dimanche 27 octobre 2019

Passe-temps






Voici un texte initialement publié en Août 2008 intitulé «Passe-Temps»; comme ce titre l'indique, le lire ou le relire vous procurera une manière vraiment agréable de passer le temps...

Déjà avant ma trentième année, je passais mon temps à écrire des inepties sur le temps qui passe. En voici un délicieux échantillon...à ne lire que si vous ne craignez pas de perdre votre temps!

On passe le temps à inventer des passe-temps ; un passe-temps est destiné à permettre au temps de mieux passer, mais permet aussi de mieux passer le temps.
Lorsque l’on est absorbé dans un passe-temps, le temps passe, et une fois qu’il est passé, on se demande par où il a bien pu passer, et le temps de se le demander, il passe un peu plus, ce qui fait que l’on est toujours en retard, et que le temps que l’on passe à combler ce retard est un agréable passe-temps.
Le temps n’arrête pas de passer, on finit par ne plus pouvoir s’en passer, mais si l’on sait s’y prendre à temps, tout se passe bien.
Le temps prend son temps pour passer, il ne va ni plus vite, ni moins vite que le temps qu’il lui faut pour bien passer, ni trop, ni pas assez.
Il faut savoir prendre le temps de voir passer le temps, sinon, il ne se passe rien, et l’on prétend ensuite que l’on n’a pas eu assez de temps pour que quelque chose se passe à temps.




Car avant que le temps ne passe, c’est trop tôt.
Après qu’il est passé, c’est trop tard.
Quand le temps passe, il n’est jamais ni trop tôt, ni trop tard, à condition de passer suffisamment de temps pour apprécier le moment exact où il passe ; faute de quoi, on perd son temps !
Encore qu’il vaut mieux arriver trop tôt que trop tard, car le temps gagné peut se reperdre facilement, alors que le temps perdu ne se regagne qu’au prix d’une perte de temps encore plus importante.
Passer son temps à rattraper le temps qu’on perd est un moyen très efficace d’en perdre encore plus, mais c’est aussi un passe-temps très absorbant puisque plus le temps passe, plus il faut passer du temps pour récupérer le temps que l’on est en train de perdre de plus en plus.
C’est un procédé extrêmement raffiné pour passer le temps.




Essayer de gagner du temps en est un autre.
Il s’agit évidemment d’y passer moins de temps que ce que l’on espère gagner, et surtout de ne pas en perdre.
Celui qui perd son temps en voulant en gagner peut très bien passer le temps en s’arrangeant pour perdre exactement le temps qu’il passe à regagner celui qu’il vient de perdre.
On peut gagner du temps dans la mesure où l’on perd moins de temps à essayer d’en gagner que ce qu’on gagnerait à essayer de ne pas en perdre.
Le temps qu’on passe à essayer de ne pas en perdre est perdu, à moins qu’il ne permette de gagner du temps sur le temps passé à essayer de gagner du temps.
Pour économiser du temps, il faut passer moins de temps à essayer de ne pas en perdre que ce qu’on perdrait à essayer d’en gagner...
(M. Tardieu, 1978)




Si tout ce qui précède n’a pas été un agréable passe-temps, alors, vous avez perdu votre temps ! La seule solution pour le rattraper est de tout relire une deuxième fois, en courant le risque d’en perdre encore plus...ce qui n’est pas grave puisque vous étiez prévenu !



Léo Ferré : Il n'y a plus rien








IL N'Y A PLUS RIEN



Écoute, écoute... Dans le silence de la mer, il y a comme un balancement maudit qui vous met le coeur à l'heure, avec le sable qui se remonte un peu, comme les vieilles putes qui remontent leur peau, qui tirent la couverture.

Immobile... L'immobilité, ça dérange le siècle.
C'est un peu le sourire de la vitesse, et ça sourit pas lerche, la vitesse, en ces temps.
Les amants de la mer s'en vont en Bretagne ou à Tahiti...
C'est vraiment con, les amants.

IL n'y a plus rien

Camarade maudit, camarade misère...
Misère, c'était le nom de ma chienne qui n'avait que trois pattes.
L'autre, le destin la lui avait mise de côté pour les olympiades de la bouffe et des culs semestriels qu'elle accrochait dans les buissons pour y aller de sa progéniture.
Elle est partie, Misère, dans des cahots, quelque part dans la nuit des chiens.
Camarade tranquille, camarade prospère,
Quand tu rentreras chez toi
Pourquoi chez toi?
Quand tu rentreras dans ta boîte, rue d'Alésia ou du Faubourg
Si tu trouves quelqu'un qui dort dans ton lit,
Si tu y trouves quelqu'un qui dort
Alors va-t-en, dans le matin clairet
Seul
Te marie pas
Si c'est ta femme qui est là, réveille-la de sa mort imagée

Fous-lui une baffe, comme à une qui aurait une syncope ou une crise de nerfs...
Tu pourras lui dire: "T'as pas honte de t'assumer comme ça dans ta liquide sénescence.
Dis, t'as pas honte? Alors qu'il y a quatre-vingt-dix mille espèces de fleurs?
Espèce de conne!
Et barre-toi!
Divorce-la
Te marie pas!
Tu peux tout faire:
T'empaqueter dans le désordre, pour l'honneur, pour la conservation du titre...

Le désordre, c'est l'ordre moins le pouvoir!

Il n'y a plus rien

Je suis un nègre blanc qui mange du cirage
Parce qu'il se fait chier à être blanc, ce nègre,
Il en a marre qu'on lui dise: " Sale blanc!"

A Marseille, la sardine qui bouche le Port
Était bourrée d'héroïne
Et les hommes-grenouilles n'en sont pas revenus...
Libérez les sardines
Et y'aura plus de mareyeurs!

Si tu savais ce que je sais
On te montrerait du doigt dans la rue
Alors il vaut mieux que tu ne saches rien
Comme ça, au moins, tu es peinard, anonyme, Citoyen!

Tu as droit, Citoyen, au minimum décent
A la publicité des enzymes et du charme
Au trafic des dollars et aux trafiquants d'armes
Qui traînent les journaux dans la boue et le sang
Tu as droit à ce bruit de la mer qui descend
Et si tu veux la prendre elle te fera du charme
Avec le vent au cul et des sextants d'alarme
Et la mer reviendra sans toi si tu es méchant

Les mots... toujours les mots, bien sûr!
Citoyens! Aux armes!
Aux pépées, Citoyens! A l'Amour, Citoyens!
Nous entrerons dans la carrière quand nous aurons cassé la gueule à nos ainés!
Les préfectures sont des monuments en airain... un coup d'aile d'oiseau ne les entame même pas... C'est vous dire!

