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dimanche 19 avril 2026

Les fruits du temps présent






Les fruits du temps présent


Le sang de l'abondance qui se glisse évasivement hors de mes vaisseaux transparents, comme une hémorragie revivifiante, oui le sang de la plénitude rejaillit sur mon corps agressé par la chimie redoutable d'un végétal maléfique.

Le sang, mais aussi les humeurs, les tissus, les fibres invisibles qui ondulent pensives, bercées par le flot calme et limpide dans lequel je me suis infiltré et qui m'entraîne dans sa course incolore. J'ima­gine des séquences d'arrêt, de mort, puis de départ et de naissance, toujours renouvelées, comme un rythme aortique gigantesque éva­cuant sa cacophonie régulière dans des replis cellulaires ignorés.


J'imagine des traverses d'ombre et de lumière, barrant les rails de l'avenir, supportant sans se rompre le poids de cette année en ex­pansion, cette année dont la magie souveraine m'a révélé l'inson­dable néant qui me guettait. J'imagine le néant comme un trou blanc, aveuglant, dans lequel le tout voisine avec le rien, puisque lorsque l'on est happé par le souffle d'aspiration, la réalité se mélange dans ses éléments à un point tel que seul le blanc, le rien blanc persiste.


J'imagine le Grand Possible affectueux.

Ah l'affection, un mot tout d'abord, puis des torrents de vie qui parfois se concluent en chute vertigineuse et définitive, où seule demeure l'écume d'une tristesse indicible mais révélatrice.

J'imagine des épisodes malsains où le partage entre la censure et la permission ne s'établit que lacunairement, laborieusement, avec des retouches diverses, comme pour éviter toute tendance à la stabilisa­tion.


Et puis je t'imagine, toi au sourire tendre et si doux que je m'y plonge, je m'y baigne, j'y abandonne mes épaves et mes ruines, toi au visage aérien et songeur, oui je t'imagine, je t'invente et te réin­vente à volonté, je te cherche, quand dans ton voyage immatériel, tu t'éloignes pour un instant ; et plus je t'imagine plus tu deviens réelle, plus ton existence chaude s'élabore, plus tu te rapproches de moi.


Et c'est toi finalement qui arrive un beau jour d'un point éloigné de l'horizon, les bras ouverts, avec ton corps pour seule maison et tes yeux pour seuls bagages, toi l'inconnue de mon enfance, la magicienne qui m'autorise enfin à faire coïncider ce que je vois avec ce que j'ima­gine. Tu viens et je t'attends, là, debout, le regard lointain comme dans un rêve imprévu ; tu me réveilles, tu ouvres la porte mal cadenas­sée de mon château de nuit, tu entres chez moi et tu t'y sens bien. Alors, tu ouvres toutes grandes tes propres portes, je me faufile à mon tour chez toi, et il existe à présent une ouverture qui fait communiquer ces deux intérieurs jusque là privés et secrets.

Le monde était laid, alors j'ai refait le monde.

La vie était triste, alors je lui ai parlé à voix basse, comme à une amie d'enfance que l'on retrouve par hasard longtemps après, dans la rue ou l'ombre nuageuse d'un bar de passage; je lui ai apporté des mots de paix, des mots de simplicité, des mots tendres, des mot drôles, alors la vie a esquissé son premier sourire, un deuxième a suivi, puis un troi­sième, et un formidable éclat de rire s'est enchaîné inéluctablement ; la vie a coloré son terne désert, la vie a enterré sa morne continuité, la vie a explosé en millions de molécules d'espace.

La vie ? Je n'en ai pas peur, et vous ?

La mort ? Je n'en ai pas peur non plus, et puis, ceux qui craignent la mort craignent aussi la vie, sans doute ; ou peut-être n'est-ce ni l'un ni l'autre ce qu'ils craignent ? De quoi a-t-on peur dans cette existence réduite à un étang de servitudes, un marais de répétitions, toujours la même chose au même moment, les mêmes émotions et les mêmes diffi­cultés, comme programmées sur un ordinateur géant incontrôlable...

Alors, je tire des coups de fusil mentaux sur l'habitude, je donne des coups de pied aux rendez-vous, je mets ma montre dans un coffre-fort dont j'oublie le chiffre et dont je jette les clés, je m'assois pour regarder venir les évènements, et quand ils se présentent, je tourne le dos preste­ment pour me perdre dans le ciel ou dans un arbre, dans un nuage ou dans un chant d'oiseau.


Le temps passe, passe, et les gens demeurent immobiles immobiles, immobiles....


Allons, secouez-vous, débarrassez-vous de cette retenue, de cette défense, déshabillez-vous promptement, retirez vos armures clinquantes, vos blindages indestructibles, détruisez les murs qui vous em­prisonnent sans même que vous vous en rendiez compte, brisez les cordes et les ficelles qui vous lient étroitement, faites fondre vos chaines comme la glace fond dans un verre d'eau pour s'harmoniser avec le décor liquide, et dressez pour au moins quelques secondes les antennes du relâchement, construisez- vous une maison sans clé ni serrure, goûtez enfin les fruits du temps présent, les fruits du temps présent, les fruits du temps présent ...


