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lundi 3 mai 2021

Lee Lozowick : Le Mensonge






Le mensonge

Il y a des années, j'en suis arrivé à la certitude que personne n'est sain d'esprit. Nous sommes tous malades. C'est à qui sera le plus détraqué et ces propos s'appliquent aussi à nombre de soi-disant maîtres spirituels. Cependant, même malades, certains d'entre nous ont la possibilité d'avancer sur la voie ; d'autres pas, et l'appartenance à l'une ou l'autre catégorie n'a rien de personnel. Cette maladie tient essentiellement à une identification erronée. Non que nous soyons fonctionnellement abîmés, mais nous nous prenons pour ce que nous ne sommes pas. Chaque fois que nous disons « je t'aime » à notre amoureux ou amoureuse, nous ne savons pas de quoi nous parlons – à moins que nous soyons vraiment plus sensibles, aimants et compréhensifs que la plupart. En général, quand un homme dit à sa compagne : « Je t'aime », cela signifie : « Tout s'est assez bien passé aujourd'hui. Tu as fait exactement ce que je voulais que tu fasses et, au fait, tu as de beaux nichons. » Comme les femmes adorent s'entendre dire qu'elles sont aimées, la compagne en question répond : « Moi aussi je t'aime, chéri. » Ce qui signifie en fait : « Si tu ne me rends pas heureuse ce soir, je te botterai le cul demain. »

Nous avons tous tellement de projections, d'attentes par rapport à la vie... Les choses sont censées être comme ci et pas comme ça, elles doivent être comme nous voulons qu'elles soient, comme nous aimerions qu'elles soient ou espérons qu'elles seront un jour, ou encore comme nous nous souvenons qu'elles furent. Nous avons des projections quant à la nature de Dieu, de l'illumination, de la vérité ; les gens que nous connaissons, de même, d'ailleurs, que ceux que nous ne connaissons pas, sont comme ci, comme ça, devraient être comme ci ou comme ça... Nos projections et opinions diffèrent selon les parents que nous avons eus, notre éducation, le milieu dans lequel nous avons grandi.

C'est en fonction de nos préjugés plus ou moins subtils que nous regardons les autres ; nous les trouvons attirants ou antipathiques, nous avons envie de leur plaire, ou pas, et ce sont ces critères qui déterminent ce que nous pensons de tel ou tel : « Il a l'air très intelligent », ou : « Il a l'air stupide ». Tout ceci se fait inconsciemment. Nous nous forgeons une idée de quelqu'un en fonction de son apparence, de sa classe sociale. Donc, nous sommes pleins de projections, d'attentes, d'opinions... Et à la tombée du jour, au moment de mourir, tout cela n'a plus aucun sens et ne fait que renforcer l'illusion de la séparation.

Tant qu'il s'agit de regarder les autres, l'étendue et l'absurdité de leurs projections nous apparaît évidente. Nous voyons bien à quel point les problèmes d'autrui sont subjectifs et souvent artificiels. S'ils se détendaient, prenaient un peu de recul et voyaient les choses du bon côté, tout irait bien. Mais dès qu'il s'agit de nous, si quelqu'un nous dit : « Écoute, dé-tends toi ! », nous pensons : « Moi, ce n'est pas la même chose. Mes problèmes n'ont rien d'absurde, ils sont réels, importants. » Nous sommes identifiés à notre monde subjectif sans réaliser qu'il n'est pas plus réel ou important que celui de n'importe qui d'autre.


C'est à grande échelle que nos existences sont factices. Tout ce que nous faisons – tout, sans exception – est dicté par l'ego. Tous nos choix sont déterminés par l'ego. Le mieux que l'on puisse espérer d'une existence non consciente, c'est que les choix faits par l'ego soient relativement bienveillants ; que nous choisissions la bonté plutôt que la cruauté, de faire la paix et non la guerre ; de nous montrer généreux plutôt que crispés sur nos richesses ; et que nous puissions vivre une existence relativement détendue, saine et heureuse. Tant que c'est l'ego qui décide, il est impossible d'aller plus loin et de vivre une vie réelle. La conscience du monde endormi est aussi différente de la conscience éveillée que les êtres humains des cochons. Et je n'exagère pas. Groin groin.

Soit nous percevons le monde à travers un voile d'illusions, soit nous le voyons tel qu'il est. C'est tout ou rien, sans nuances. Si la Vérité peut s'exprimer très simplement, en quelques minutes, c'est une tout autre affaire que de l'incarner instant après instant. Dans les grandes lignes, il existe deux catégories d'êtres humains : la première, de loin majoritaire, se caractérise par un total égocentrisme. Si nous relevons de cette catégorie, nous voyons le monde entier en fonction de notre intérêt personnel : « Que vas-tu faire pour moi ? », « En quoi cela va-t-il me servir ? » La demande que nous adressons au monde est toujours la même : « Vas-tu me donner du plaisir, de l'argent, de la gloire, du pouvoir ? « Cette attitude ignore complètement la vérité de la non-séparation. L'autre manière de se situer, très rare – et dont on pourrait dire qu'elle est en fin de compte égoïste –, pourrait être formulée ainsi : « Plus je sers les autres, plus je me sers moi-même. Je vais servir, uniquement parce que c'est mon intérêt. » Là encore, on en revient à moi. Il n'y a qu'un seul Soi. Ce Soi, chacun d'entre nous l'est. Mais il importe que cette connaissance ne soit pas seulement un lieu commun philosophique.

La vie spirituelle consiste à déchirer les voiles de l'illusion afin que nous puissions voir les choses telles qu'elles sont alors qu'ordinairement nous ne percevons la réalité qu'à travers des couches très épaisses. Nous voyons les choses comme notre psychologie exige que nous les voyions afin d'alimenter la dynamique qui lui est propre. Peut-être voulons-nous la vérité ; il se peut même que cette aspiration à la vérité nous conduise à la chercher ou à trouver un maître ; mais le seul fait d'aspirer à la vérité ne nous rend pas capables de la percevoir telle qu'elle est. Si c'était aussi simple, nous n'aurions pas besoin de la vie spirituelle. Les pratiques et le maître seraient inutiles. Ce serait bien, non ?


mercredi 27 mai 2020

Lee Lozowick : Dissiper les voiles






Dissiper les voiles

Les voiles de l'illusion doivent être dissipés ; quant à savoir comment s'y prendre, c'est une question complexe. Ces voiles ne disparaissent pas comme la brume du matin au contact du soleil. Certains voiles se dissipent facilement, il nous suffit de souffler sur eux pour qu'ils s'ouvrent. Mais la plupart sont fermés à double tour et il faut forcer les serrures par un processus très délicat. Par exemple, si nous avons été victimes d'abus sexuels dans notre enfance et que le souvenir de cet épisode est trop choquant pour que nous osions le regarder en face, les voiles d'illusion recouvrant cette réalité seront barricadés derrière des portes blindées à trois verrous. Y pénétrer demandera un certain savoir-faire. Et pourtant, la réussite de la vie spirituelle exige que l'on dissipe les voiles de l'illusion, puisqu'il s'agit de percevoir plus clairement les choses telles qu'elles sont, non déformées par les mirages de la dualité ; autrement dit, nos désirs, nos espoirs, nos rêves, nos attentes, nos préjugés, nos opinions, nos projections.
Il n'y a que deux manières d'écarter les voiles de l'illusion : soit nous le faisons, soit c'est Dieu qui le fait. Il est vraiment préférable que nous nous en chargions, car lorsque Dieu finira par s'y résoudre, il sera très contrarié que nous n'ayons pas accompli ce qui nous incombait. Lorsque c'est nous qui levons les voiles de notre illusion – on appelle cela « travailler sur soi » –, cela se fait plutôt doucement, du moins la plupart du temps. Nous le faisons à notre rythme et en fonction de nos capacités. Mais si c'est Dieu qui s'en charge, cela arrive en général au mauvais moment, au mauvais endroit, et cela peut s'avérer un peu rude. Bien entendu, du point de vue de Dieu, il n'y a pas de mauvais moment ou de mauvais endroit.