Nous ne sommes même plus des juifs allemands
Nous ne sommes plus rien

Il n'y a plus rien

Des futals bien coupés sur lesquels lorgnent les gosses, certes!
Des poitrines occupées
Des ventres vacants
Arrange-toi avec ça!

Le sourire de ceux qui font chauffer leur gamelle sur les plages reconverties et démoustiquées
C'est-à-dire en enfer, là où Dieu met ses lunettes noires pour ne pas risquer d'être reconnu par ses admirateurs
Dieu est une idole, aussi!
Sous les pavés il n'y a plus la plage
Il y a l'enfer et la Sécurité
Notre vraie vie n'est pas ailleurs, elle est ici
Nous sommes au monde, on nous l'a assez dit
N'en déplaise à la littérature

Les mots, nous leur mettons des masques, un bâillon sur la tronche
A l'encyclopédie, les mots!
Et nous partons avec nos cris!
Et voilà!

Il n'y a plus rien... plus, plus rien

Je suis un chien?
Perhaps!
Je suis un rat
Rien

Avec le coeur battant jusqu'à la dernière battue

Nous arrivons avec nos accessoires pour faire le ménage dans la tête des gens:
"Apprends donc à te coucher tout nu!
"Fous en l'air tes pantoufles!
"Renverse tes chaises!
"Mange debout!
"Assois-toi sur des tonnes d'inconvenances et montre-toi à la fenêtre en gueulant des gueulantes de principe

Si jamais tu t'aperçois que ta révolte s'encroûte et devient une habituelle révolte, alors,
Sors
Marche
Crève
Baise
Aime enfin les arbres, les bêtes et détourne-toi du conforme et de l'inconforme
Lâche ces notions, si ce sont des notions
Rien ne vaut la peine de rien

Il n'y a plus rien... plus, plus rien

Invente des formules de nuit: CLN... C'est la nuit!
Même au soleil, surtout au soleil, c'est la nuit
Tu peux crever... Les gens ne retiendront même pas une de leur inspiration.
Ils canaliseront sur toi leur air vicié en des regrets éternels puant le certificat d'études et le catéchisme ombilical.
C'est vraiment dégueulasse
Ils te tairont, les gens.
Les gens taisent l'autre, toujours.
Regarde, à table, quand ils mangent...
Ils s'engouffrent dans l'innommé
Ils se dépassent eux-mêmes et s'en vont vers l'ordure et le rot ponctuel!

La ponctuation de l'absurde, c'est bien ce renversement des réacteurs abdominaux, comme à l'atterrissage: on rote et on arrête le massacre.
Sur les pistes de l'inconscient, il y a des balises baveuses toujours un peu se souvenant du frichti, de l'organe, du repu.

Mes plus beaux souvenirs sont d'une autre planète
Où les bouchers vendaient de l'homme à la criée

Moi, je suis de la race ferroviaire qui regarde passer les vaches
Si on ne mangeait pas les vaches, les moutons et les restes
Nous ne connaîtrions ni les vaches, ni les moutons, ni les restes...
Au bout du compte, on nous élève pour nous becqueter
Alors, becquetons!
Côte à l'os pour deux personnes, tu connais?

Heureusement il y a le lit: un parking!
Tu viens, mon amour?
Et puis, c'est comme à la roulette: on mise, on mise...
Si la roulette n'avait qu'un trou, on nous ferait miser quand même
D'ailleurs, c'est ce qu'on fait!
Je comprends les joueurs: ils ont trente-cinq chances de ne pas se faire mettre...
Et ils mettent, ils mettent...
Le drame, dans le couple, c'est qu'on est deux
Et qu'il n'y a qu'un trou dans la roulette...

Quand je vois un couple dans la rue, je change de trottoir

Te marie pas
Ne vote pas
Sinon t'es coincé

Elle était belle comme la révolte
Nous l'avions dans les yeux,
Dans les bras dans nos futals
Elle s'appelait l'imagination

Elle dormait comme une morte, elle était comme morte
Elle sommeillait
On l'enterra de mémoire

Dans le cocktail Molotov, il faut mettre du Martini, mon petit!

Transbahutez vos idées comme de la drogue... Tu risques rien à la frontière
Rien dans les mains
Rien dans les poches

Tout dans la tronche!

- Vous n'avez rien à déclarer?
- Non.
- Comment vous nommez-vous?
- Karl Marx.
- Allez, passez!

Nous partîmes... Nous étions une poignée...
Nous nous retrouverons bientôt démunis, seuls, avec nos projets d'imagination dans le passé
Écoutez-les... Écoutez-les...
Ça râpe comme le vin nouveau
Nous partîmes... Nous étions une poignée
Bientôt ça débordera sur les trottoirs
La parlote ça n'est pas un détonateur suffisant
Le silence armé, c'est bien, mais il faut bien fermer sa gueule...
Toutes des concierges!
Écoutez-les...

Il n'y a plus rien

Si les morts se levaient?
Hein?

Nous étions combien?
Ça ira!

La tristesse, toujours la tristesse...

Ils chantaient, ils chantaient...
Dans les rues...

Te marie pas Ceux de San Francisco, de Paris, de Milan
Et ceux de Mexico
Bras dessus bras dessous
Bien accrochés au rêve

Ne vote pas

0 DC8 des Pélicans
Cigognes qui partent à l'heure
Labrador Lèvres des bisons
J'invente en bas des rennes bleus
En habit rouge du couchant
Je vais à l'Ouest de ma mémoire
Vers la Clarté vers la Clarté

Je m'éclaire la Nuit dans le noir de mes nerfs
Dans l'or de mes cheveux j'ai mis cent mille watts
Des circuits sont en panne dans le fond de ma viande
J'imagine le téléphone dans une lande
Celle où nous nous voyons moi et moi
Dans cette brume obscène au crépuscule teint
Je ne suis qu'un voyant embarrassé de signes
Mes circuits déconnectent
Je ne suis qu'un binaire

Mon fils, il faut lever le camp comme lève la pâte
Il est tôt 
Lève-toi 
Prends du vin pour la route
Dégaine-toi du rêve anxieux des biens assis
Roule Roule mon fils vers l'étoile idéale
Tu te rencontreras, tu te reconnaîtras
Ton dessin devant toi, tu rentreras dedans
La mue ça se fait à l'envers dans ce monde inventif
Tu reprendras ta voix de fille et chanteras demain
Retourne tes yeux au-dedans de toi
Quand tu auras passé le mur du mur
Quand tu auras outrepassé ta vision
Alors tu verras : rien !

