hypothèse : «Je me sens mal à l'aise.»

1er cas de figure, l'enfant : j'exporte immédiatement l'origine de ce ressenti dans ce qui m'apparait en tant que «le monde extérieur.»
Par exemple, je me sens mal à l'aise parce que Norbert (prénom générique) a dit ceci, ou a fait cela, ou encore semble avoir des pensées à mon égard avec lesquelles je ne suis pas du tout d'accord. Donc, du fait qu'elle est projetée, la source véritable du malaise n'est pas vue, ce qui fait que je me sens mal à l'aise d'être mal à l'aise - une boucle mentale est créée, générant de l'émotion et de la souffrance, se soldant souvent par une action inappropriée. Histoire sans fin...

2ème cas de figure, l'adulte : je vois qu'en moi, dans une situation donnée, un vieux conditionnement vient d'être réactivé. Je vais donc me centrer sur le ressenti sans lui coller d'étiquette : je suis un avec la sensation de malaise, je ne génère pas de malaise secondaire, et par cette acceptation inconditionnelle - pas forcément facile, ne nous y trompons pas - le malaise initial va se résorber, va être consumé par le feu de la Présence. Fin de l'histoire...

Cas intermédiaire : ça commence comme le premier cas; cependant, alors que la projection sur le monde vient de s'opérer, elle est vue avant de s'être pleinement déployée et nous retombons alors dans le deuxième cas : «un avec» le fait de projeter, résorption de la projection, «un avec» le ressenti non labellisé, résorption du ressenti.


L'enfant se sépare et refuse.
L'adulte se relie et accepte.



«Si vous voulez devenir vraiment adultes, sachez reconnaître l’enfant en vous et l’aimer de tout votre coeur.» (AD)







mardi 26 janvier 2016

Bernard Lermite




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"Lermite régresse", par Martin Veyron.


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lundi 25 janvier 2016

Le vieux sage




HM



Son nom est Henri Michaux.
C'est mon premier arbre, mais d'autres vont bientôt le rejoindre.

Et voici ce qu'a écrit à son propos une amie qui m'est très chère, Stéphanie :


"De ceux qui nous parlent sans un bruissement...

Quels souvenirs du monde sont accrochés à ces branches-là ?! La sagesse réside peut-être en ce qu'il témoigne de son existence dans les yeux de ceux qui le regardent et s'étonnent de la vie... sans chercher à la saisir... mais qui la rencontre amoureusement ! Lui, transcende le temps et l'espace, et nous guide vers le silence, imperturbable et vivant !"

(Stéphanie Vasseur)


dimanche 24 janvier 2016

De subtiles présences





presences subtiles


Atmosphères (Guitare : Mathias Desmier)


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samedi 23 janvier 2016

Il n'y a que la Conscience : Où suis-je situé ?






«Être libre, c'est être libre de l'avoir» (Swami Prajnanpad)

Une proposition :
L'état naturel (la conscience consciente d'elle même, cela en nous qui voit) ne manque de rien. L'identification nous exile provisoirement de cet état et la souffrance de cet exil apparait comme un "manque", qui ensuite peut, bien sûr, par le truchement du mental revêtir des milliers de formes. Revenir à l'être, voir et ressentir par la perception directe, non mentale, non émotionnelle, nous ramène chez nous et le manque disparait totalement, mais ne pas oublier que cela est un processus dynamique qui se passe (ou ne se passe pas) ici et maintenant, encore et encore, à chaque instant, et que la moindre pensée peut à nouveau nous entrainer dans son histoire et nous exiler à nouveau. 
Donc, une bonne question à se poser à tout moment est la suivante : Où suis-je situé juste maintenant ? Suis-je "chez moi", dans la conscience qui voit et ressent, là où tout est simple, en paix, ou suis-je en exil, embarqué dans l'histoire que mes pensées me racontent et me font illégitimement prendre pour le monde réel ?




Une réponse :
Il y a une petite nuance que j'aimerais proposer:
quand tu dis: "Où suis-je situé juste maintenant ? Suis-je "chez moi", dans la conscience qui voit et ressent, là où tout est simple, en paix...?"
Le simple fait de dire "suis-je ...dans la conscience ..." est un terrain verglassé ( expression propre à Daniel Morin) ... car si "je suis dans la conscience"...il y a encore une personne qui choisit d'être " dans la conscience" ... ou pas !
Ne serait-il pas préférable de le dire ainsi :
S'il est Vu que: "Il n'y a que la Conscience", la Vision est claire...
Si "je me situe", il y a encore l'idée que je suis une personne qui se situe ...
Bon ,... tout cela est une belle théorie...,revenons à la pratique ...
Oui , commençons par bien nous situer ... ensuite ,...on verra pour le reste !