Même si certains d'entre nous aiment bien se faire un peu malmener par leur partenaire – une pincée de masochisme créatif peut pimenter une relation morne, ce qui ne veut pas dire que je cautionne la violence –, lorsque Dieu nous rudoie, c'est comme quand un être humain malmène une fourmi ! Vous avez déjà vu une fourmi rampant sur la table soudain voler en l'air puis tomber à terre quand vous la frappez ? Les fourmis n'ont pas un ressenti très complexe, mais les êtres humains oui. Donc, quand Dieu nous flanque par terre, ce n'est pas agréable. C'est un désagrément physique, émotionnel et mental. Dieu taille tout simplement dans le vif. Aussi avons-nous intérêt à dissiper nous-mêmes les voiles de notre illusion. Cela n'en reste pas moins inenvisageable pour la plupart. Ce travail suppose en effet que l'on porte sur soi-même un regard d'une honnêteté radicale, absolue, comme nous le verrons au chapitre suivant.
Admettre que celui auquel nous nous sommes identifiés toute notre vie n'est qu'une illusion, voilà qui n'est pas évident. Ce l'est si peu que nous allons de stage en stage, faisons des années de thérapie et passons par de grandes prises de conscience sans cependant être encore prêts à réellement voir. Nous nous disons que nous souhaitons changer, que nous ne voulons plus être si malheureux, toujours en train de nous nuire. Nous prétendons vouloir être détendus, à l'aise, voire sereins, vraiment capables d'entrer en relation intime avec notre partenaire, sans colère et sans peur ; pourtant, nous voyons bien le temps qu'il faut pour que se produise le moindre changement durable.

S'il est si ardu de déconstruire nos illusions, c'est que nous résistons. Avant tout, nous refusons de pénétrer en territoire complètement inconnu. Nous n'aimons pas nous engager dans quelque chose sans savoir exactement où nous allons et comment les choses vont tourner. C'est l'une des situations qui nous répugne le plus, si bien qu'à cet égard nous sommes très paresseux. S'aventurer en un pays où nous ne sommes encore jamais allés et dont nous ne parlons pas la langue, c'est encore autre chose. Il ne s'agit pas vraiment d'une plongée dans l'inconnu. Nous pouvons toujours communiquer par signes ou passer par un interprète.
Le territoire réellement inconnu, c'est celui qui réside en nous. En fait, nous n'avons aucune connaissance de nous-mêmes, littéralement aucune. Nous ne nous connaissons qu'à partir de nos projections, conditionnements, programmations, préjugés et croyances. Plus nous procédons à la déconstruction de ce personnage imaginaire pour lequel nous nous prenons, plus nous nous rapprochons de celui que nous sommes réellement et plus nous approchons l'inconnu radical. Une dimension totalement inconnue, vide de toute référence. C'est ainsi, c'est ainsi que cela doit être et, en un sens, c'est là l'essence du véritable travail spirituel.




Tôt ou tard, si nous voulons nous reconstruire tels que nous sommes et non en fonction de ce que les autres attendent de nous ou projettent sur nous, sans parler de ce que nous projetons sur nous-mêmes, il va nous falloir arrêter d'essayer de plaire à papa et maman – littéralement comme dans toutes les relations où entre en jeu un transfert, grossier ou subtil. Nous tentons de faire plaisir à papa et maman dans nos rapports à nos supérieurs hiérarchiques ou toute autre figure d'autorité, nos partenaires sexuels, et même dans nos relations avec nos propres enfants. Non seulement c'est un cercle vicieux, mais c'est peine perdue. Nos parents ne seront jamais satisfaits de nous s'ils ne le sont pas déjà. Même si, au niveau conscient, cela va de soi, la plupart d'entre nous sommes inconsciemment obsédés et manipulés par ce désir de plaire à papa et maman. Il nous faut comprendre en profondeur que si nous ne sommes pas d'ores et déjà assez « bien » aux yeux de papa et maman, nous ne le serons jamais. Rien de ce que nous pourrons accomplir dans cette existence ne pourra satisfaire des parents insatisfaits. Toutes les thérapies, tout l'argent ou la renommée du monde n'y changeront rien.

Et puisque c'est ainsi, à quoi bon s'obstiner ? Malheureusement, il ne nous est pas possible de tout simplement déclarer : « Bon, d'accord, j'arrête les frais », pour réellement arrêter. Du fait de l'illusion de la séparation, nous nous prenons pour celui ou celle qui s'évertue à plaire à papa-maman. Et aux yeux de l'ego, la fin de cette identification équivaut à la mort. Cesser de nous prendre pour ce que nous ne sommes pas suppose au préalable de voir et d'accepter notre identification à une totale illusion.
Il nous faut toujours, pour ainsi dire, garder les yeux grands ouverts, tant est puissante la fascination exercée par l'illusion de la séparation. De toute sa force, de toute son énergie, elle veut littéralement nous posséder et continuer à nous consumer comme elle l'a toujours fait. Ce n'est donc pas sur le plan du comportement ou des habitudes de vie qu'il convient d'opérer un changement radical ; il s'agit plutôt de transcender l'illusion de la séparation pour pouvoir entrer en relation avec la vie exactement telle qu'elle est.

Des années durant, le grand maître indien Swâmi Papa Ramdas ne parlait jamais de lui-même à la première personne. Il disait : « Ramdas a fait ceci, Ramdas a fait cela, Ramdas part en pèlerinage, Ramdas déjeune. » Il devint très connu pour ne jamais dire « je », ayant compris qu'il n'y avait pas de Ramdas en tant qu'individu séparé du tout. Pour lui, il n'y avait que le phénomène complexe apparaissant dans l'instant et qui se trouvait prendre l'apparence de Ramdas. Il était célèbre et vint plusieurs fois en Europe et en Amérique. Un jour, au cours de l'une de ses tournées, il parla de lui-même en employant le « je ». Une personne dans l'assistance qui avait lu tous ses premiers livres lui demanda : « Comment se fait-il que vous puissiez dire « je » en parlant de vous-même ? N'est-ce pas un signe d'égocentrisme ? » La réponse de Ramdas fut que dans son cas, même ce « je » était devenu Dieu.

(«Éloge de la folle sagesse», chap. 2)






vendredi 21 février 2020

Considérations sur la civilisation occidentale, par Alan Watts









Initialement publié dans le numéro 2 de la revue "Le nouveau planète" en septembre 1968, voici un entretien avec Alan Watts, par Jacques Mousseau, qui nous montre que les préoccupations socio-spirituelles d'il y a 60 ans n'ont pas tellement changé...

A travers l'oeuvre d'Alan Watts court la préoccu­pation de jeter un pont entre pensée occidentale et pensée orientale.
En Amérique, Alan Watts est devenu l'un des maîtres à penser de la jeunesse, non seulement des hippies de San Francisco et de New York, mais des étudiants des campus. Watts n'est pas allé au devant des consciences révoltées ou inquiètes. Depuis près de 30 ans, il poursuit la même quête. Soudain, sa vision du monde et de l'homme a ren­contré la sourde interrogation qui s'élève de la jeu­nesse des deux continents.
Quantité d'étudiants viennent frapper à la porte du vieux ferry-boat dont il a fait sa demeure dans la baie de Sausalito. Ils assistent à ses séminaires de philosophie comparée. Ils l'accueillent dans leurs journaux et périodiques. The Oracle a organisé un débat entre le philosophe et Hermann Kahn, l'homme qui calcule des modèles de sociétés technologiques futures.



Alan Watts a passé le printemps et le début de l'été à se déplacer de campus en campus, où il parlait plus d'une philosophie de la vie, d'un art de vivre, qu'il ne faisait d'exposés dogmatiques sur tel ou tel système de pensée. Alan Watts, né le 6 janvier 1915, à Chislehurt (Grande-Bretagne), est docteur en philo­sophie et docteur en théologie. Avant d'émi­grer d'Angleterre aux États-Unis, peu avant la guerre, il était pasteur de l'Église anglicane. Après avoir abandonné son ministère, il a passé plusieurs années au Japon où il a étudié le bouddhisme zen. Depuis la guerre, il a enseigné dans les universités américaines de Harvard, Cornell, Hawaii. Des millions d'auditeurs suivent ses conférences à la radio. Enfin, il est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages sur la philosophie et la religion comparées.