Il n'y a plus rien

Que les pères et les mères
Que ceux qui t'ont fait
Que ceux qui ont fait tous les autres
Que les "monsieur"
Que les "madame"
Que les "assis" dans les velours glacés, soumis, mollasses
Que ces horribles magasins bipèdes et roulants
Qui portent tout en devanture
Tous ceux-là à qui tu pourras dire:

Monsieur!
Madame!

Laissez donc ces gens-là tranquilles
Ces courbettes imaginées que vous leur inventez
Ces désespoirs soumis
Toute cette tristesse qui se lève le matin à heure fixe pour aller gagner VOS sous,
Avec les poumons resserrés
Les mains grandies par l'outrage et les bonnes moeurs
Les yeux défaits par les veilles soucieuses...
Et vous comptez vos sous?
Pardon.... LEURS sous!

Ce qui vous déshonore
C'est la propreté administrative, écologique dont vous tirez orgueil
Dans vos salles de bains climatisées
Dans vos bidets déserts
En vos miroirs menteurs...

Vous faites mentir les miroirs
Vous êtes puissants au point de vous refléter tels que vous êtes
Cravatés
Envisonnés
Empapaoutés de morgue et d'ennui dans l'eau verte qui descend
des montagnes et que vous vous êtes arrangés pour soumettre
A un point donné
A heure fixe
Pour vos narcissiques partouzes.
Vous vous regardez et vous ne pouvez même plus vous reconnaître
Tellement vous êtes beaux
Et vous comptez vos sous
En long
En large
En marge
De ces salaires que vous lâchez avec précision
Avec parcimonie
J'allais dire "en douce" comme ces aquilons avant-coureurs et qui racontent les exploits du bol alimentaire, avec cet apparat vengeur et nivellateur qui empêche toute identification...
Je veux dire que pour exploiter votre prochain, vous êtes les champions de l'anonymat.

Les révolutions? Parlons-en!
Je veux parler des révolutions qu'on peut encore montrer
Parce qu'elles vous servent,
Parce qu'elles vous ont toujours servis,
Ces révolutions de "l'histoire",
Parce que les "histoires" ça vous amuse, avant de vous intéresser,
Et quand ça vous intéresse, il est trop tard, on vous dit qu'il s'en prépare une autre.
Lorsque quelque chose d'inédit vous choque et vous gêne,
Vous vous arrangez la veille, toujours la veille, pour retenir une place
Dans un palace d'exilés, entouré du prestige des déracinés.
Les racines profondes de ce pays, c'est Vous, paraît-il,
Et quand on vous transbahute d'un "désordre de la rue", comme vous dites, à un "ordre nouveau" comme ils disent, vous vous faites greffer au retour et on vous salue.

Depuis deux cent ans, vous prenez des billets pour les révolutions.
Vous seriez même tentés d'y apporter votre petit panier,
Pour n'en pas perdre une miette, n'est-ce-pas?
Et les "vauriens" qui vous amusent, ces "vauriens" qui vous dérangent aussi, on les enveloppe dans un fait divers pendant que vous enveloppez les "vôtres" dans un drapeau.

Vous vous croyez toujours, vous autres, dans un haras!
La race ça vous tient debout dans ce monde que vous avez assis.
Vous avez le style du pouvoir
Vous en arrivez même à vous parler à vous-mêmes
Comme si vous parliez à vos subordonnés,
De peur de quitter votre stature, vos boursouflures, de peur qu'on vous montre du doigt, dans les corridors de l'ennui, et qu'on se dise: "Tiens, il baisse, il va finir par se plier, par ramper"
Soyez tranquilles! Pour la reptation, vous êtes imbattables; seulement, vous ne vous la concédez que dans la métaphore...
Vous voulez bien vous allonger mais avec de l'allure,
Cette "allure" que vous portez, Monsieur, à votre boutonnière,
Et quand on sait ce qu'a pu vous coûter de silences aigres,
De renvois mal aiguillés
De demi-sourires séchés comme des larmes,
Ce ruban malheureux et rouge comme la honte dont vous ne vous êtes jamais décidé à empourprer votre visage,
Je me demande comment et pourquoi la Nature met
Tant d'entêtement,
Tant d'adresse
Et tant d'indifférence biologique
A faire que vos fils ressemblent à ce point à leurs pères,
Depuis les jupes de vos femmes matrimoniaires
Jusqu'aux salonnardes équivoques où vous les dressez à boire,
Dans votre grand monde,
A la coupe des bien-pensants.

Moi, je suis un bâtard.
Nous sommes tous des bâtards.
Ce qui nous sépare, aujourd'hui, c'est que votre bâtardise à vous est sanctionnée par le code civil
Sur lequel, avec votre permission, je me plais à cracher, avant de prendre congé.
Soyez tranquilles, Vous ne risquez Rien

Il n'y a plus rien

Et ce rien, on vous le laisse!
Foutez-vous en jusque-là, si vous pouvez,
Nous, on peut pas.
Un jour, dans dix mille ans,
Quand vous ne serez plus là,
Nous aurons TOUT
Rien de vous
Tout de nous
Nous aurons eu le temps d'inventer la Vie, la Beauté, la Jeunesse,
Les Larmes qui brilleront comme des émeraudes dans les yeux des filles,
Le sourire des bêtes enfin détraquées,
La priorité à Gauche, permettez!

Nous ne mourrons plus de rien
Nous vivrons de tout

Et les microbes de la connerie que nous n'aurez pas manqué de nous léguer, montant
De vos fumures
De vos livres engrangés dans vos silothèques
De vos documents publics
De vos règlements d'administration pénitentiaire
De vos décrets
De vos prières, même,
Tous ces microbes...
Soyez tranquilles,
Nous aurons déjà des machines pour les révoquer

NOUS AURONS TOUT

DANS DIX MILLE ANS





vendredi 11 octobre 2019

L'Art d'Être Conscient : 4 exemples, par Douglas Harding








Extrait du livre "Vivre sans stress", de Douglas Harding, (chapitre 11 : "Le stress et la difficile condition humaine")



La militante de la Croix Rouge au Nigeria

Il y a quelques années, j'ai vu à la télévision le repor­tage d'une militante de la Croix Rouge au Nigeria pen­dant la guerre du Biafra — conflit particulièrement horrible. Son témoignage sur les souffrances atroces de la population civile n'était sans doute que trop fidèle à la réalité et justifiait parfaitement son appel de fonds. Pour­tant, ce qui m'a frappé alors plus que l'horreur de la violence, la maladie et la faim au Biafra, c'était l'angoisse et le stress dans sa voix et sur son visage. Elle n'aurait pas pu participer davantage à la souffrance. Elle était totale­ment impliquée, absolument pas détachée. Ce qui, j'ai tendance à croire, devait réduire sérieusement son effica­cité sur le terrain, comme cela nuisait énormément à la portée de sa prestation télévisée pour récolter de l'argent. Elle était, de toute évidence, une femme exceptionnelle, peut-être même héroïque, mais il m'a semblé qu'il lui manquait l'accès à cette Paix intérieure qui nous permet (comme j'espère le montrer) non seulement de recevoir tous les tourments du monde sans en être déchiré, mais même de les transmuer d'une certaine manière.