(Ecrit par Michel Tardieu, à l'âge de 25 ans)




samedi 22 novembre 2025

Jean Guidoni : Rose












Rose (Texte: Pierre Philippe / Musique: Yani Spanos
Interprété par Jean Guidoni)


 
J'aime bien la couleur rose
C'est une couleur si triste
C'est la moindre des choses
Quand on a l'âme artiste




De quoi donc se compose
Ce ton intéressant ?
De deux doigts de lactose
Et de trois doigts de sang
La nuance juxtapose
La grâce du flamant
Et la grasse ankylose
Du cochon infâmant
Elle est dans tant de choses
Dans le bonbon fondant
Bébé de cellulose
Et pâte pour les dents
Elle est couleur d'hypnose
Quand elle va triomphant
Et qu'elle métamorphose
Le gris des éléphants




J'aime bien la couleur rose
C'est une couleur si triste
C'est la moindre des choses
Quand on a l'âme artiste




C'est la teinte qui s'impose
Pour l'enfant dans son nid
Et celle qui dispose
A de menues manies
La veine qui arrose
Notre érotomanie
Bibliothèque rose
De Sophie Fichini
Ballets et chaussons roses
Divin Tchaïkovski
Baisers en overdose
Sur d'imberbes kikis
Ou gamme de névroses
Les plaies d'un rose exquis
Beaux bouquets d'ecchymoses
Sous le fouet du marquis

La meilleure des choses
Ou la pire il paraît
Exquise ou pas grand'chose
La langue est rose exprès
Pour l'ordure qu'elle propose
Bien loin des roseraies
Rose bouche qui cause
Muqueuse de goret
Et je sais des osmoses
Des images qu'effraient
Les prudes qui opposent
Le bon groin à l'ivraie
La rosette si rose
Soumise au dur foret
De la langue qui ose
La violer en secret




J'aime bien la couleur rose
C'est une couleur si triste
C'est la moindre des choses
Quand on a l'âme artiste




Il y a rose grandiose
Il y a rose gnan-gnan
Quelques apothéoses
Et des inconvénients
Fleurs de pomme qui explosent
Aux joues des communiants
Et masques de cyrrhose
Des vieillards répugnants
Et puis période rose
Pour Picasso peignant
Quand les paumés exposent
Leur triste coeur saignant
Arlequin-la-chlorose
Et Pierrot-le-poignant
La misère prend la pose
Dans la rue Ravignan




Couteau tuberculose
La rose immaculée
Rue Saint-Vincent éclose
A Montmartre immolée
Vaut la plus noble cause
Et de Malherbe les
Fleurs de métempsicose
Au pied d'un mausolée
Mais s'il faut qu'on arrose
De l'amour désolé
La fleur la plus morose
La rose inconsolée
Qu'on pense à la nécrose
Des deux corps enlacés
De deux triangles roses
Pendus aux barbelés




J'aime bien la couleur rose
C'est une couleur si triste
C'est la moindre des choses
Quand on a l'âme artiste







jeudi 16 octobre 2025

Psychotropes (3ème édition)







De quelques commentaires sur l'utilisation de substances psychotrophes (ou psychodysleptiques, ou encore lucidogènes)

602. — Pendant que Shrî Bhagavân prenait son bain, quelques fidèles autour de lui conversaient entre eux. Ils lui demandèrent ce qu'il convenait de penser de l'usage du haschisch (ganja).

M. Oh Ganja! Les fumeurs de haschisch éprouvent sous son influence un immense bonheur. Comment décrire leur bonheur? Ils hurlent à pleine voix «ânanda, ânanda» Joignant le geste à la parole, le Maharshi se mit à les imiter et marcher en titu­bant. Tout en continuant sa pantomime, il s'approcha d'un fidèle. Il lui mit les mains autour du cou, en ayant l'air de parodier les fumeurs de haschisch et en criant « ânanda, ânanda ».

A partir de cet instant, le fidèle se sentit complètement trans­formé. Il résidait depuis huit ans à l'âshram. Il avoua que, depuis cet incident, son esprit était en paix.
(Ramana Maharshi, l'enseignement)



« De tout temps, dit M. Th. G***, les Orientaux, à qui leur religion interdit l'usage du vin, ont cherché à satisfaire, par diverses préparations, ce besoin d'excitation intellectuelle commun à tous les peuples, et que les nations de l'Occident con­tentent au moyen de spiritueux et de boissons fermentées. Le désir de l'idéal est si fort chez l'homme, qu'il tâche, autant qu'il est en lui, de relâcher les liens qui retiennent l'âme au corps; et comme l'extase n'est pas à la portée de toutes les natures, il boit de la gaieté, il fume de l'oubli et mange de la folie, sous la forme du vin, du tabac et du hachisch. — Quel étrange problème! un peu de liqueur rouge, une bouffée de fumée, une cuillerée d'une pâte verdâtre, et l'âme, cette essence impalpable, est modifiée à l'instant! Les gens graves font mille extravagances; les paroles jaillissent involontairement de la bouche des si­lencieux : Héraclite rit aux éclats, et Démocrite pleure! ...
(Théophile Gautier, cité par Moreau de Tours)