J'ai découvert le sens de l'expérience vécue

PLANÈTE Vous vous êtes consacré à l'étude des philosophies et des religions orientales. Par curiosité?

Alan Watts Mon intérêt pour la philosophie orientale ne tient pas à l'exotisme. Il tient au fait qu'il ne s'agit pas d'une philosophie au sens où nous l'entendons en Occident. La philosophie occidentale est spéculative. C'est un échafaudage de théories concernant la nature de l'être et la nature de la connais­sance, uniquement basées sur des mots. La philosophie orientale, en revanche, est empi­rique. C'est une expérience. Son but fonda­mental est de modifier la conscience de telle sorte que l'individu puisse connaître une expérience de lui-même différente de celle qu'on appelle normale. L'expérience normale de nous-même est déterminée par la culture dans laquelle nous vivons. Chaque culture est comme un jeu par lequel nous jouons la vie de diverses manières: il y a le jeu de la girafe, le jeu de l'hippopotame, le jeu du kan­gourou, et il existe différents jeux humains. Certains de ces jeux ne vont pas: leurs règles sont en contradiction avec elles-mêmes. Lorsqu'un jeu humain se trouve placé sur ce que j'appelle une trajectoire à collision, il risque de détruire la planète. Ce jeu est mauvais. Alors nous avons besoin de sen­timents nouveaux, de règles nouvelles, de concepts nouveaux pour définir ce que signifie être en vie, ce que signifie être un homme. En d'autres termes, nous avons besoin de cesser de nous considérer, ici, comme des étrangers dans un monde étran­ger. Telle est mon idée de base.

P. Pourquoi pensez-vous que le mode de penser et d'agir de l'Occident constitue une menace pour la planète?

A.W. L'Occidental parle de son action dans l'univers en termes d'agression ou de conquête. Il escalade une montagne: il dit qu'il la conquiert. Il guérit une maladie: il dit qu'il la vainc. Alors qu'au contraire il faut, pour guérir une maladie, non la maîtriser avec violence, mais apprendre à coopérer avec elle. Il faut apprendre à aimer ces bac­téries dont nous avons besoin lorsqu'elles ne sont pas destructrices. Nous ne comprenons pas cet aspect du réel. Le résultat c'est qu'au lieu de civiliser le monde, nous sommes en train de le « losangéliser », car Los Angeles est l'un des exemples les plus terrifiants de perversion technologique.

P. Losangéliser, c'est un fameux néologisme! Vous pensez avoir trouvé dans la philosophie orientale les recettes d'une attitude meil­leure?

A.W. Je le crois. Vous allez me demander pourquoi les Orientaux ne l'utilisent pas eux-mêmes?

P. Naturellement.

A.W. Parce que notre civilisation leur a tourné la tête. Le pays d'Orient que je -connais le mieux est le Japon. C'est un curieux endroit: dans les restaurants, on peut voir tous les Américains manger de la cuisine japonaise et tous les Japonais manger de la cuisine européenne. Les Américains aiment s'intégrer au cadre japonais et les Japonais idéalisent tout ce qui vient d'Amé­rique. Les hommes d'affaires japonais s'ha­billent exactement comme les directeurs d'IBM: complets noirs, cravates noires. Ils oublient qu'ils ont inventé le seul costume masculin confortable: le kimono. Il est agréable et reposant à porter. Seulement, un Japonais m'a dit un jour que pour rien au monde il ne sortirait dans Tokyo en kimono. Pourquoi? Parce qu'on ne peut pas courir après un autobus en kimono. Et c'est vrai. En kimono, on est obligé de traîner les pieds paisiblement, ce qui est excellent non seu­lement pour le corps, mais pour l'esprit. Si nous étions moins obsédés par le temps, par les rendez-vous à prendre, nous aurions une culture au rythme plus lent qui entrerait moins en conflit avec les autres et serait moins impérialiste, moins dominatrice.

P. Et qu'est ce qui s'est "cassé", selon vous, en Occident?

A.W. Le problème est très compliqué. Assu­rer pour tout le monde nourriture, confort et soins médicaux et fondamentalement une question de technologie.
Jusqu'à la moitié du 'axe siècle, l'Orient et l'Occident en étaient au même point: pas d'égouts, pas de sécurité sociale, des lois et des institutions également barbares.
C'est au milieu du me siècle, avec la révo­lution industrielle, que nous avons découvert qu'il était possible de donner une chance de survie égale à tous. Cette découverte essen­tielle, l'Orient ne l'a pas faite pour bon nombre de raisons très complexes. Quant aux raisons pour lesquelles c'est en Occident qu'elle s'est faite en premier, elles n'ont aucun rapport ni avec le christianisme ni avec nos institutions.

L'Occident est le produit de sa géographie


P. Ce que vous dites est singulier! On pense généralement que c'est la pensée spé­cifique de l'Occident chrétien qui a permis le progrès et la démocratisation.

A.W. Le christianisme n'y est pour rien. Avant le XIXe siècle, on chantait dans les églises un cantique qui disait: « Le Seigneur Dieu a créé toutes choses belles et harmo­nieuses, il a fait les créatures grandes ou petites, le riche dans son château et le pauvre à sa porte, riches ou humbles selon l'ordre qu'il a établi. » Le christianisme a toujours considéré la pauvreté comme allant de soi, au même titre que le Soleil ou la Lune. L'idée d'y changer quelque chose n'a pas germé avant le 'axe siècle et la révolution industrielle, au moment où il est devenu possible d'y remédier. C'est seulement à partir de ce point dans le temps que l'on a pu imaginer un monde d'où la pauvreté aurait disparu.
La difficulté à laquelle on se heurte ensuite n'est pas technique, mais psychologique. Elle naît de ce que les gens ne comprennent pas que l'argent est une fiction. L'idée que l'or est une richesse est une superstition aussi archaïque que la saignée. L'argent n'est qu'un instrument de comptabilité. Chaque nation devrait être une sorte de banque en société anonyme qui ouvrirait à sa population un crédit suffisant pour permettre la circu­lation de la production. Sinon, comme elle économise du travail, l'automation créera de plus en plus de chômage. Qu'attendait-on des machines, sinon qu'elles travaillent à notre place et qu'elles gagnent notre argent pendant que nous resterions assis au soleil à fumer et à boire du vin? Mais si la commu­nauté ne distribue pas les richesses à l'homme qui se repose pendant que la ma­chine travaille pour lui, le producteur ne peut plus écouler ses produits. Les machines sont nos esclaves communs, elles ne sentent rien et ne se plaignent pas.

P. A quoi attribuez-vous le fait que l'Occi­dent ait inventé et fait la révolution indus­trielle?

A.W. Le moteur de l'évolution a été la géo­graphie. Regardez la carte de l'Europe: c'est un colossal système de ports; la Méditer­ranée à elle toute seule est un port. Les Européens sont des navigateurs, et parce qu'ils voyageaient ils ont pu amalgamer les connaissances qu'ils recueillaient à droite et à gauche. C'est la synthèse de cette diversité de connaissances qui a donné naissance à la technologie. Les Chinois possédaient une foule de connaissances technologiques qu'ils n'ont jamais utilisées. Ils avaient découvert la poudre, mais au lieu de l'employer pour la guerre, ils en ont fait des feux d'artifices; en un sens, on pourrait dire que cela prouve qu'ils étaient plus civilisés que nous. Je suis profondément convaincu que c'est cette qua­lité de navigateurs propre aux Européens qui leur a permis de faire la révolution indus­trielle du XIXe siècle.

Le drame de l'homme occidental vient de ce qu'il se sent séparé de l'univers

P. L'Occident a eu un jour l'audace de prendre le cours des choses naturelles en charge.

A.W. Oui. C'est le grand saut psychologique. En Asie, on a toujours considéré qu'inter­venir dans l'ordre de la nature peut paraître profitable dans l'immédiat, mais que les conséquences lointaines sont menaçantes. Guérir les maladies, c'est parfait, mais que faire si la Terre devient surpeuplée? Alors l'Orient a adopté une attitude détachée: suivre le cours des choses, mais ne pas tenter de le modifier. Actuellement, en Inde, en Chine, on cherche à copier l'Occident; l'Inde et la Chine veulent s'industrialiser et devenir des états farouchement modernes.