Le soldat en permission

En Inde au cours de la Seconde Guerre mondiale, un soldat britannique de trente-trois ans, en permission dans les Himalayas, fit une découverte d'une importance capi­tale pour lui. Ayant jeté un regard neuf sur lui-même, voici en résumé ce qu'il écrivit : « Ce que j'ai découvert ?... Deux jambes de panta­lon aboutissant à une paire de chaussures, des man­ches amenant de part et d'autre à une paire de mains, et un plastron débouchant tout en-bas sur... absolu­ment rien ! Certainement pas une tête.
Je découvris instantanément que ce rien, ce trou où aurait dû se trouver une tête, était très habité. C'était un vide énorme, rempli à profusion, un vide qui faisait place à tout — au gazon, aux arbres, aux lointaines collines ombragées, au ciel... J'avais perdu une tête et gagné un monde... En dehors de l'expérience elle-même ne surgissait aucune question, aucune référence, seulement la paix, la joie sereine, et la sensation d'avoir laissé tomber un insupportable fardeau. »
Au retour de sa permission, le soldat retourna au mess des officiers à Calcutta. Le Bengale était alors en proie à la famine. Il n'était pas rare que les pauvres meurent sans soin dans les rues de Calcutta. Mais maintenant, c'était par centaines et milliers qu'ils mouraient et un grand nombre de vivants étaient des squelettes debouts ou cou­chés, dont beaucoup d'enfants. A la porte-même de ses quartiers, il fut obligé d'enjamber des formes suppliantes.
Bien sûr, il ressentit de la pitié et donna de l'argent. Mais il ne se sentit pas impliqué. Il resta détaché, froid. Ce n'était pas une façon délibérée d'ignorer la souffrance qui l'entourait, il ne se retirait pas consciemment dans le havre de perfection du Vide qu'il avait découvert dans ce décor de montagnes si différent, et pourtant si proche. Néanmoins il est certain qu'il fuyait le stress et la dé­tresse qui l'entouraient en cherchant leur absence ici, au Centre. Comme si c'était possible ! Comme si ce refuge qu'il venait de découvrir apportait en lui-même la réponse aux souffrances du monde ! Il avait, c'est vrai, bien saisi (et retenu avec soulagement et bonheur) la première partie du message, la plus facile, celle concernant le déta­chement absolu. Il lui restait à comprendre et prendre à coeur la seconde partie, la plus dure, celle concernant l'implication absolue. C'était un bon début, certes. Il avait commencé à résoudre le problème du stress, mais guère plus. Pour le moment, il était capable de regarder ces corps émaciés avec une sérénité incroyable et, il faut bien le dire, monstrueuse. Je me sens d'autant plus libre d'en parler ainsi que le soldat, c'était moi.




Anandamayi Ma et la Rani

Une vingtaine d'années plus tard, je me trouvais à nouveau au Bengale, cette fois dans l'ashram de Anan­damayi Ma, sage indienne bien connue, suivie par des millions de disciples. C'était alors une très belle femme d'une soixantaine d'années, je suppose, et qui avait un port et une dignité de reine. Avec l'aide d'un interprète (elle ne parlait pas anglais, ni moi Bengali) j'eus le privilège d'avoir plusieurs entretiens avec elle au sujet d'un verset : « Je te salue, je te salue, O déesse qui es la Conscience dans toutes les créatures », qui revenait sans cesse dans les chants traditionnels que ses disciples chantaient tous les jours et qui m'émouvait profon­dément. Deux événements sont restés gravés dans ma mémoire. D'abord, l'instant où, au moment où j'allais partir, Ma m'offrit le châle qu'elle portait sur la tête en me disant : « Je suis toi, je suis toi ! » Et ensuite, la visite d'une Rani, princesse indienne, dont le fils unique venait de mourir. Les sages ont la réputation d'être détachés de tout. Eh bien j'ai vu Ma consoler cette femme éplorée pendant des heures. Et elle pleurait autant qu'elle.
Parmi les paroles de la sainte, il y en a qui auraient pu m'être destinées personnellement au moment de la famine au Bengale :
« Si, au sortir de votre méditation, vous êtes capable de vous comporter comme auparavant, c'est que vous n'avez pas encore été transformé... Les gens viennent à moi et me racontent que leurs fils et leurs filles sont montés dans leur voiture et partis sans même lever les yeux pour voir si leurs parents pleuraient. Ils sont complètement insensibles au cha­grin de leurs parents. Voyez-vous, c'est exactement ce qui se passe lorsqu'on a atteint un certain point sur la Voie... On pense : "Ceux que je prenais pour ma véritable famille ne sont en fait reliés à moi que par la chair et le sang. Quelle importance pour moi ?"... Mais par la suite, lorsque vous vous êtes détaché du détachement même, il n'est plus question de détachement ou de non-détachement. Ce qui est est CELA. »
Anandamayi Ma n'était ni « attachée à » ni « détachée de » cette mère et son chagrin. Elle était les deux à la fois. JE SUIS TOI, tel était et demeure son message pour ses disciples, comme il l'a été pour moi en ce jour mémo­rable et l'est resté depuis.