(A propos du Cannabis)
Je ne donne pas ici une étude générale sur ses effets, sur les visions fantasmagoriques qu'il pro­digue. Les pages suivantes ne constituent pas non plus le complément de mes premières observations.
J'ai voulu le rencontrer à d'autres niveaux.
Trois opérations majeures : espionner le chanvre. Avec le chanvre espionner l'esprit. Avec le chanvre s'espionner soi-même.
Espion de premier ordre, le chanvre. Apprendre à l'utiliser et la patiente expérience des boulever­sements du mental.
Certes, il est intraduisible. Tout est intradui­sible. Lui, particulièrement : sa désinvolture, son manque de poids, son manque d'âme, son impertinence, ses jeux iconoclastes et libertins, ses rébus. J'ai été à la chasse. Beaucoup sans doute m'a échappé.
(Henri Michaux, "La connaissance par les gouffres")





Et maintenant admettez ce principe qui est la seule justifica­tion du goût des stupéfiants : ce que tous les drogués demandent consciemment ou inconsciemment aux drogues, ce ne sont jamais ces voluptés équivoques, ce foisonnement hallucinatoire d'images fantastique, cette hyperacuité sensuelle, cette excita­tion et autres balivernes dont rêvent tous ceux qui ignorent les « paradis artificiels ». C'est uniquement et tout simplement un changement d'état, un nouveau climat où leur conscience d'être soit moins douloureuse.
Ne pourront jamais comprendre : tous mes ennemis, les gens d'humeur égale et de sens rassis, les français-moyens, les ronds de cuir de l'intelligence, tous ceux dont l'esprit, instrument primitif et grossier mais incassable, est toujours prêt à s'appli­quer à ses usages journaliers, sans jamais connaître ni la nuit solide de l'abrutissement pétrifié ni l'agilité miraculeuse de l'éclair à tuer Dieu. Ils ne se doutent pas que par opposition aux poissons à bouche ronde que l'on nomme cyclostomes, les psychiatres ont baptisé du vocable de « cyclothymiques » un certain nombre de « malades » dont la vie s'écoule ainsi en alternances infernales et régulières d'états hypo et d'états hyper, d'enthousiasmes et de dépressions spirituels. Bien souvent ceux qui connaissent la lancinante douleur de ces dépressions lui préfèrent le suicide.
Plus incompréhensible encore leur sera l'état de l'homme qui souffre de la conscience effroyablement claire. Il s'agit de la douleur peu commune aux mortels de se trouver soudain trop « intel­ligent ». Il est bien vain de tenter de faire naître dans un esprit qui ne l'a pas expérimenté, l'approximation de cet état qui selon un déterminisme inconnu, en un instant soudain, plonge un être dans l'horreur froide et tenace du voile déchiré des antiques mystères. C'est devant la disponibilité la plus absolue de la conscience, le rappel brusque de l'inutilité de l'acte en cours, devenu symbole de tout Acte, devant le scandale d'être et d'être limité sans connaissance de soi-même. Essence de l'angoisse en soi qui fait les fous, qui fait les morts.
(Roger Gilbert-Lecomte, "Monsieur Morphée empoisonneur public")




Les drogues nous ennuient avec leur paradis.
Qu'elles nous donnent plutôt un peu de savoir.
Nous ne sommes pas un siècle à paradis.


Toute drogue modifie vos appuis. L'appui que vous preniez sur vos sens, l'appui que vos sens prenaient sur le monde, l'appui que vous preniez sur votre impression générale d'être. Ils cèdent. Une vaste redistribution de la sensibilité se fait, qui rend tout bizarre, une complexe, continuelle redistribution de la sensibilité. Vous sentez moins ici, et davantage là. Où « ici » ? Où « là » ? Dans des dizaines d'« ici », dans des dizaines de « là », que vous ne vous connaissiez pas, que vous ne reconnaissez pas. Zones obscures qui étaient claires. Zones légères qui étaient lourdes. Ce n'est plus à vous que vous aboutissez, et la réalité, les objets même, perdant leur masse et leur raideur, cessent d'opposer une résistance sérieuse à l'omniprésente mobilité transformatrice.
Des abandons paraissent, de petits (la drogue vous chatouille d'abandons), de grands aussi. Cer­tains s'y plaisent. Paradis, c'est-à-dire abandon. Vous subissez de multiples, de différentes invita­tions à lâcher... Voilà ce que les drogues fortes ont en commun et aussi que c'est toujours le cer­veau qui prend les coups, qui observe ses coulisses, ses ficelles, qui joue petit et grand jeu, et qui, ensuite, prend du recul, un singulier recul.
(Henri Michaux, "La connaissance par les gouffres")