P. Vous estimez que le revers de médaille de notre civilisation technique est son inca­pacité à promouvoir une pensée et une action à long terme?

A.W. Absolument! Ce problème est fonda­mental. Korzybski, le père de la sémantique générale, a qualifié l'humanité de lieuse de temps, parce qu'elle a le sens de l'avenir. Apparemment, les animaux ne le possèdent pas, car ils ne prévoient pas. Les sciences sont, en effet, une forme de prédiction. Mais notre pouvoir de prédiction constitue à la fois un avantage et un désavantage. D'une part, à partir du moment où il peut prévoir, l'homme possède un pouvoir sur l'avenir. D'autre part, il est troublé parce qu'il sait qu'il mourra et qu'il n'a pas d'avenir véritable. C'est un atout déprimant. Alors il se donne dix ans ou un peu plus. Il se décharge des responsa­bilités plus lointaines sur ses enfants. Ici, par exemple, en Californie, la technologie et l'industrie sont en train de détruire complètement les ressources naturelles du pays. Cette région, que je connais bien, deviendra peut-être un désert, simplement parce que l'être humain n'est pas conscient de ce qu'il n'est pas une chose individuelle enfermée dans un sac de peau. Le remous dans la rivière est un événement isolé qui se produit dans la rivière, mais le remous et la rivière sont inséparables. Il en va de même en ce qui concerne l'être humain. C'est l'une des formes prises par l'énergie, et il est inséparable de son milieu. En écologie, qui est la science des relations entre les organismes et leur milieu environnant, l'orga­nisme s'appelle milieu-organisme, avec un tiret pour bien montrer qu'il n'y a qu'un seul champ de comportement. L'organisme a le comportement de son milieu et le milieu a le comportement de tous les organismes qui y vivent. Mais l'individu n'en est pas conscient. Il se ressent comme un ego isolé dans un sac de peau, à mi-chemin derrière les oreilles et un peu en arrière des yeux. Même son corps ne lui appartient pas. Si vous dites à une fille qu'elle est ravissante, elle vous ré­pondra que c'est bien masculin de ne s'attacher qu'au corps, que ce sont ses parents qui lui ont donné ce corps et qu'elle veut être admirée pour elle-même et non pour son chassis. En quoi elle se définit comme chauffeur! Elle désavoue son corps, tout le monde désavoue son corps lorsqu'il dit j'ai, et non pas je suis un corps. A partir du moment où l'on est, et non plus où l'on a un corps, il se produit quelque chose d'extra­ordinaire, parce que le corps, lui, sait qu'il est relié à tout l'univers. Un échange d'énergie se fait continuellement entre ce qu'il y a au dehors et moi qui suis assis ici. Lorsqu'on commence à l'éprouver physi­quement, on sait immédiatement qu'il n'existe pas de discontinuité, non seulement entre soi et la montagne que l'on voit par la fenêtre, mais entre soi et le système solaire tout entier, la galaxie dont fait partie le système solaire, toutes les galaxies, et tout à coup on comprend qu'on est ce qui est.
On ne peut pas se soulever de terre en tirant ses lacets de chaussures

P. D'accord, mais d'où est venue cette atti­tude de séparation? N'était-elle pas néces­saire à la connaissance objective?

A.W. L'attitude générale de l'Occidental à l'égard de l'univers a pour modèle une struc­ture politique. C'est Dieu le maître, comme dans les sociétés monarchiques le roi est le grand tyran devant qui tous s'inclinent. Même la hiérarchie de l'Église est à l'image d'une cour royale: l'officiant tourne le dos au mur de crainte d'être attaqué, il est entouré de gardes, et l'assistance a le dos courbé, est agenouillée, parce que c'est une position dans laquelle on ne peut pas atta­quer. Dieu, donc, a peur. Et cette image poli­tique de Dieu est l'une des maladies dont souffre la culture occidentale. Imaginez. qu'un homme fasse une expérience mystique, soit spontanément, soit avec l'aide du LSD par exemple, qu'il réalise tout à coup qu'il est un avec Dieu, et qu'ensuite il aille dire qu'il est Dieu. Le fait paraîtra intolérable: com­ment oser prétendre qu'on est Dieu, puisque c'est Dieu le maître de l'univers? Comment pourrait-on reconnaître un homme comme maître de l'univers entier, s'incliner devant lui et l'adorer? Alors qu'aux Indes, lorsque quelqu'un vient de découvrir qu'il est Dieu et qu'il l'annonce, on le félicite, au contraire, d'avoir enfin fait cette découverte! Pour les Orientaux, Dieu n'est pas un maître domi­nateur, un meneur de jeu politique, au contraire, c'est le danseur, l'acteur du monde, le grand comédien qui joue tous les rôles. L'image de Dieu, dans la culture indienne, étant différente, un individu peut dire qu'il est Dieu.

P. Seulement, chez nous autres Occidentaux, la conscience la plus vive, c'est la conscience de la mort de Dieu.

A.W. Je crois qu'il s'agit surtout de la mort d'une certaine idée de Dieu, de ce Dieu chrétien qui est un Dieu politique à l'image des antiques législateurs. C'est la découverte de l'idée orientale du dieu qui me paraît personnellement la seule valable. Je suis émerveillé par la vie, je voudrais pénétrer le mystère de ma propre existence, connaître les racines de ma conscience. Plus je suis convaincu que je suis moi aussi Dieu — mais certes pas le Dieu-Maître — plus cette décou­verte me paraît dépendre entièrement de l'abandon des images traditionnelles de Dieu. La foi, la vraie, est une ouverture au vrai quel qu'il soit. S'attacher à une image d'un Dieu qui protège l'univers, prend soin de lui, me semble précisément un manque de foi total. On ne peut pas se raccrocher à l'eau pour nager: il faut lui faire confiance. De la même manière, les images mentales de Dieu sont encore plus sournoisement dangereuses que les idoles de bois ou de pierre. Ce qui est mort, ce sont nos anciennes images, nos anciens symboles, nos concepts de Dieu. Dès que nous en serons débarrassés, dès que nos vitres intérieures auront été lavées, nous pourrons enfin voir le vrai ciel et le vrai soleil. Dès le moment où l'on accepte l'idée qu'il n'existe rien derrière quoi s'abriter, ni sécurité, ni certitude, ni compte en banque, ni assurance sur la vie pour tromper sa peur, toute l'énergie mobilisée à se protéger rede­vient immédiatement disponible pour les choses constructives. Après tout, on ne peut pas se soulever de terre en tirant sur les lacets de ses chaussures.

Nous vivons entre l'homme-pionnier et l'homme-fourmi

P. La conscience occidentale est aussi une conscience individuelle: Mao veut « tuer le moi ». C'est le chemin pour vous?

A.W. Les rapports entre boudhisme et révo­lution culturelle restent à étudier. Mais le message du "non-moi oriental" est pour l'Occident le plus important. Étant donné notre maîtrise dans le domaine technologique et afin que nous puissions utiliser la techno­logie d'une manière non destructrice, il faut que nous sentions que nous faisons partie d'un courant. Je pense que la plupart des Occidentaux qui sont pris dans l'engrenage de notre civili­sation ont un besoin urgent de découvrir qui ils sont, de découvrir que ce qu'ils appellent moi est en continuité avec l'univers physique tout entier. D'où l'intérêt actuel de l'Occi­dent pour l'Orient, et les choses de l'Orient comme le yoga.

P. Notre culture nous a enfermés dans une contradiction. D'un côté, elle met l'accent sur l'individu. De l'autre, elle fait que, par ses modes de vie collectifs, cet individu se sent écrasé. Nous peinons pour nous adapter à la civilisation que nous-mêmes avons bâtie.

A.W. Il existe une raison à cela: c'est que notre conception de l'individu est une erreur. Nous nous débattons entre deux notions qui sont en conflit. D'un côté l'homme qui affronte seul les éléments: c'est le pionnier, celui qui a colonisé le Far West. De l'autre côté, l'homme au service de l'État et de la collectivité: c'est l'homme-fourmi. Dans les deux cas, on ignore le fait que l'individu et le monde appartiennent à un même pro­cessus. Les doigts de la main peuvent bouger séparément, mais uniquement parce qu'ils font partie de l'organisme. De la même façon, nous sommes, vous et moi, deux per­sonnalités complètement différentes et uniques, mais plus nous faisons partie de l'ensemble, plus nous sommes uniques. Nous appartenons au même organisme, et plus nous le réalisons plus le fait que nous sommes des fonctions du monde devient pour nous une réalité, plus nous devenons capables d'être uniques, différents, individuels.
La psychanalyse est une religion de substitut.