Mère Teresa

A peu près en même temps que la militante de la Croix Rouge (notre premier exemple), apparut sur les écrans de la télévision britannique une autre femme également concernée par la souffrance humaine : Mère Teresa de Calcutta. La réalité qui l'entourait était à peine moins atroce que celle de la guerre du Biafra. Mais le contraste entre les deux femmes était extraordinaire. La voix et le visage de Mère Teresa témoignaient d'une sérénité, d'une paix intérieures qui, loin d'être assombries par la détresse des malades et des mourants qu'elle aimait et soignait, n'en rayonnaient que davantage. Son ami et biographe, Malcolm Muggeridge écrit :
« En s'effaçant elle-même, elle devient elle-même. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un d'aussi remarquable. La croiser un instant seulement vous laisse une im­pression inoubliable. J'ai vu des gens fondre en lar­mes quand elle partait, même si c'était au cours d'une réception où ils n'avaient pu recevoir d'elle qu'un simple sourire. Une fois j'ai eu l'occasion de l'accompagner, avec l'une des soeurs, à la gare de Calcutta... Quand le train s'ébranla et que je m'ap­prêtai à sortir de la gare, j'eus l'impression de laisser derrière moi toute la beauté, toute la joie de l'uni­vers. »
Voici un exemple vivant de la manière de traiter le stress et la détresse du monde, y compris la nôtre : plon­ger dedans la tête la première, tout en en restant dégagé. « Etre concerné, et pas concerné », selon les termes de T.S. Eliot. Contrairement à la militante de la Croix Rouge, Mère Teresa n'oubliait pas sa Paix intérieure, mais à l'encontre du soldat britannique, elle n'y cher­chait pas un refuge. Elle ne s'était pas non plus arrangée habilement pour trouver un chemin intermédiaire entre ces deux extrêmes, un compromis raisonnable. Oh non ! Elle allait aux deux extrêmes à la fois, avec une énergie et un dévouement incomparables, et résolvait concrètement le problème soulevé dans ce chapitre. Peu importe le fait que nos langage et système de pensée personnels n'aient pas grand chose de commun avec les siens. Ce ne sont pas ses paroles mais ses actes — et plus encore elle-même — qui sont une leçon pour nous ici : sa démonstration réconfor­tante de la manière d'affronter le malheur calmement et d'être ainsi vraiment efficace.




Comparaison des quatre cas

En début de chapitre, nous avons dit que pour s'atta­quer intelligemment au stress — surtout celui dû aux multiples dangers dont nous sommes menacés et que l'homme a créés lui-même — il fallait s'attaquer à leurs racines : la peur, la haine et l'avidité ou le désir insatiable. En un mot, l'aliénation. Dans quelle mesure nos quatre personnages ont-ils chacun réussi cela ?...


1) Tout dans la militante de la Croix Rouge révélait sa peur de la guerre et de ses conséquences, sa haine des responsables de la guerre et son désir fou d'assurer la sécurité et la survie de ses amis. Résultat : stress et inefficacité. Cette voie mène tôt ou tard au désespoir ou à la folie.

2) Le soldat en Inde avait réussi à trouver une sorte de paix au-delà de la peur, de la haine et de l'avidité. Mais il restait inconsciemment fortement attaché à cette demi-vérité qui est vision de lui-même comme Espace vide, par opposition à la vérité totale qui est vision de lui- même comme Espace rempli. C'était pour lui le moyen de se désengager de l'humanité souffrante, attitude totale­ment irréaliste, pour ne pas dire plus. Aucun écran ne pouvait lui dissimuler la misère humaine. Résultat : beau­coup de culpabilité et de stress cachés.


3) Je ne doute pas que Anandamayi Ma ait été totale­ment libérée de la peur, la haine et l'avidité, ainsi que de toutes émotions. (Nous le sommes tous, en notre centre, mais elle l'était consciemment.) Et je suis sûr que les larmes qu'elle versait en partageant la douleur de cette jeune mère endeuillée étaient d'autant plus sincères qu'el­les ne troublaient en aucune façon sa propre sérénité absolument imperturbable. Elle prenait sur elle la dou­leur de l'autre étant elle-même libre de toute douleur, tout comme elle prenait sur elle le visage de l'autre étant elle- même sans visage. Pour apprécier pleinement ce que cela signifie concrètement, il faut, comme Ma, voir Qui vous êtes. Et pour cela, il vous suffit de voir dès maintenant comme votre propre Espace est vide pour enregistrer ces commentaires sur elle.


4) A sa manière, Mère Teresa a trouvé la confiance au-delà de la peur, l'amour au-delà de la haine, le renon­cement et le détachement au-delà de l'avidité. Elle réussit à prendre sur elle les tragédies humaines les plus effroya­bles parce que la Paix qui est au centre d'elle-même demeure intacte. Dans notre langage, elle a résolu le problème du stress en s'immergeant dedans : elle est le stress tout en ne l'étant pas. Théorie absurde ? Si vous voulez. Mais concrètement, c'est ainsi que cela fonc­tionne. Et cela fonctionne bien !

Vous pensez peut-être que, contrairement aux femmes que j'ai décrites, vous n'êtes pas de l'étoffe dont on fait les héros et les saints. N'en soyez pas trop certain. D'innom­brables hommes et femmes méconnus se sont levés pour faire face au défi de la misère et de la souffrance humai­nes, alors qu'ils ne s'étaient jamais imaginés dans la peau d'une héroïne ou d'un héros. Leurs croyances et voca­tions particulières leur appartiennent en propre, mais leur comportement est un message pour tous : vous êtes faits de la même étoffe qu'eux, vous avez en vous la même capacité de force sereine. Et comme eux, vous êtes ca­pable de faire face à n'importe quoi, sans porter la moin­dre atteinte à cette Paix Parfaite qui est au centre de nous- même, cette Sécurité absolue que nous partageons tous.









mardi 1 octobre 2019

Virgil Hervatin : petite chronique d'un éveil «sauvage»...







A l'occasion de la publication en DVD de deux entretiens avec Virgil Hervatin (1935/2012), disponible sur le site de la revue 3e millénaire, voici un article publié initialement en 2007 sur le blog ÉVEIL IMPERSONNEL et approches non-duelles. 



«Nous sommes tous cette source» 
(Montréal, le 11 janvier 2001)

Virgil, comment pourriez-vous résumer votre expérience d’ouverture ?

Ce n’était pas une expérience ; c’est venu comme cela. Pour moi, ce n’était pas une expérience. Je ne m’attendais à rien. C’est arrivé spontanément, le matin. Je ne savais pas ce que c’était, mais c’était quelque chose de très grand, d’immense. Je n’avais jamais entendu parler d’une telle chose. C’était beau, très beau. C’était une joie. C’était quelque chose d’autre, quelque chose de formidable.

Y a-t-il eu des peurs qui ont surgi à ce moment-là ?

Non, non, absolument pas. C’était plutôt la joie : une joie énorme. Je me sentais partout à travers l’espace. Je pouvais sentir tout ce qui pouvait m’entourer, en dehors de la pièce, dans l’univers. C’était immense, beau. On ne peut pas le décrire, il faut le vivre. C’est difficile à exprimer.

Cela a duré plusieurs heures ?

Oui. Cela a duré de 5h45 jusqu’à environ 13h00.

Étiez-vous toujours seul durant ce temps ?

Au début j’étais seul, mais après un certain temps ma femme est venue. Mais j’étais toujours dans cet état, dans cette vibration très forte. Est-ce qu’il faut décrire toute cette chose ? Parce qu’il y avait beaucoup d’éléments ! Je ne peux pas décrire tous les phénomènes et ils ne sont pas importants. On ne peut pas vivre dans cet état dans la vie quotidienne habituelle ; c’est quelque chose d’extraordinaire.