Il arrive — mais rarement — qu'ayant entrevu un autre monde grâce au L.S.D., sans devenir toxicomane, cet éclair se transforme en une soif qui vous pousse à chercher plus avant. Il est donc bon de prendre une fois du L.S.D., mais il est difficile de savoir quand et comment s'arrêter. Le premier « voyage » n'est pas nocif. Vous prenez conscience de l'existence d'un autre monde et commencez votre quête, à cause du L.S.D. Mais il est difficile de s'arrêter — voilà le problème. Si vous en êtes capable, il est bon de faire un essai, mais le « si » est très problématique.
Mulla Nasrudin a dit qu'il ne prenait jamais plus d'un verre de vin. Plusieurs de ses amis n'en croyaient rien, car ils l'avaient vu boire un verre après l'autre. Il leur expliqua : « Le second est pris par le premier ; « moi » je n'en prends qu'un seul. Le second est pris par le premier et le troisième par le second. Je ne suis plus le maître. Je ne suis maître que du premier. Aussi comment dirais-je que je bois plus d'un verre ; je n'en prends qu'un seul — toujours ! Après le premier verre, vous êtes encore maître de vous, mais après le second, vous ne l'êtes plus. Le premier voudra en prendre un deuxième, et ainsi de suite. Ce n'est plus vous qui exercez le contrôle ».
Commencer une chose est facile, car vous en êtes maître. Y mettre un terme est difficile, car alors vous ne l'êtes plus. Je ne suis donc pas contre le L.S.D...à une condition : que vous en restiez le maître. Dans ce cas, tout est bien. Ayez recours à n'importe quoi mais restez- en le maître. Sinon ne vous aventurez pas sur une route dangereuse. Abstenez-vous-en. C'est préférable.
(Bhagwan Shree Rajneesh, "la méditation dynamique")



Pape de la nouvelle secte, Timothy Leary persiste à voir dans l'emploi maîtrisé des drogues psychédéliques la porte du paradis terrestre et le ferment d'une mutation culturelle et sociale. Mais pour Dick Alpert, le coeur n'y est déjà plus. En vérité, il ne sait plus à quelle pilule se vouer et sombre insidieusement dans la dépression de la « descente ». Car les hallucinogènes, s'ils procu­rent un ticket d'entrée au jardin d'Éden, ne donnent en rien les moyens de s'y établir à jamais. Sa visite terminée, le touriste psychédélique, si désireux soit-il d'élire domicile en ce luxuriant domaine, se voit gentiment mais fermement poussé vers la sortie. S'empare alors de lui une nostalgie d'autant plus lancinante que, tout en pouvant indéfiniment renouveler ses incursions au royaume des cieux, il sait y être à jamais interdit de résidence.
« Durant ces quelques années, nous avions cessé de croire qu'une seule expérience suffirait à faire de nous des êtres à jamais illuminés. Nous nous rendions compte que cela ne serait pas si simple. Pendant cinq ans, je m'attaquai au problème de la " descente ". Au bout de six ans, je réalisai que, quelque ingénio­sité que je mette à préparer l'expérience, si haut que j'aille, je retomberais toujours. Et c'était une expérience très frustrante : c'était un peu comme si après avoir eu accès au royaume des cieux, on s'en était trouvé chassé. Au bout de deux ou trois cents fois, une dépression tout à fait spéciale commence à s'emparer de vous... Je me rendais compte que je n'en savais pas encore assez ! »
En 1967, plus de cinq ans après le déclenchement de la tornade psychédélique, Richard Alpert a fait le deuil de ses illusions. Sans le moins du monde renier l'apport du LSD, il a cessé d'y voir la panacée universelle et demeure à nouveau seul avec sa question. Force lui est de constater cette fois encore qu'il ne sait pas.
L'inconnaissance comporte des degrés. L'homme de trente-six ans ainsi mis au pied du mur n'est plus celui qui, en 1961, faisait face à la même épreuve. Sans doute ce questionnement est-il à présent plus cruel : Alpert s'est exposé, a laissé la vie l'émerveiller et le blesser. Renonçant à sa carapace d'universitaire membre de l'élite, il s'est ouvert à l'inconnu. Que faire, qu'entreprendre ? Sa carrière de psychologue à jamais derrière lui, Alpert ne peut sans tricher persister à prêcher d'un bout à l'autre du pays la bonne nouvelle du LSD, puisqu'il avoue à présent en ignorer le juste usage.
(Gilles Farcet, "L'homme se lève à l'ouest", chapitre sur Richard Alpert, aka Ram Dass)


Conclusion, par les Freak Brothers

 Il vaut mieux avoir de l'herbe et pas d'fric
que du fric et pas d'herbe ! 





samedi 7 août 2021

The Doors : The End





In Memoriam : Ray Manzarek

«Le claviériste Ray Manzarek, qui avait fondé en 1965 avec Jim Morrison le groupe The Doors, est mort lundi 20 mai à l'âge de 74 ans.» (Lire l'article)




The Doors est un groupe de rock américain fondé en juillet 1965 à Los Angeles, Californie et dissous en 1973, deux ans après la mort du chanteur Jim Morrison. (Suite sur Wikipedia)







J'ai choisi le morceau "The End", extrait du premier album, et authentique chef-d'oeuvre dans l'histoire du Rock, tant pour la musique que pour le texte. Ceux qui ont vu "Apocalypse Now" se souviendront...