Un épilogue :
Oui, c'est vrai, le danger, si l'on peut dire, est que la question "où suis-je situé" peut nous entrainer dans sa propre histoire, auquel cas effectivement sera créée la personne qui choisit, et la vision ne se produira pas, nous resterons dans le narratif sans même nous en rendre compte. L'assertion "il n'y a que conscience" peut tout autant être le point de départ d'une histoire à laquelle nous allons nous accrocher, car elle est très séductrice pour le mental qui a tôt fait de s'accrocher à cette belle formule si répandue sur le web spirituel...Par contre, si la question "où suis-je situé ici et maintenant" ou l'assertion "il n'y a que conscience, ici et maintenant" passent et disparaissent aussi vite qu'un claquement de doigt, la vision est là. La pratique permet de ne même plus avoir besoin de ce genre de question ou assertion, la bascule dans la vision se fait d'elle même à chaque instant tout au long de la journée. C'est un peu comme l'improvisation musicale : au début, il y a des rappels intellectuels, même très brefs, concernant les structures musicales utilisées, puis, avec le temps et la pratique, il n'y a plus du tout d'intellect, la musique se produit d'elle même.





vendredi 22 janvier 2016

Brève histoire du Qawwali





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Texte : Martina Catella
Photos : Martine de Clippel



Qawwali : Faiz Ali Faiz






Faiz Ali Faiz


Il existe, en Inde du Sud, des couples de perruches inséparables, dont le mâle et la femelle possèdent chacun un chant distinct. Mais lorsque l’un des deux vient à mourir, celui qui reste seul cesse son chant pour prendre en charge celui de l’absent.
L’anniversaire du décès d’un Saint soufi, son mariage avec Dieu, est célébré chaque année avec le faste qu’exige sa noce.
Le Qawwali, ce puissant idiome musical du soufisme en Inde et au Pakistan, rendu célèbre par Nusrat Fateh Ali Khan, y tient une place essentielle.
Selon une certaine logique, les Qawwals, ceux-là mêmes qui vivifient la mémoire organisent à leur tour une fête entre eux pour se rappeler le départ éternel d’un des leurs. C’est ce qu’on appelle le « barsi ».



C’est pour rendre hommage à son « modèle », décédé il y a sept ans, que Faiz Ali Faiz s’est risqué à réaliser pour ce disque quelque chose d’inconcevable dans sa culture : reprendre les titres composés par Nusrat Fateh Ali Khan ou ceux, issus de la tradition, qui l’ont rendu célèbre de par le monde et tenter de leur insuffler une nouvelle vie.

Traditionnellement, les oeuvres originales appartiennent à une famille de Qawwal. Le style propre à cette famille, qui lui permet de lever une émotion supérieure à celle qu’un autre groupe chercherait à provoquer et qui, concrètement, lui assure des revenus convenables, est généralement gardé secret. Tous les groupes étant plus ou moins rivaux musicalement, il ne viendrait à l’idée de personne d’aller se risquer sur le terrain d’une famille à laquelle on n’appartient pas.
C’est pourtant ce que, d’une certaine manière, Nusrat avait fait, par la force de l’histoire, d’abord, puis, par la force de son insatiabilité musicale. En effet, les classifications sociales qui maintenaient les uns et les autres à une place fixe avaient été largement bousculées par les migrations dûes à la partition entre le Pakistan et l’Inde.
Les musiciens musulmans classiques, maintenant installés dans les nouvelles villes industrielles du Pakistan, Faizlabad, par exemple, ne jouissant plus de la protection d’un mécène, se tournèrent vers le public de ces usines textiles et des cultures environnantes, un public très pieux mais peu habitué aux extravagances formelles du Kheyal. Devenir Qawwal, c’est-à-dire porteur de la parole du soufisme , un métier peu considéré dans l'échelle sociale, étant donné le public auquel il était associé, représentait déjà un effort pour ces musiciens de cour. Mais adopter le style déclamé rauque de ces « preachers » de l’islam, cela était hors de propos.
C’est ainsi que le père de Nusrat initia un style où le « qalam », les vers des grands poètes soufis, se virent comme enluminés par des grands mouvements vocaux où alternaient gammes, ornements, portandi et un traitement musical qui reprenait symboliquement les images du texte, et que le Qawwali devint une forme musicale à part entière, intégrant de façon inattendue, la cour des « grandes musiques », du moins pour l’Occident.
Nusrat continua le chemin novateur de son père, en introduisant des éléments de musique venus de cette planète qu’il parcourait grâce à son talent. Et de Qawwali en concerts, il décida que son statut de Qawwal ne reflétait plus complètement sa liberté et sa productivité musicale. Aussi, au dernier « barsi » de son propre père, invita-t-il essentiellement les musiciens occidentaux qui lui avaient permis de dépasser son statut.