Avez-vous ressenti quelque chose de différent dans votre corps ?

Oui, oui ! À l’intérieur, tout mon corps. J’avais vraiment l’impression que je n’étais pas seul, que je ne pouvais pas créer cette chose avec mon mental : c’est impossible ! Je me demandais : « Qu’est-ce qui m’arrive ? » L’énergie était telle que j’avais l’impression de ne pas toucher le sol. Je me sentais comme soulevé, léger, avec une vibration très forte. Et une joie ! Une joie ! Je pleurais de joie.

Et vous étiez bien, dans votre corps ?

Oh ! Très très bien. Super bien. Je sentais une joie énorme au plexus et au cœur. En quelques minutes tout mon corps était purifié. Durant les deux jours suivants, j’entendais une voix persistante me répéter de prendre soin de mon corps.


Quand cela vous est arrivé, compreniez-vous ce qui se passait ?

Non, je ne savais pas ce qui m’arrivait. Alors, je me disais que quelqu’un était avec moi à l’intérieur. Mais qui ? Auparavant, je n’avais aucune idée qu’il y avait un tel intérieur ! Quand j’ai vu ma femme, plus tard, je lui ai dit : « Paulette, le Seigneur est avec nous. » Elle m’a regardé avec étonnement, parce que jamais je ne parlais de cela : le Seigneur, Dieu. Je n’y croyais pas en ces choses.

Voyez-vous un élément qui aurait pu déclencher cette expérience ?

Rien. Sur le moment, lorsque je vivais cette expérience, je ne pouvais voir comment cela s’était déclenché ; je le vivais, simplement. Après, je me demandais…

Vous vous posiez parfois des questions auparavant ?

Jamais ! Je ne connaissais pas la vie spirituelle, je ne savais pas que cela existait.

Avez-vous eu envie de communiquer avec des gens alors ?

Oui, mais ça ne les intéressait pas. J’ai demandé à ma femme : «Est-ce que j’ai l’air différent des autres jours ? » Elle m’a répondu : « Non, tu es pareil, sauf que les yeux sont très brillants.»

Il fallait que je me touche souvent au plexus solaire, tellement c’était fort : ça me faisait pleurer. Je voyais toute cette souffrance dans les gens, je voyais en eux. Je les voyais pleurer en dedans, mais ils prétendaient que non. Mais c’est un phénomène ; ce n’est pas important.

Mais plus tard, quand Paulette a vu que vous étiez différent et que les gens commençaient à venir vous voir, comment réagissait-elle à ce moment ?

Elle était quelque peu contrariée de ce que cela m’arrivait à moi et pas à elle aussi. Plus tard, je lui ai dit : « Si tu crois que c’est le Christ ou un dieu qui est venu pour moi, il pouvait aussi t’inclure, qui était à côté de moi. Mais tu vois, cela n’a rien à voir avec l’extérieur ! »


Avez-vous rencontré de l’incompréhension ?

Oui, une grande incompréhension. Certaines personnes se sont éloignées de moi. En général, les gens sont attachés à l’aspect mondain de l’existence ou à ce qu’ils ont entendu sur l’Église et Dieu. On m’a demandé si j’étais dans ce genre d’état ; j’ai dit que non.

À partir de ce moment-là, vous viviez quelque chose de très différent. Votre vie devais être changée, peut-être pas extérieurement, mais intérieurement ?

Tout était changé ! Tout était beau, tout était magnifique. La création est belle et il n’y a aucune raison de se plaindre. Tout de suite après cette expérience, je suis sorti : j’observais les gens marcher ou conduire dans la rue et je voyais des automates. Un automate qui conduit un autre automate. Je les percevais très très soucieux. Je sentais leur souffrance à l’intérieur.

À la maison, il y avait une statuette fabriquée au Mexique. Ce matin-là, je la tenais dans mes mains et je pouvais voir là où elle avait été fabriquée, qui l’avait faite, comment, l’endroit exact, les gens qui avaient travaillé sur elle. J’ai pensé : « Mon Dieu ! Qu’est-ce qui m’arrive ? » Alors, il y a des phénomènes, mais on n’est plus dans la peur. Il y a bien des éléments, mais je ne peux pas les raconter.

Qu’avez-vous fait pour tenter d’intégrer cela ?

Rien. J’ai laissé cela comme cela était. Je me disais : « Qu’est-ce que je vais faire maintenant ? Je ne peux pas travailler comme cela. C’était le paradis. J’ai dit à ma femme que si j’allais voir un psychiatre il me dira que je suis fou. Si j’allais voir un évêque ou un cardinal, il me dirait : « J’ai cherché pendant toute ma vie et tu viens me dire que tu as rencontré Dieu ! » Et il me donnerait des coups de pieds et me jetterait dehors ! Alors, j’ai décidé d’attendre, de vivre et d’observer. Je me suis accepté tout de suite, parce que c’était beau. On ne peut pas résister à une chose pareille : il n’y a pas de mental qui juge et décide quoi faire. Je vivais dans cet état-là. Il n’y avait pas de pensée, sauf celles que j’ai mentionnées, parce qu’il fallait que le lendemain j’aille au travail. Mais dans le moment même, je ne sentais pas ce que je devais faire.

Et quand vous êtes arrivé au travail ensuite…

Ah ! À 13h30, le jour de l’ouverture, c’était parti, dans le sens que je sentais moins cette présence. Mais il est resté une énergie très forte aussi : différente de celle qui était partie, mais elle était là, très forte, quelque chose de très vivant.

Au travail aussi je me taisais. Là aussi on s’est aussi éloigné de moi. Je ne pouvais pas trop m’approcher, car je ne parlais plus comme avant ; c’était fini !

Je me suis approché de quelqu’un qui était malade. Je ne connaissais pas son état. Je lui ai dit tout de suite qu’il était malade. Il disait que non, mais moi je lui disais que oui ! Alors il a fini par dire que oui : « J’ai des problèmes de reins et de poumons. » Il me venait un vertige, des nausées : j’étais mal, comme si j’allais tomber. Quand je rencontrais quelqu’un de malade c’est l’effet que ça me faisait. Je les sentais malades et alors je n’étais pas bien : j’avais des vertiges, je perdais le souffle, etc.

Saviez-vous immédiatement que ce n’était pas vous mais la personne en face de vous qui…

Oui ! C’était clair. C’était comme une communication en moi, qui me disait : « Il est malade. » C’était une très grande force. Si la personne me disait « oui », je me remettais vite : en quelques secondes. S’il niait son état, le malaise persistait. On ne peut pas mentir devant quelqu’un qui vit la vérité. La spiritualité c’est l’honnêteté toute pure. La première chose est l’honnêteté : l’honnêteté avec soi-même. Avec l’honnêteté vient l’amour. C’est l’amour. C’est une force énorme. On ne décide pas de l’honnêteté, on la vit. Je ne dis pas : « Je serai honnête » ou « je ne le serai pas. » Je le suis, je le vis : c’est comme la respiration. Nous sommes cela.