THE DOORS
"The End"


This is the end
Beautiful friend
This is the end
My only friend, the end

Of our elaborate plans, the end
Of everything that stands, the end
No safety or surprise, the end
I'll never look into your eyes...again

Can you picture what will be
So limitless and free
Desperately in need...of some...stranger's hand
In a...desperate land

Lost in a Roman...wilderness of pain
And all the children are insane
All the children are insane
Waiting for the summer rain, yeah

There's danger on the edge of town
Ride the King's highway, baby
Weird scenes inside the gold mine
Ride the highway west, baby

Ride the snake, ride the snake
To the lake, the ancient lake, baby
The snake is long, seven miles
Ride the snake...he's old, and his skin is cold

The west is the best
The west is the best
Get here, and we'll do the rest

The blue bus is callin' us
The blue bus is callin' us
Driver, where you taken' us

The killer awoke before dawn, he put his boots on
He took a face from the ancient gallery
And he walked on down the hall
He went into the room where his sister lived, and...then he
Paid a visit to his brother, and then he
He walked on down the hall, and
And he came to a door...and he looked inside
Father, yes son, I want to kill you
Mother...I want to...fuck you

C'mon baby, take a chance with us
C'mon baby, take a chance with us
C'mon baby, take a chance with us
And meet me at the back of the blue bus
Doin' a blue rock
On a blue bus
Doin' a blue rock
C'mon, yeah

Kill, kill, kill, kill, kill, kill

This is the end
Beautiful friend
This is the end
My only friend, the end

It hurts to set you free
But you'll never follow me
The end of laughter and soft lies
The end of nights we tried to die

This is the end







 


"Dans les années 60, Jim Morrison a dit des choses qui ont été considérées plutôt choquantes à l'époque. Mais je suppose que de nos jours, si vous ne preniez que les mots, ils apparaîtraient tout à fait normaux. Ceci dit, je vais vous dire une chose : le vieux Jimmy, c'était pas des mots choquants qu'il voulait lancer...Il parlait du marécage où nous vivons, vous et moi. Ouais...Et il y a toujours autant de boue. Vous savez bien. Oui, c'était de ça qu'il parlait... Si Jimmy était vivant aujourd'hui, du moins sous une forme reconnaissable, il continuerait de s'adresser à la partie de nous que nous ne voulons pas voir, que nous ne voulons pas connaître." Lee Lozowick (Le coeur Eternel de la Voie, session XV)



La tombe de Jim Morrison, au cimetière du Père Lachaise, Paris.

dimanche 28 février 2021

Brassens en Créole : Lanmitié solid (Les copains d'abord)





Hé oui, notre Brassens national a été chanté dans bien d'autres langues, en voici un exemple, "Les copains d'abord", devenu "Lanmitié solid" en Créole, interprété par Sam Alpha.


LANMITIÉ SOLID - Les Copains d'Abord

Non, sé pa té nenpot kannot
Tout matlo-i té ka jwé menm not
Pa té ni tèt a fè gengen
Tèt a fè gengen.
I té ka monté Levaso
An tan-i té dlo tonnè di so
Non-i sété lanmitié solid
Lanmitié solid.
Lè-ou té tann floté pa koulé
Ou té pé tradui-i kon-ou té lé
Lè pwason pa té valé zen
Pa té valé zen.
Kapiten té kon lékipaj
Yo té ka ékri an menm paj
Koté kyé tout moun té valid
Lanmitié solid.
Lévanjil, yo pa té li sa
Pa menm an tan yo té fosa
Mé pa kwè yo té mové sen
Yo té mové sen.
Yo té ka di, nou pa vini
Asou la tè, pou litani
Sé pou sa nou ni an sèl brid
Lanmitié solid.
Yo pa té moun a gran manniè
Pa té doctè ni enjéniè
Moun ki té ka bwè ji résen
Ka bwè ji résen.
Pa konprann yo té makoumè
Pas dépi yo té an lan mè
Pawol vis sété pawol vid
Lanmitié solid.
Lè téni an kout trafalga
An kyé yo pa té ni déga
Yo pa té ni frè ni kouzen
Ni frè ni kouzen.
Mè tout moun la tè solidè
Pou pran bon é mové lodè
Pou bwè miyèl ou byen lasid
Lanmitié solid.
Sé boug ta la té di pawol
Menm lè yo té ni bon pétwol
Yo pa té janmen pèd chimen
Jenmen pèd chimen.
É lè-ou wè ionn pa té bakyé
Sèten nam li té délakyé
Satan pli ta plas la té vid
Lanmitié solid.
Man ja las dousiné kannot
Si fok mwen ba yo chak an not
Ta la té ké mérité ven
Ké merité ven.
I té ka monté Levaso
An tan-i té dlo tonnè di so
Non-i sété lanmitié solid
Lanmitié solid.







dimanche 8 novembre 2020

Tomber les peaux











Silence.
La nudité du silence.
L’Indicible se tait.
Se goûte nu de soi.
La langue le trahit,
Le mot le pointe
Mais le déforme.
La focale le limite
La perspective le tronque
La métaphore l’habille
Et le masque;
Le symbole le voile,
Et le mystère mystifié
Du mythe ment.
Pas de mots.
Rien de tout ça ne se parle
Rien de tout ça ne se pense.
Qui donc les aurait ?
Un doigt pointe la lune
Illuminé et pathétique.
Nécessaire et inutile.
Incontournable et trompeur
Si il ne touche au coeur
De l’intime résonance
D’une profonde harmonique.
Mais Ohhhhh…Douleur !
Comme l’oubli tombe vite
Qui obscurcit cette grandeur
Dés lors que je dis « moi »
A toute cette épaisseur…