P. Pour résoudre nos conflits et d'autres, nous disposons des sciences humaines. Mais est-ce que les psychologues, les psychana­lystes et les sociologues sont convenablement outillés pour faire évoluer favorablement l'homme et la société?

A.W. Non. Pourtant, je souhaiterais qu'ils le soient. La psychanalyse est devenue une religion, une religion établie, orthodoxe. Tout y est: elle a ses successions aposto­liques, ses rites, ses hérétiques et ses hérésies. Jung est à Freud ce qu'Arius est à la tradition chrétienne. On a cherché des preuves statistiques de l'efficacité de la psychanalyse. Selon les statistiques exis­tantes, il faudrait plus de temps pour guérir une névrose par l'analyse qu'en lui laissant suivre son cours toute seule. La guérison demande trois ans sans analyse et cinq ans avec analyse. Qui plus est, il existe un danger sérieux, du moins aux États-Unis, que la psychanalyse devienne une sorte de cen­trale fasciste. Les psychiatres détiennent le pouvoir. J'en connais un, un Anglais très brillant qui s'appelle Ronald Laing, qui pense que la schizophrénie est une réaction contre cette culture en folie dans l'engrenage de laquelle nous sommes pris. Voici comment il l'illustre: imaginons qu'un vol d'oiseaux tra­verse le ciel, que l'un quitte le groupe pour prendre une autre direction. On se posera alors la question: qui va dans la bonne direction? Et vraiment on ne peut pas le savoir. Ce peut être le groupe aussi bien que l'oiseau qui l'a quitté. De la même manière, Laing estime que le schizophrène est quel­qu'un qui, tout simplement, n'est pas en état de supporter la démence de notre culture et qui se trouve condamné à subir des symp­tômes extrêmement douloureux parce qu'il n'a pas pu s'intégrer. Généralement, lorsqu'un schizophrène entre dans un hôpital psychia­trique, il est étiqueté comme malade et les gens en blouse blanche qui l'approchent lui disent qu'il est un pauvre malheureux. Cependant, au fond de lui-même, il sait bien qu'il n'est pas malade, qu'il est en voie de guérison, tout comme lorsqu'on a de la fièvre.
Car la fièvre non plus n'est pas une maladie mais un processus de guérison. Laing suggère de remplacer les hôpitaux psychiatriques par des institutions d'un genre totalement dif­férent où, au lieu de porter des blouses blanches et de considérer le malade comme un individu socialement déchu, les médecins et les infirmières lui diraient: « Toutes nos félicitations: soyez le bienvenu. Vous êtes actuellement en train de subir un processus pénible, mais il conduit vers un état de meilleure santé mentale et nous sommes ici pour vous y aider.» Ronald Laing dirige un petit hôpital privé dans ce genre à Londres. Mais ses rapports avec les autres psychiatres sont négatifs. On peut, à présent, se per­mettre d'être un hérétique en religion, car on n'attache plus beaucoup d'importance aux hérésies religieuses, mais en psychiatrie, c'est grave et dangereux.

Bientôt, nous n'aurons plus qu'une seule culture

P. La civilisation occidentale est à vocation hégémonique. Elle est devenue si puissante que nous pouvons très bientôt n'avoir plus au monde qu'une unique culture. D'accord? C'est un péril ou une chance planétaire?

A.W. Un penseur prophétisait, il y a quelques années, qu'en 1968 — c'est-à-dire main­tenant — le monde ne serait plus qu'une ville unique, ce qui est presque vrai. Les moyens de communication — radio, transports aériens — tendent à abolir les distances, et les villes les plus éloignées se ressemblent de plus en plus. Londres, Paris, San Fran­cisco, New York, Tokyo et Hong-Kong pos­sèdent chacune leur Hilton. Les langues mêmes se mélangent au point de donner du franglais, du japlish, et ainsi naît une culture uniformisée de la technologie industrielle.
Quant au danger que peut comporter une telle civilisation, la question vaut en effet la peine d'être posée... Il n'y a pas si long­temps, un groupe de généticiens de l'univer­sité de Californie avaient soulevé une question parallèle: si nous parvenons à fabriquer des individus de série comme nous fabriquons des avions de série, nous aurons trouvé la meil­leure manière de répondre à nos besoins, c'est-à-dire que nous aurions, en fonction du modèle considéré, l'individu le mieux adapté. Mais adapté à quoi? Pionnier pour défricher le Far West, ou travailleur d'équipe capable de s'intégrer dans le contexte moderne des grandes villes industrielles? Car, avant tout, nous ignorons de quel type d'individu nous aurons besoin, parce que les conditions se modifient très vite et très brusquement. D'où la nécessité de préserver la variété des cultures existantes.
Le touriste cherche le dépaysement. Il cherche l'inconnu et la couleur locale et, lorsqu'il voyage, veut savoir si le lieu où il se rend est déjà « abîmé », c'est-à-dire s'il ressemble à ce qu'il quitte. Les Japonais conservent quelques réserves de couleur locale à l'intention des touristes, alors qu'eux- mêmes ne rêvent que de vie à l'américaine. Cependant, ces touristes ne sont plus convaincus, ni par les geishas ni par les maisons de thé. Ils savent qu'ils assistent à un spectacle, à une mise en scène et que la véri­table tradition s'est coupée de ses racines. Il ne reste plus qu'un décor préservé à leur usage. Le tourisme est un exemple de ces mécanismes d'auto-neutralisation. Il y perd sa raison d'être.

P. Seulement, à ce durcissement généralisé peut correspondre le désir d'un nouvel enra­cinement dans la vie spirituelle. Et c'est peut-être dans nos pays, déjà vaccinés contre les enthousiasmes de la modernisation, que ce désir se manifestera.

A.W. D'ici quelques années, des autoroutes immenses sillonneront l'Asie, on y roulera en Ford, vêtu à l'européenne, on y trouvera des hot-dogs. Mais, au même moment, aux États-Unis, apparaîtront des lamaseries, des moines, des ashrams, dont les hippies sont les annonciateurs...
L'argent n'est rien, ce n'est pas la richesse,

P. Les hippies: vous croyez à leur avenir?

A.W. Oui. Ils ont vu ce que la civilisation de l'Occident a apporté à leurs parents. Ils n'en veulent pas. Cela ira loin. Le problème de l'Occident est la confusion du symbole avec la réalité. Le pain par exemple, qui est le symbole de la vie même, n'est qu'une sorte de matière plastique à base de blé, addi­tionnée de vitamines.
Nos maisons mêmes sont mal construites parce que le travail n'est pas fait honnê­tement — et ne peut l'être. Il est impossible dans ce système pour un ouvrier ou un artisan qui connaît et aime son métier de gagner sa vie, car on attend et exige de lui du travail bâclé. De même, il s'est créé une confusion entre argent et richesse, alors qu'en réalité l'argent sert à mesurer la richesse, exactement comme les centimètres servent à mesurer le bois ou le métal. Cette confusion a d'ailleurs considérablement freiné l'évolution technologique. Le but de la technologie, je l'ai dit, est en effet de faire exécuter par les machines les travaux en­nuyeux qui sont actuellement le gagne-pain de la plupart des gens — ce qui est effecti­vement devenu possible. Quoi faire alors des gens? Si on identifie argent et richesse, la question de payer les hommes pour le travail exécuté par les machines ne peut pas se poser. Si d'autre part on accepte de les payer tout de même, on va inévitablement se demander d'où viendra désormais l'argent. En fait c'est une question absurde, car l'argent, pas plus que les centimètres, n'est jamais venu de nulle part, au contraire du bois, de l'énergie hydro-électrique ou du minerai de fer. Mais l'argent n'est qu'une comptabilité sur papier des richesses d'une communauté, d'un territoire ou d'une nation. S'il n'existe plus de salaires, c'est-à-dire en fin de compte si le pays ne se paie plus à lui- même le travail fait par ses machines, il ne pourra plus écouler ses produits faute de pouvoir d'achat. C'est une chose extrê­mement difficile à faire comprendre aux gens et pourtant c'est le seul système qui puisse fonctionner. Si chaque représentant de la race humaine recevait un revenu national garanti correspondant au travail accompli par les machines, immédiatement se poserait un problème d'inflation, car les prix ne cesse­raient de monter pour capter le nouvel argent — alors qu'en réalité la hausse des prix ne fait que réduire la valeur de l'unité moné­taire — et nous entrerions dans le cercle vicieux : hausse des prix, revendications syndicales, augmentations de salaires, nou­velle hausse des prix, etc. Quant aux gens très riches, le profit qu'ils peuvent en tirer est purement illusoire, parce qu'il ne leur est pas vraiment possible de jouir de leur richesse. Comment vivre dans six maisons à la fois, ou manger douze rôtis à un seul repas? Il y a des limites à la capacité de consom­mation. En revanche, dès le moment où l'on confond argent et richesse, il n'existe plus de limites et l'on devient insatiable, bien que la possession d'une énorme quantité d'argent n'apporte strictement rien.