Après votre expérience, avez-vous senti qu’il y avait des choses à ajuster dans votre vie ?

Non ! Rien. Je ne connaissais rien en matière de spiritualité et pendant un an et demi j’ai cherché à l’extérieur, pour voir s’il y avait des gens qui s’intéressaient à cette chose : j’ai trouvé que oui. Il y avait des revues, des livres. Je suis allé dans des librairies et j’ai connu des gens qui se rencontraient les week-ends. Parfois j’y assistais. J’ai interrogé beaucoup de gens, même ceux qui venaient de la France et des États-Unis. Après un an et demi j’ai vu qu’il n’y avait rien à chercher à l’extérieur et que nulle part quelqu’un me dirait ce qu’était cette chose. Là, j’ai arrêté de chercher et j’ai commencé à progresser par moi-même, seul.

Lors des deux années qui ont suivi, avez-vous fait l’expérience de phénomènes bizarres dans votre corps ?

Oui, oui, beaucoup. Mais ce sont des phénomènes et ce n’est pas très important.

Je pensais surtout à des phénomènes qui auraient pu vous faire croire qu’il y avait quelque problème à votre corps.

Pas vraiment, parce que c’est quelque chose de très pur, très clair. Il n’y avait pas de peur, aucun sentiment d’être enfermé. En tout cas, c’était une liberté totale, une joie, une clarté, une lucidité. Dès que cela est arrivé, ma vie ne fut plus ce qu’elle était. Il n’y avait plus de ténèbres, plus de pensées : tout était clair et présent. Peut-être d’autres gens se posent des questions, peut-être y a-t-il d’autres formes d’éveil ; mais en ce qui me concerne, c’était pur et clair.

Deux semaines après l’ouverture, il y avait un homme au travail qui avait mal au genou. Je savais qu’il était malade. Je lui ai fait part de ma perception et il m’a dit qu’il avait un problème à son genou et qu’il devait être opéré. Je lui ai répondu : « Ça va te passer. » Je l’ai touché sur le genou et il est tombé endormi ! J’ai tenté de le réveiller en le giflant un peu. Je ne savais pas ce qui lui arrivait. Il est revenu doucement et je lui ai appliqué un peu d’eau froide. Depuis ce temps, le problème au genou est passé : il ne l’a jamais plus éprouvé. Il a senti une force et moi je ne savais pas que cette force pouvais agir ainsi. Au début, pour moi c’était une catastrophe, parce que je ne savais pas qu’une telle chose pouvait passer par moi !

Quand vous avez réalisé que de telles manifestations pouvaient survenir à travers vous, comment vous-êtes-vous ajusté à cela ?

Je ne voulais pas en parler; quand quelqu’un m’approchait, je gardais le silence. Leurs maux passaient en quelques secondes, mais je ne parlais pas. Cela ne m’intéressait pas. Au début, oui, je croyais que je pourrais aider les gens. Mais j’ai vu qu’il y en a six milliards sur la Terre ? Qu’est-ce que je pouvais faire ? Alors je ne cherchais rien.

Quand l’ouverture est arrivée, j’ai vu qu’il y avait une souffrance énorme dans l’être humain. Je me suis dit :« Je ne suis pas la solution pour la souffrance de la Terre ; c’est impossible ! Le monde entier est dans la souffrance, dans la douleur. Je n’ai pas voulu m’éloigner, mais je ne voulais pas m’engager dans cette voie qui consiste à vouloir sauver tout le monde. Je me sentais démuni, impuissant. Je vivais : je vivais ce paradis, comme aujourd’hui.


Ne m’aviez-vous pas dit, un jour, que vous aviez eu un petit problème et que vous croyiez avoir quelque chose au cœur ?

Oui, il y a eu beaucoup de phénomènes, mais je n’aime pas en parler, parce que ce ne sont que des phénomènes et les gens ne comprendraient pas. Je ne vois pas pourquoi je devrais raconter ces histoires. Mais il y a eu beaucoup de choses qui sont arrivées, comme des rencontres dans une autre dimension. Quand ces choses arrivent, il n’y a rien à faire : c’est quelque chose de très pur, très intelligent. Il n’y a pas à s’inquiéter : quelque chose de très intelligent travaille en nous. C’est nous. Tout se stabilise très vite et bien.

Un jour, peut-être quatre ans après l’ouverture, j’ai eu un vertige alors que j’étais seul à la maison. J’ai commencé à manquer d’air et je sentais que j’allais m’évanouir. J’ai pensé que si je signalais le 911, les secours ne pourraient pas entrer dans la maison. Alors suis sorti, comme si quelqu’un me poussait dehors. Je suis sorti et j’ai rampé jusque chez le voisin pour appeler. L’ambulance est venue. Ils m’ont mis le masque à oxygène et je me sentais vouloir laisser mon corps, partir. C’était seulement un des phénomènes. L’infirmier criait : « Réveillez-vous, monsieur ! Parlez, parlez ! » Mais non, je me sentais bien de partir. Ils ont arrêté l’ambulance, car le cœur avait cessé de battre. J’étais bien : c’était une joie énorme ! Ils m’ont forcé, ils ont crié : « Quel âge avez-vous ? Comment vous appelez-vous ? » Tout cela s’est passé en quelques secondes, très vite.

Je suis revenu. Je suis resté une heure à l’hôpital. Le médecin ne savait pas ce que j’avais et m’a dit de retourner à la maison. Ils ont fait des tests de toutes sortes, mais il n’y avait rien, absolument rien. Quand je suis revenu à la maison, une heure et demi après que cela fut arrivé, les voisins étaient encore là. Ils dirent : « Oh ! Il est là ! » Et je m’approchais en disant : « La mort, elle est belle ! C’est beau ! » Ils me croyaient fou. Ce sont des choses comme ça qui sont arrivées.

Avez-vous compris pourquoi c’était comme cela ?

C’est une énergie qui circule et qui est toujours là, que les scientifiques ne connaissent pas, mais qui est disponible dans l’univers, en nous-mêmes. Elle circule dans le corps. C’est cette énergie qui, lorsqu’elle circule, nous fait vivre cette spiritualité. C’est partout dans l’univers. Je veux dire ici : l’univers est ici ! Je la sens constamment circuler à travers moi. Je la sens : elle passe par la tête. Probablement que cette énergie était bloquée à quelque part et a créé cette impression. Mais ce n’était pas une maladie.