......Alors?
Tomber les peaux,
L’une après l’autre.
Tous les savoirs
Présomptueux.
Tous ces « pourquoi »
Dont on est sûr !
Tous ces « comment »
Si indûment
Affirmatifs !
Tous les je sais ,
Les je crois ;
Les c’est ici !
Les c’est par là !
Les il faut
Les je veux ,
Les tu dois .
Les c’est moi
Les c’est toi …
Tout ce qu’on a appris.
Tout ce qu’on croit connaître.
Tout ce qu’on a été
Et tout ce qu’on croit être !
Retrouver la « Mémoire »,
Laisser grandir le feu
Au bois du Cœur de soi
Au creux de l'humus de l'étant
Jusqu’au dévoilement,
A la métamorphose :
A l’évidence de « Cela »
Au cœur de CELA….
Maintenant
(Texte et voix : Nadia Charandak / Piano : Michel Tardieu)





mardi 14 juillet 2020

René Daumal : La Guerre Sainte









Introduction par Louis Pauwels (Le nouveau Planète n°4, février 1969)

Le 8 décembre, étant « l'Invité du dimanche » de la télévision française, je fis lire sur une image fixe d'un portrait du poète, des extraits de la Guerre sainte, de René Daumal. C'est un texte d'une sévé­rité royale. Je reçus, par la suite, quantité de lettres. On avait été atteint par cette méditation. On voulait se procurer ces pages. Les voici.
Elles parurent pour la première fois, je crois, dans la revue Fontaine. Depuis vingt ans, elles me hantent.
Nous avons publié dans notre dernier numéro, faisant suite à une enquête sur spiritualité et vio­lence, une étude de Raymond de Becker. Cette étude évoquait les conceptions traditionnelles de la Guerre sainte et tentait de situer celles-ci dans les perspectives de notre monde présent, qui est sanglant. Dans l'Islam religieux, la guerre de conquêtes, d'ordre social ou politique, ne fait que constituer la « petite guerre sainte ». La « grande guerre sainte » est celle que doit mener l'homme contre ce qui, en lui-même, est ennemi de la densité et de la liberté de son âme. Par un combat intime et constant, il cherche la « paix du coeur ». Alors, même plongé dans une action extérieure violente, il aura les mains propres, l'esprit pur et en repos.
René Daumal décrit ici cette grande guerre sainte, et, nous sollicitant pour un égal effort, montre le poète à la recherche de la vraie parole mesurée, de la réalité du Verbe. C'est un des textes les plus mystérieux, les plus graves et les plus chargés de sens de la litté­rature moderne.
Daumal, fondateur du groupe Grand Jeu avec Roger Gilbert Lecomte, Roger Vailland, Rolland de Renéville, Pierre Minet, voulut refonder la poésie sur la métaphysique expé­rimentale. Sa rencontre avec Alexandre de Salzmann, compagnon de Gurdjieff, à 22 ans, fut déterminante. Le Mont Analogue comme ces pages sont directement issus d'une pra­tique de l'enseignement de Gurdjieff. Il est mort à 36 ans, en 1944.


ŒUVRES PRINCIPALES:
La Grande Beuverie.
Le Mont Analogue.
Chaque fois que l'aube paraît, essais et notes.
Poésie noire, poésie blanche, poèmes (contenant«la Guerre Sainte »).
Lettres à ses amis.
(Tous ces ouvrages aux éditions Gallimard.)

PRINCIPALES TRADUCTIONS

Mort dans l'après-midi, d'Hemingway (Gallimard).
Essais sur le bouddhisme Zen, de Suzuki (éd. Albin Michel).

L'Enseignement de Ramakrishna (éd. Albin Michel).

Sur René Daumal:
René Daumal, collection Poètes d'aujourd'hui (éd. Seghers).
Les Puissances du dedans (essai sur une famille spiri­tuelle) de Michel Random (éd. Denoël).

ÉTUDE FONDAMENTALE:
Numéro spécial des Cahiers de l'Herne sur le Grand Jeu (déc. 1968).

La Guerre Sainte



Je vais faire un poème sur la guerre. Ce ne sera peut-être pas un vrai poème, mais ce sera sur une vraie guerre.
Ce ne sera pas un vrai poème, parce que le vrai poète, s'il était ici, et si le bruit se répandait parmi la foule qu'il allât parler — alors un grand silence se ferait, un lourd silence d'abord se gonflerait, un silence gros de mille tonnerres.
Visible, nous le verrions, le poète; voyant, il nous verrait; et nous pâlirions dans nos pauvres ombres, nous lui en voudrions d'être si réel, nous les malingres, nous les gênés, nous les tout-chose.
Il serait ici, plein à craquer des mille tonnerres de la multitude des ennemis qu'il contient — car il les contient, et les contente quand il veut — incandescent de douleur et de sacrée colère, et pourtant tranquille comme un artificier, dans le grand silence il ouvrirait un petit robinet, le tout petit robinet du moulin à paroles, et par là nous lâcherait un poème, un tel poème qu'on en deviendrait vert.
Ce que je vais faire ne sera pas un vrai poème poétique de poète, car si le mot « guerre » était dit dans un vrai poème — alors la guerre, la vraie guerre dont parlerait le vrai poète, la guerre sans merci, la guerre sans compromis s'allumerait définitivement dans le dedans de nos coeurs.