La révolte contre le racisme du quotient intellectuel

P. Vos hippies, selon Toynbee, sont quelque chose comme les premiers chrétiens dans l'Empire romain. Ils sont, en gros, pour le jardinier contre l'ingénieur, c'est-à-dire pour l'homme vrai, qui n'est pas nécessairement un intellectuel ou un technicien utile au rendement. C'est ainsi que vous les voyez? Et surgis du pays le plus fortement technolo­gique!

A.W. Aux États-Unis, je vais beaucoup dans les universités et dans les collèges. Il existe encore, bien sûr, une proportion importante de conformistes parmi les jeunes, mais j'ai néanmoins le sentiment qu'il s'est produit une mutation, et une mutation qui est l'avè­nement d'une nouvelle race, supérieurement intelligente, extrêmement cultivée, très avertie, et qui sait exactement comment employer son savoir. Aux États-Unis, les hippies sont parmi ce qu'il y a de plus doué. Cette jeunesse devrait le mieux réussir dans le monde académique, sauf qu'apparemment ce monde n'est pas à sa hauteur parce qu'il n'est organisé que pour approvisionner l'in­dustrie en personnel de qualité. Nos hippies ne veulent ni de cela ni de la vie de famille telle qu'ils l'ont vécue chez leurs parents, où les individus sont isolés sans liens entre eux, sans relations. Jadis, la famille vivait autour d'une réalité — ferme ou boutique — où chacun avait sa place et son rôle, y compris les enfants, où le fils était apprenti chez son père. Cette tradition appartient au passé de la civilisation. On va à l'école pour recevoir une éducation superficielle et livresque qui peut tout au plus — et pourquoi pas — donner à un fils d'ouvrier l'ambition de devenir un intellectuel, mais qui enlève le sens des vrais métiers utiles (utiles à l'homme), comme s'il était indigne d'un humain d'être autre chose qu'un intellectuel, de faire le moindre travail non cérébral. Le résultat est que des métiers comme ceux de cuisinier, de coiffeur, de masseur, de chauffeur sont de plus en plus abandonnés aux machines qui, pourtant, ne possèdent ni discernement ni sensibilité. Le sens, le goût, l'habileté de l'artisanat dispa­raissent avec les petits métiers. Il existe cinq façons de communiquer avec le monde: cultiver la terre, cuisiner, travailler pour se vêtir, avoir un toit où s'abriter et faire l'amour. Autant dire que dans notre univers technologique, nous sommes loin de ces moyens de communication avec le monde matériel.

P. On parlera de cet amour à refaire )) une autre fois. De l'amour physique comme extase, relation et connaissance. C'est un de vos sujets favoris. Mais voilà que vous écrivez un bououin: le Philosophe dans la cuisine. La cuisine est à réhabiliter, comme l'amour?

A.W. Oui. Toute relation à la chair doit être réhabilitée, parce qu'elle est le chemin de la relation à l'univers entier. Les Chinois sont de vrais matérialistes, depuis des centaines d'années, les Français aussi d'ailleurs, bien que venant loin derrière: ils aiment la terre, ils en sont très proches: ce sont de merveil­leux cuisiniers. Le fourneau qui sert à cuire les aliments est l'autel où s'accomplit la trans­formation d'une forme de vie en une autre. Le philosophe moderne Lin U Tan disait qu'un poisson mal préparé avait donné sa vie en vain. Si l'on est obligé de tuer pour vivre (et nous voici devant l'alternative: meurtre ou suicide), alors il faut le faire avec un immense respect. Ici, en Occident, on se nourrit à toute vitesse — bientôt les repas seront composés de comprimés - pour satis­faire les besoins fondamentaux en hydro­carbones, en protéines et en vitamines, mais on ne mange plus.

P. Le grand sens du soulèvement de la jeu­nesse, c'est le passage d'une connaissance quantitative à la volonté d'une expérience de soi qualitative. C'est bien cela pour vous?

A.W. Oui. Le moment où les gens seront payés pour ne pas travailler approche très vite. Le marché du travail est saturé. Par la force des choses, l'école revient à son antique rôle: n'ayant pas besoin de tra­vailler pour vivre, on peut se mettre en quête du savoir. A l'heure actuelle, ce qu'on inti­tule « recherche » consiste surtout à couper les cheveux en quatre. Mais les étudiants ont compris qu'ils perdent leur temps à accu­muler des connaissances. Ils veulent vivre la complexité de l'expérience. D'où leur atti­rance pour les hallucinogènes, les religions orientales, les techniques de méditation, tout ce qui ouvre de nouveaux champs de cons­cience, de modes de perception. D'où aussi ce besoin de faire à plein l'expérience sexuelle. En musique, ce sont des gens comme les Beatles qui succèdent à Bach, Mozart et Stravinsky, et non pas les compositeurs pro­fessionnels et traditionnels. La poésie a été retrouvée grâce à Bob Dylan, Donovan: cette poésie qui se desséchait a maintenant des millions d'auditeurs. Des vieux métiers comme celui de luthier redeviennent actuels. J'ai vu récemment des guitares incrustées d'ivoire, comme on n'en avait plus vu depuis la Renaissance italienne, fabriquées par des hippies. C'est d'ailleurs ce qui est fascinant dans l'art de cette jeunesse: le retour au raffinement de l'artisanat véritable. On redé­couvre la couleur, l'exubérance, la précision et le sens du détail, comme du temps des miniatures persanes ou celtiques, des oeuvres monastiques du Moyen Age français, des émaux de Limoges et des vitraux de Chartres.

P. Dernière question: vous vous considérez comme un philosophe, un homme religieux ou un gourou occidental?

A.W. Je suis philosophe, mais un philosophe qui ne construit pas un système intellectuel, un philosophe qui vit sa philosophie. Je ne suis pas prédicateur: je ne veux ni convertir ni changer personne. Je ne philosophe pas pour la gloire de la philosophie mais parce que je suis émerveillé par le monde et que j'ai envie de faire partager cet émerveillement.

Entretien réalisé par Jacques Mousseau





samedi 22 juin 2019

Lee Lozowick - Daniel Morin : L'illusion de la séparation








L'illusion ultime : celle de la séparation

Qui que nous nous imaginions être, nous sommes identifiés à cette image que nous prenons pour la réalité. Nous sommes en proie à l'illusion ultime, celle d'être un individu séparé, coupé du tout et de tous. Nous croyons être fondamentalement indépendants. De toutes les illusions que nous pouvons nous faire sur la vie, l'illusion fondamentale, qui réside à la racine de toutes les autres et s'avère la plus difficile à dissiper, est celle de la séparation. Elle est beaucoup plus difficile à dépasser que les préjugés ou malentendus ordinaires parce qu'elle est première ; ses conséquences s'étendent partout et imprègnent tous nos fonctionnements. Pour nous, cette illusion va de soi, si bien que nous ne prenons jamais le temps de nous considérer selon une autre perspective. Pourquoi le ferions-nous donc ?