C’est seulement quand cette énergie devient manifeste, quand on peut la vivre, qu’on peut vivre la spiritualité. Sans cette énergie, il n’y aurait ni Christ, ni dieu, ni Bouddha, ni Dalaï Lama, ni personne.

Une autre fois, quelque chose de similaire est arrivé et ma femme avait appelé le médecin. Il m’a dit que j’étais très bien. Je lui ai demandé à quoi il le savait. Il a dit que c’était à mes ongles et qu’il aurait voulu en avoir de pareils : très beaux, roses. Il m’a dit que j’étais en pleine santé. Après cela ce genre de choses n’est plus arrivé. Peut-être que cela s’est stabilisé. Mais beaucoup de phénomènes du genre arrivent après un éveil : on n’est plus le même. On ne vit plus dans le quotidien de la souffrance. C’est une liberté totale, une joie.

Je vis comme cela. Je vois les gens comme ils sont ; ils ne sont pas bien, mais je n’ai pas le choix, s’ils veulent vivre comme cela. J’ai pensé me retirer dans la solitude. Mais il y avait constamment quelqu’un qui m’appelait pour quelque problème, quelqu’un qui avait besoin d’aide. J’ai alors pensé que je serais un égoïste de me retirer pour moi-même. J’aimerais que les gens aient cette liberté et cette joie totales, qu’ils s’y intéressent, qu’ils essaient de la vivre. Mais comment leur dire ? Je vous le dis, c’est sérieux.


Mais avez-vous vu une évolution en vous après l’ouverture ?

Oui. Pendant un an et demi j’étais très attaché à cette ouverture. J’y pensais et il y avait une très forte émotion qui montait. Je pleurais, je pleurais. Je sentais la souffrance humaine. Mais un soir, vers 21h00, j’ai pensé que j’en avait assez de m’interroger sur ce qui était arrivé le jour de l’éveil. « C’est fini, c’est mort, c’est passé. » J’ai vu que je rêvais. J’étais attaché à une idée de l’éveil, que c’était Dieu, ceci, cela. J’ai pensé : « Mais c’est faux ! C’est fini ! C’était la vérité quand c’est arrivé, mais pas aujourd’hui ! Aujourd’hui, je suis dans l’imagination. » Alors, j’ai laissé tout tombé, comme ça, et je suis parti dormir !

À 3h00, je me suis réveillé. C’était comme quelqu’un qui communiquait à l’intérieur de moi. Mon corps me communiquait quelque chose. Je me sentais tellement bien ! Je me sentais léger et plein de force, et j’avais l’impression de ne plus toucher le lit. Je me disais : « Tu vois, pourquoi luttais-tu ? Il n’y a rien à voir. Il n’y à rien à quoi s’attacher au sujet de ce qui est arrivé. » Je sentais fortement que je n’avais qu’à vivre au présent. Depuis ce jour-là, c’était fini : il n’y avait plus cette émotion sur l’éveil. J’ai progressé très vite. Tout est dans la vérité de l’instant même, de ce qu’on voit et connaît. C’est comme si je n’aurais jamais vu le monde autour de moi auparavant.


À quoi voyiez-vous que vous faisiez du progrès ?

Je vous donne un exemple. Avant l’éveil, j’allais au supermarché et c’était lourd. Mais tout de suite après cette réalisation, celle survenue à 3h00 du matin, je croyais être dans un autre monde : « Mais d’où viennent ces choses ? Qu’est-ce qu’ils vendent ? » Je ne voyais pas cela auparavant. Mais c’était quelque chose de clair désormais. Je voyais comment ce sont les gens qui produisaient cela, la Terre, la nature ! Je ne voyais pas cela auparavant : où étais-je pour ne pas l’avoir vu ? J’ai même demandé à ma femme : « Est-ce que c’était là auparavant ? » Elle me dit : « Oui, tu passais ici avec moi. »

Alors, voilà l’être humain qui est aveugle. Il ne voit pas son entourage. Il regarde des dizaines d’années en arrière et fait des plans pour le futur, mais il ne voit pas le moment même ! Mais je voyais désormais cette clarté. J’ai changé, c’était fini ! Je voyais vraiment le printemps, l’été, les plantes, les animaux. C’était le paradis sur la Terre, ici ! Les idées de passé et de futur s’étaient évanouies ; tout était présent. Si je vous disais, vous ne me croiriez pas.

Je conseillerais aux gens qui ont une ouverture de ne pas se mettre dans la peur. Ils devraient s’en tenir à eux-mêmes et ne pas se laisser influencer par d’autres, qui leur diront toutes sortes de choses, surtout les voyants, les cartomanciens et autres personnes du genre. Ne pas écouter ces gens-là, mais s’écouter soi-même plutôt. Ils ne devraient pas se tenir à ce qui est arrivé ; plutôt, ils devraient vivre chaque instant. On peut lire des livres, mais seulement pour corroborer ce qu’on connaît, c’est tout. Autrement, on n’apprendra rien dans les livres. C’est comme un témoignage, les livres ; c’est tout.

Vous vous connaissez alors et vous connaissez tout ce qu’il y a à l’extérieur. Toutes les choses qu’on croit banales sont alors neuves chaque jour. À ce moment il ne vous vient pas de vous laisser guider par les pensées.

C’est un lâcher-prise. On n’apprend jamais rien en forçant. Quand un conflit survient par rapport à quelque chose d’extérieur, ne prenez pas position. Ne jugez pas : ne jugez personne. Mais je sens fortement l’injustice dans ce monde : l’homme qui exploite l’homme, qui le fait souffrir.

Tout est possible dans l’avenir. Mais il faut apprendre cela aux enfants quand ils sont encore tout petits, à l’école. Ceux qui sont intéressés à un chemin spirituel, peuvent y arriver s’ils le veulent. Il faut être persévérant, vraiment persévérant avec soi-même. Ils y arriveront. Tout le monde peut y arriver. Il faut persévérer et ne pas se laisser prendre par ces gurus et tout ce non-sens. C’est possible que certains voient la vérité, qu’ils la vivent ; mais voyez en général comment ils entraînent les gens et ce qu’ils leur font.

Je l’ai vu !

Ce n’est pas bon. Je veux dire aux gens qu’ils devraient être prudents avec cette énergie, parce qu’on peut l’utiliser négativement. Et alors on est pire. Si vous la laissez agir, vous allez grandir; mais si vous l’utilisez, vous allez devenir un monstre, vous serez méchant.

L’homme doit être totalement libre par lui-même. Nous sommes tous cette source.
C’est ici !