Que Faiz Ali Faiz, un peu mis à l’écart par les orthodoxes du « nouveau Qawwali » et la majorité Sunnite, ait fait un pas de plus dans cette direction libératoire, cela n’a rien d’étonnant. Nusrat était son modèle. Au point que, bien que n’étant pas de sa famille directe, donc ne pouvant prétendre à un enseignement du Maître, Faiz Ali Faiz ajouta au patrimoine musical qui lui avait été donné par ses parents, le style du Maître qu’il écoutait inlassablement sur les cassettes enregistrées.
Nusrat eut vent de ce jeune homme qui défrayait la tradition et ce n’est sans doute pas un hasard, si se sentant malade, il désigna cet inconnu pour le remplacer au cours de la plus célèbre réunion soufie annuelle pour prendre en charge son moment paroxystique : le « rang ». Celui qui est responsable de ce moment intense reçoit non seulement une certaine considération, mais accessoirement tout ce qui reste dans la poche de ceux qui, comblés, n’ont plus besoin d’argent. On voit alors des volées de billets être lancés sur la tête de l’heureux élu et les gens se mettre à danser.
En privilégiant ainsi ce jeune chanteur qui avait déjà établi un lien parental imaginaire à travers son mimétisme vocal, Nusrat Fateh Ali Khan savait sans doute ce qu’il faisait. Il avait reconnu dans cette voix la marque de ceux qui peuvent toucher le coeur par l’oreille.
Les musiciens ont d’ailleurs un très joli geste quand ils citent une composition de leur Maître : ils se grattent discrètement l'oreille, cette oreille par laquelle se sont glissés « les dessous de la sonorité ».



Le Qawwali
Le Qawwali est le nom qu’on donne à cette expression musicale ainsi qu’à la réunion où elle prend place. Un Qawwali est généralement basé sur un poème issu de la tradition des grands poètes soufis persans, arabes, du sous-continent indien, ou du musicien lui-même.
La mélodie qui porte ces vers peut appartenir à la tradition orale, être apparentée à un Saint soufi, compositeur, comme Amir Khusrau, fondateur du Qawwali dans sa forme la plus aboutie, ou tout simplement être l’oeuvre du musicien qui l’interprète.
Sur la base d’une composition de quelques mesures et d’un poème de quelques lignes, évoquant les thèmes majeurs du soufisme : la séparation (firaq), l’union sacrée (visai), la dissolution dans l’Être Aimé (fana), les Qawwals construisent pierre à pierre un Qawwali allant d’une poignée de minutes à plusieurs heures. Par des inserts poétiques issus de différentes sources ou du même poète, dans différentes langues, les Qawwals cherchent à toucher l'ensemble de l’auditoire souvent polyglotte, en constante interaction avec lui. Il importe de provoquer l’enthousiasme, la ferveur, et d’amener l'auditoire vers une « fête de l’âme », mais avec la contrainte de ne jamais casser la régularité rythmique qui facilite la transe.



Les Qawwals travaillent donc cet « envol vers l’Être Aimé », à coups de répétitions (takkrar) ou d’inserts poétiques (girah) soufflés par un membre du groupe situé juste derrière le chanteur principal et appelé « le prompteur », chargé de trouver pour lui, à la hâte dans Les livres (qalam) le vers le mieux adapté au sujet et au rythme. « Aspirateur de styles », le Qawwali emprunte à tout ce qui permet de soutenir cette émotion mystique.
Ainsi l'harmonium, importé par les missionnaires portugais, passé par les maisons closes, fait-il entendre des gimmicks tout droit sortis d’une musique à la mode, ou des sons inattendus, venus de pays traversés pendant les tournées. Si le Qawwali fait aujourd’hui un incessant voyage entre le sanctuaire et des situations plus séculières comme les fêtes privées de notables, la musique de film, ou les scènes internationales, et continue de fait à opérer des changements formels, il n’oublie jamais sa fonction : interroger le fond de son coeur pour y retrouver la joie d’aimer.



Akhian udikdian

Mes yeux implorent ton regard
Poètes : Manzoor Jhatta et Khawaja Pervez. Compositeur : Nusrat Fateh Ali Khan
L’histoire de ce titre démontre une fois de plus l’absence de séparation franche entre profane et sacré dans cet endroit du monde en général, et plus particulièrement dans l’expression
des mystiques soufis. Ce que Yasser Noman appelle « la version indienne du mysticisme ».
À l’origine, ce chant n’était qu’une simple girah (noeud, comme ceux d’un tapis qui, mis bout à bout, tracent une image), un insert poétique destiné à renforcer l’idée principale du poème central.
Ces deux lignes de poésie, Nusrat les avaient entendues dans une chanson de film célèbre, interprétée par la non moins célèbre Nur Jahan (1962). Inspiré par cette image de l’amour. Nusrat composa pour ces deux lignes une musique spécifique qui collait évidemment au Kafi de Belle Shah dans lequel elles devaient se glisser, « J’irai avec le yogi ».
L’histoire raconte que cette petite girah qui touchait à l’imaginaire de chacun, à travers l’imagerie du cinéma, devint si célèbre qu’elle fut demandée en boucle par l’auditoire, au détriment du poème principal.
Sous la pression populaire, Nusrat sollicita un second poète pour développer ces deux lignes et composa une musique portant fièrement ce début de vers comme titre : « Mes yeux se languissent de te voir et mon coeur t’appelle ».




A côté de toi, mon coeur
cherche le repos
Chaque goutte de sang,
Chaque souffle
me rappelle ton souvenir
Viens, mes yeux te cherchent,
mon coeur ne tient plus en place,
viens donc mon Bien-Aimé,
je t'en supplie au nom de l'Amour



Texte : Martina A. Catella
Photos: Catherine de Clippel
Album paru chez Harmonia Mundi