Comme nous l'avons dit précédemment, la réalité essentielle de l'existence est que rien, sur le plan de l'énergie, n'est séparé. Non seulement nous vivons à l'intérieur d'un champ énergétique qui connecte tout mais nous sommes ce champ énergétique. C'est ce que l'on nomme la non-dualité. Si nous nous regardons les uns les autres, nous avons bien sûr l'impression d'être distincts, mais au niveau essentiel il existe une matrice d'énergie imprégnant toute la manifestation, toute la création dont chacun fait partie. Nos doigts semblent séparés les uns des autres mais font partie de la même main ; de même, il existe une énergie imperceptible par les cinq sens au niveau de laquelle nous sommes littéralement Un.

C'est pourquoi chaque personne au monde affecte, de par ses actes, non seulement tous les autres à un niveau très subtil mais l'univers entier. Grandiose, n'est-ce pas ? Si cette réalisation touche la « tête » et non le « coeur », cela débouche sur une inflation : l'ego s'approprie cette connaissance, si bien que l'on devient au mieux un mégalomane lourdingue, au pire un faux maître spirituel.
Le but ou résultat de tout chemin spirituel est de réaliser la non-séparation et l'unité, Unité avec la vie, la vérité, l'univers, Dieu, peu importe la formulation. Cependant, il est impossible de comprendre l'unité intellectuellement ou de manière linéaire, car la compréhension est une fonction du mental, lequel, par nature et par définition, entretient une perspective séparée. Le mental créant la perception de la séparation, il ne saurait comprendre l'union. L'objectif essentiel du chemin spirituel est la dissipation de l'illusoire identification, de l'impression d'être séparé du tout divin. Cette dissipation de l'illusion n'est réelle que si elle aboutit à une expérience de première main.

Même une éducation poussée ne suffit pas à dissiper l'illusion de la séparation. Nombre de textes, depuis les écritures indiennes rédigées il y a des milliers d'années aux paroles contemporaines de maîtres tels que Ramana Maharshi ou Nisargadatta Maharaj, expliquent de manière limpide la réalité de la non-dualité. Les gens lisent ces livres, peut-être même beaucoup d'ouvrages de cette catégorie, et il se peut qu'ils en retirent un avant goût mental de l'authentique expérience non duelle, mais ces lectures ne sauraient, à elles seules, dissiper l'illusion de la séparation dans le corps. Pour transcender les puissants mécanismes dualistes de la psychologie, il ne suffit pas de concevoir le paradoxe de la non dualité et de l'accepter en surface; cela suppose un tout autre processus.
(Lee Lozowick, Éloge de la Folle Sagesse)





L'Entité séparée

Je suis parfaitement convaincu qu'il n'existe aucune personne ayant un libre arbitre, séparée de l'ensemble, et que la pluralité de la manifestation est toujours l'expression de l'unicité.

Une forme ne peut pas exister par elle-même sans son environnement.

Dans notre vision humaine, on se trompe quand on oublie que tout touche à tout, et que le lien, l'unicité, est la base de la multiplicité. Toute forma définie assujettit son environnement et est elle-même assujettie par son environnement.

Comment concevoir alors qu'une forme possède son propre libre-arbitre indépendant ? Et ceci n'est n'est pas une négation de certaines propriétés particulières des formes.

Dès notre prime enfance, cette conception que nous sommes une entité limitée, séparée, étanche, se possédant elle-même, nous est inculquée puis entretenue tout au long de notre vie par notre entourage et par les systèmes idéaux de notre société.

Or, le seul problème que nous ayons, c'est de nous attribuer des lois de la vie d'une façon personnelle. Le pronom «Je» permet de se définir en tant que forme humaine, et n'implique pas le sens de la séparation. Le problème va apparaître quand la pensée «moi» va s'approprier la forme «Je» et devient «Moi, je». Cette pensée «Moi» ignore ce qui permet «Je», ignore le mystère de la Vie, et se croit propriétaire des caractéristiques qu'il porte : «mon intelligence, mon hérédité, mon histoire, mon libre-arbitre, ma volonté», en oubliant ce qui permet que cela soit.
(Daniel Morin, Éclats de silence)


«Pas séparés, différents» (Swami Prajnanpad)



mercredi 24 avril 2019

Vivre en Présence n°35 : Swami Prajnanpad et Arnaud Desjardins








Extraits de la page Facebook «Vivre en Présence»












Commentaire d'Arnaud Desjardins.

«Même si vous progressez sur le chemin et qu'en tant qu'adultes vous devenez plus lucides, plus mûrs, plus intelligents, l'enfant, lui, subsiste tel quel. Il n'évolue pas, il ne mûrit pas, il demeure. Simplement, il jouera un rôle de moins en moins important dans vos existences. Mais même en ayant beaucoup progressé, il y aura encore des moments où un enfant de deux ans qui, lui, n'a pas du tout changé affleurera à la surface. Votre progrès, c'est la manière dont vous allez vous situer par rapport à cet enfant. Pour lui, certaines situations seront toujours insupportables, en ce sens que s'il est marqué par un abandon, tout signe actuel d'abandon touchera toujours une plaie à vif. Le symptôme d'aujourd'hui va être interprété émotionnellement et mentalement par l'enfant. C'est l'appréciation par un cerveau et un coeur puérils d'une situation présente, c'est-à-dire une vision – erronée, certes, mais qui s'impose – de la réalité à laquelle l'enfant donne inévitablement un contenu menaçant, déchirant, intolérable.
Ne tentez pas cette acrobatie qui consisterait à ce que l'enfant en vous accepte ce qu'en aucun cas il n'acceptera, ce qu'il ne pourra jamais accepter, cet enfant dont la définition est de ne pouvoir que refuser. Cherchez en tant qu'adultes à vous dissocier de l'enfant. Considérez qu'il y a en vous deux lieux psychologiques, deux manières de vous situer, l'une qui est l'enfant, avec ses émotions douloureuses, l'autre qui est l'adulte, lequel est détendu,, à l'aise, en paix. Ces deux mondes sont complètement différents mais il est possible de passer de l'un à l'autre.
La question n'est donc pas de faire grandir l'enfant mais de dissocier l'adulte de l'enfant. Ou, autre manière d'exprimer la même idée : on ne guérit pas les empreintes passées, on en émerge.


«Dissociate adult and child», disait Swâmiji. «Dissociez l’adulte et l’enfant.» Lorsque Swâmiji a dit ceci, j’ai commencé par tiquer, comme je le faisais souvent : «Ah ! encore une dualité, s’il y a l’enfant et l’adulte, ça fait deux...» Non. Ça ne fait pas deux. Parce qu’aujourd’hui, ce qui est vraiment réel, c’est l’adulte qui voit les choses telles qu’elles sont et que l’enfant, lui, appartient au passé : vous n’avez plus trois ans, vous n’avez plus deux ans et demi. Si vous pouvez dissocier en vous l’adulte et l’enfant, vous pourrez être vraiment dans le monde réel, ici et maintenant, et pas dans le monde recouvert par les projections de l’enfant.
Swâmiji disait aussi : «L’ego, c’est le passé qui recouvre le présent.» L’ego, c’est l’enfant en vous qui vient recouvrir le présent. Vous pouvez voir en vous l’enfant qui est toujours là,
pour l’éduquer avec amour. Mais tant que l’enfant sera là, vous ne serez ni un adulte ni un sage.»







En écho avec la formule de Swâmiji «Dissociez l'adulte et l'enfant», voici un exemple illustré...

Hypothèse : «Je me sens mal à l'aise.»

1er cas de figure, l'enfant : j'exporte immédiatement l'origine de ce ressenti dans ce qui m'apparait en tant que «le monde extérieur.»
Par exemple, je me sens mal à l'aise parce que Norbert (prénom générique) a dit ceci, ou a fait cela, ou encore semble avoir des pensées à mon égard avec lesquelles je ne suis pas du tout d'accord. Donc, du fait qu'elle est projetée, la source véritable du malaise n'est pas vue, ce qui fait que je me sens mal à l'aise d'être mal à l'aise - une boucle mentale est créée, générant de l'émotion et de la souffrance, se soldant souvent par une action inappropriée. Histoire sans fin...