Car dans un vrai poème les mots portent leurs choses.
Mais ce ne sera pas non plus discours philosophique. Car pour être philosophe, pour aimer la vérité plus que soi-même, il faut être mort à l'erreur, il faut avoir tué les traîtres complaisances du rêve et de l'illusion commode. Et cela, c'est le but et la fin de la guerre, et la guerre est à peine commencée, il y a encore des traîtres à démasquer.
Et ce ne sera pas non plus oeuvre de science. Car pour être un savant, pour voir et aimer les choses telles qu'elles sont, il faut être soi-même, et aimer se voir, tel qu'on est. Il faut avoir brisé les miroirs menteurs, il faut avoir tué d'un regard impitoyable les fantômes insinuants. Et cela, c'est le but et la fin de la guerre, et la guerre est à peine commencée, il y a encore des masques à arracher.
Et ce ne sera pas non plus un chant enthousiaste. Car l'enthousiasme est stable quand le dieu s'est dressé, quand les ennemis ne sont plus que des forces sans formes, quand le tintamarre de guerre tinte à tout casser, et la guerre est à peine commencée, nous n'avons pas encore jeté au feu notre literie.
Ce ne sera pas non plus une invocation magique, car le magicien demande à son dieu: « Fais ce qui me plaît », et il refuse de faire la guerre à son pire ennemi, si l'ennemi lui plaît; et pourtant ce ne sera pas davantage une prière de croyant, car le croyant demande à son dieu:
« Fais ce que tu veux », et pour cela il a dû mettre le fer et le feu dans les entrailles de son plus cher ennemi — ce qui est le fait de la guerre, et la guerre est à peine commencée.

Ce sera un peu de tout cela, un peu d'espoir et d'effort vers tout cela, et ce sera aussi un peu un appel aux armes. Un appel que le jeu des échos pourra me ren­voyer, et que peut-être d'autres entendront.
Vous devinez maintenant de quelle guerre je veux parler.
Des autres guerres — de celles que l'on subit — je ne parlerai pas. Si j'en parlais, ce serait de la littérature ordinaire, un substitut, un à-défaut, une excuse. Comme il m'est arrivé d'employer le mot « terrible » alors que je n'avais pas la chair de poule. Comme j'ai employé l'expression « crever de faim » alors que je n'en étais pas arrivé à voler aux étalages. Comme j'ai parlé de folie avant d'avoir tenté de regarder l'infini par le trou de la serrure. Comme j'ai parlé de mort, avant d'avoir senti ma langue prendre le goût de sel de l'irré­parable. Comme certains parlent de pureté, qui se sont toujours considérés comme supérieurs au porc domestique. Comme certains parlent de liberté, qui adorent et repeignent leurs chaînes. Comme certains parlent d'amour, qui n'aiment que l'ombre d'eux-mêmes. Ou de sacrifice, qui ne se couperaient pour rien le plus petit doigt. Ou de connaissance, qui se déguisent à leurs propres yeux. Comme c'est notre grande maladie de parler pour ne rien voir. Ce serait un substitut impuissant, comme des vieillards et des malades parlent volontiers des coups que donnent ou reçoivent les jeunes gens bien portants. Ai-je donc le droit de parler de cette autre guerre — celle que l'on ne subit pas seulement — alors qu'elle n'est peut-être pas irrémédiablement allumée en moi? Alors que j'en suis encore aux escarmouches? Certes, j'en ai rarement le droit. Mais
« rarement le droit », cela veut dire aussi « quelquefois le devoir » — et surtout le « besoin », car je n'aurai jamais trop d'alliés.

J'essaierai donc de parler de la guerre sainte.
Puisse-t-elle éclater d'une façon irréparable! Elle s'allume bien, de temps en temps, ce n'est jamais pour très longtemps. Au premier semblant de victoire, je m'admire triompher, et je fais le généreux, et je pactise avec l'ennemi. Il y a des traîtres dans la maison, mais ils ont des mines d'amis, ce serait si déplaisant de les démasquer! Ils ont leur place au coin du feu, leurs fauteuils et leurs pan­toufles, et ils viennent quand je somnole, en m'offrant un compliment, une histoire palpitante ou drôle, des fleurs et des friandises, et parfois un beau chapeau à plumes. Ils parlent à la première personne, c'est ma voix que je crois entendre, c'est ma voix que je crois émettre: « Je suis..., je sais..., je veux...» — Mensonges! Mensonges greffés sur ma chair, abcès qui me crient: « Ne nous crève pas, nous sommes du même sang! », pustules qui pleurnichent: « Nous sommes ton seul bien, ton seul ornement, continue donc à nous nourrir, il ne t'en coûte pas tellement! »
Et ils sont nombreux, et ils sont charmants, ils sont pitoyables, ils sont arro­gants, ils font du chantage, ils se coalisent... mais ces barbares ne respectent rien — rien de vrai, je veux dire, car devant tout le reste, ils sont tire- bouchonnés de respect. C'est grâce à eux que je fais figure, ce sont eux qui occupent la place et tiennent les clefs de l'armoire aux masques. Ils me disent: « Nous t'habillons; sans nous, comment te présenterais-tu dans le beau monde? » — Oh! plutôt aller nu comme une larve!