2ème cas de figure, l'adulte : je vois qu'en moi, dans une situation donnée, un vieux conditionnement vient d'être réactivé. Je vais donc me centrer sur le ressenti sans lui coller d'étiquette : je suis un avec la sensation de malaise, je ne génère pas de malaise secondaire, et par cette acceptation inconditionnelle - pas forcément facile, ne nous y trompons pas - le malaise initial va se résorber, va être consumé par le feu de la Présence. Fin de l'histoire...

Cas intermédiaire : ça commence comme le premier cas; cependant, alors que la projection sur le monde vient de s'opérer, elle est vue avant de s'être pleinement déployée et nous retombons alors dans le deuxième cas : «un avec» le fait de projeter, résorption de la projection, «un avec» le ressenti non labellisé, résorption du ressenti.


L'enfant se sépare et refuse.
L'adulte se relie et accepte.



«Si vous voulez devenir vraiment adultes, sachez reconnaître l’enfant en vous et l’aimer de tout votre coeur.» (AD)







lundi 18 mars 2019

Stephen Jourdain - La Folle Sagesse





«Indiana Jones de la traque métaphysique, selon l'excellente expression de Raymond Oillet, Stephen Jourdain nous apprend à renaître à nous-même, à ne jamais nous perdre dans un pseudo réel illusoire ou fictif que nous prenons pour la réalité quotidienne.» (Roger Quennoy)















Site de l'auteur du film : Carole Marquand


samedi 16 février 2019

La monogamie, par Lee Lozowick







LA MONOGAMIE


Je pense que les gens devraient avoir une relation monogame et apprécier une vie sexuelle saine. L'homme et la femme devraient tomber amoureux et s'aimer ; ils ne devraient pas flirter avec le premier ou la première venue, uniquement à cause de sentiments d'insécurité. La monogamie est recommandée parce que l'amour ne peut fructifier que sur un terrain d'inti­mité et d'union.

La relation sexuelle procure une sorte de vulnérabi­lité impossible à retrouver ailleurs. Peut-être que l'expérience qui s'en rapprocherait le plus est celle que partagent les survivants d'une catastrophe aérienne ; on pourrait aussi lui comparer tout autre événement aussi bouleversant, qui permet aux êtres humains de vivre ensemble de terribles épreuves. La forme de vulnérabilité propre à la relation sexuelle est connue des personnes victimes d'un vrai cataclysme, d'une tragédie collective, mais il n'y a pas d'autres façons de l'expérimenter. On ne la trouve même pas dans les amitiés les plus profondes auxquelles manque cette sorte de vulnérabilité que l'on peut qualifier de chi­mique, qui se produit lors d'une tragédie, à cause de la sympathie éprouvée entre humains. Le corps change lorsqu'il y a une réaction chimique due à un réel senti­ment de sympathie pour les autres. La plupart des humains ne peuvent partager ce genre de vulnérabilité qu'avec une seule personne, sinon ils seraient victimes d'une implosion. Nos circuits internes ne sont pas faits pour.
Dans une fausse monogamie, vous vous suffisez d'une personne parce que vous instaurez un type de relation qui vous isole tous les deux du reste du monde. Le mec rentre du boulot et sa chérie lui demande : « T'as eu ton augmentation, mon trésor ? » Il lui répond : «Bon Dieu, non. Ils ont fait passer quelqu'un avant moi. » Et sa chérie de continuer : « Quoi ? Quoi ! Ils ne te respectent pas dans ce boulot. Tu devrais en chercher un autre. Ton patron ne reconnaît pas ta valeur.» Ils se renvoient la balle et se blottissent dans une bulle qui les coupe du reste du monde.

Dans une vraie monogamie, on ne trouve pas le besoin irrésistible de flirter, de jouer au tombeur et à l'allumeuse, ou de se mettre en chasse. Pour l'homme, l'amour de la chasse se retrouve dans son travail, sa puissance créatrice, son art, sa passion pour sa femme et ses enfants. Quant à la femme, elle nourrit sa famille, son homme, entretient sa maison, enrichit son environnement, sa communauté et sa forme d'expres­sion artistique. Ainsi, chacun fait de l'univers son huître perlière.

Parfois, il arrive à des gens de vivre des expériences extraordinaires avec de nouvelles relations, parce que l'intensité de l'engouement et le désir de se relier est très fort. C'est pourquoi nombreux sont ceux qui s'em­ballent pour quelqu'un d'autre que la personne avec laquelle ils sont habituellement, pour ensuite, revenir tout droit à leur partenaire initial(e). Ils pensaient que les rapports dans leur couple vieillissant étaient dépourvus de merveilleux et ils ont réalisé que, très vite, le merveilleux serait tout aussi absent de leur nouvelle relation.

Avec le temps, les personnes construisent ensemble quelque chose que rien ne peut remplacer. Le temps ne peut pas être fabriqué dans une nouvelle relation. Il est fort probable que vous soyez des « compagnons d'un vieux karma », que vous ayez passé de nombreuses vies ensemble, mais cela ne vous permet pas de vivre votre relation actuelle en accéléré. Dans les rapports humains, il est impossible de faire une synthèse du fac­teur temps.





lundi 21 janvier 2019

Ramana Maharshi : La poule et les poussins








Q : Par quel mécanisme nous endormons-nous et nous réveillons-nous?
R : A la tombée de la nuit, la poule se met à glousser. Les poussins se précipite vers elle et se cachent sous ses ailes. Elle se dirige alors avec eux vers son nid pour y passer la nuit. A l'aurore, les poussins sortent du nid, et la mère poule les suit. Dans cet exemple, la poule représente l'ego qui rassemble toutes les pensées avant d'aller dormir. A l'aurore, les rayons du soleil s'irradient en tous sens sur la terre et ils se résorbent au crépuscule.
Il en va de même pour l'ego; lorsqu'il se manifeste, il déploie tout son attirail de pensées, d'émotion, etc. Lorsqu'il se résorbe, tout disparait avec lui.
(L'enseignement de Ramana Maharshi, fin du paragraphe 250)



samedi 23 juin 2018

Deux Maîtres, une même Idée...




Deux contextes différents, mais une idée commune à la base de ces deux textes, qui ensuite continuent chacun dans leur propre direction.





"Avant la publication, l’auteur a un droit incontestable et illimité. Mais dès que l’oeuvre est publiée, l’auteur n’en est plus le maître. C’est alors l’autre personnage qui s’en empare. Appelez-le du nom que vous voudrez : esprit humain, domaine public, société. C’est ce personnage-là qui dit : “je suis là, je prends cette oeuvre, j’en fais ce que je crois devoir en faire, moi, esprit humain ; Je la possède, elle est à moi désormais”.
Victor Hugo






"(...)Qu'y a-t-il là, à voir objectivement? Tant que vous gardiez votre manuscrit par devers vous, il vous appartenait. Maintenant que le livre a été publié, il appartient à tout le monde. Chacun va exprimer son opinion, pour ou contre, suivant ce qu'il aime ou ce qu'il n'aime pas. Vous devez observer et noter l'intensité avec laquelle ces opinions pour ou contre s'expriment, ce qui vous permettra de voir la vérité qui se cache derrière de virulentes critiques. Ainsi vous comprendrez la vrai nature de la société et la manière dont les gens sentent et pensent..."
Swami Prajnanpad (lettre à Sumangal Prakash)


 
Quelques partages sur ce même sujet:

Ariaga

J'adhère, nos textes quand nous les offrons ne nous appartiennent plus. je reçois des mails me disant que je mon blog est pillé. Peu m'importe, revendiquer à ce sujet serait comme demander que l'on me rende mon souffle quand j'ai expiré.

 
Lise

Il en est ainsi de toute parole..
Une fois émise elle ne nous appartient plus..
D'ailleurs était elle vraiment notre dans le brouillard de nos idées?
La laisser sortir c'est prendre le risque de découvrir "tout le reste".


 
Mutti

J'aime l'idée du "droit incontestable et illimité" de libérer les pensées, les idées qui jaillissent de nos têtes pensantes... quant à s'en faire "propriétaire", seul l'ego en est capable...

J'aime l'idée du partage, une simple offrande en vérité pourtant chargée d'une plus que certaine "responsabilité"... d'où l'apprentissage de discerner ce qui peut, sans trop de dommages être ainsi, dans le monde, libéré...