Pour combattre ces armées, je n'ai qu'une toute petite épée, à peine visible à l'oeil nu, coupante comme un rasoir, c'est vrai, et très meurtrière. Mais si petite vraiment, que je la perds à chaque instant. Je ne sais jamais où je l'ai fourrée. Et quand je l'ai retrouvée, alors je la trouve lourde à porter, et diffi­cile à manier, ma meurtrière petite épée.

Moi, je sais dire à peine quelques mots, et encore ce sont plutôt des vagis­sements, tandis qu'eux, ils savent même écrire. Il y en a toujours un dans ma bouche, qui guette mes paroles quand je voudrais parler. Il les écoute, garde tout pour lui, et parle à ma place, avec les mêmes mots - mais son immonde accent. Et c'est grâce à lui qu'on me considère, et qu'on me trouve intelligent. (Mais ceux qui savent ne s'y trompent pas: puissé-je entendre ceux qui savent!) Ces fantômes me volent tout. Après cela, ils ont beau jeu de m'apitoyer: « Nous te protégeons, nous t'exprimons, nous te faisons valoir. Et tu veux nous assassiner! Mais c'est toi-même que tu déchires, quand tu nous rabroues, quand tu nous tapes méchamment sur notre sensible nez, à nous tes bons amis.»
Et la sale pitié, avec ses tiédeurs, vient m'affaiblir. Contre vous, fantômes, toute la lumière! Que j'allume la lampe, et vous vous tairez. Que j'ouvre un oeil, et vous disparaîtrez. Car vous êtes du vide sculpté, du néant grimé. Contre vous, la guerre à outrance. Nulle pitié, nulle tolérance. Un seul droit: le droit du plus être.
Mais maintenant, c'est une autre chanson. Ils se sentent repérés. Alors, ils font les conciliants. « En effet, c'est toi le maître. Mais qu'est-ce qu'un maître sans serviteurs? Garde-nous à nos modestes places, nous promettons de t'aider. Tiens, par exemple: figure-toi que tu veuilles écrire un poème. Comment ferais-tu sans nous? »
Oui, rebelles, un jour je vous remettrai à vos places. Je vous courberai sous mon joug, je vous nourrirai de foin, et vous étrillerai chaque matin. Mais tant que vous sucerez mon sang et volerez ma parole, oh! plutôt jamais n'écrire de poèmes!
Voyez la jolie paix qu'on me propose. Fermer les yeux pour ne pas voir le crime. S'agiter du matin au soir pour ne pas voir la mort toujours béante. Se croire victorieux avant d'avoir lutté. Paix de mensonge! S'accommoder de ses lâchetés, puisque tout le monde s'en accommode. Paix de vaincus! Un peu de crasse, un peu d'ivrognerie, un peu de blasphème, sous des mots d'esprit, un peu de mascarade, dont on fait vertu, un peu de paresse et de rêverie, et même beaucoup si l'on est artiste, un peu de tout cela, avec, autour, toute une boutique de confiserie de belles paroles, voilà la paix qu'on nous pro­pose. Paix de vendus! Et pour sauvegarder cette paix honteuse, on ferait tout, on ferait la guerre à son semblable. Car il existe une vieille et sûre recette pour conserver toujours la paix en soi: c'est d'accuser toujours les autres. Paix de trahison!

Vous savez maintenant que je veux parler de la guerre sainte. Celui qui a déclaré cette guerre en lui, il est en paix avec ses semblables, et, bien qu'il soit tout entier le champ de la plus violente bataille, au-dedans du dedans de lui- même règne une paix plus active que toutes les guerres. Et plus règne la paix au-dedans du dedans, dans le silence et la solitude centrale, plus fait rage la guerre contre le tumulte des mensonges et l'innombrable illusion.

Dans ce vaste silence bardé de cris de guerre, caché du dehors par le fuyant mirage du temps, l'éternel vainqueur entend les voix d'autres silences. Seul, ayant dissous l'illusion de n'être pas seul, seul, il n'est plus seul à être seul. Mais je suis séparé de lui par ces armées de fantômes que je dois anéantir. Puissé-je un jour m'installer dans cette citadelle! Sur les remparts, que je sois déchiré jusqu'à l'os, pour que le tumulte n'entre pas dans la chambre royale! « Mais tuerai-je? » demande Ardjouna le guerrier. « Paierai-je le tribut à César? » demande un autre. -Tue, est-il répondu, si tu es un tueur. Tu n'as pas le choix. Mais si tes mains se rougissent du sang des ennemis, n'en laisse pas une goutte éclabousser la chambre royale, où attend le vainqueur immo­bile. - Paie, est-il répondu, mais ne laisse pas César jeter un seul coup d'oeil sur le trésor royal.
Et moi qui n'ai pas d'autre arme, dans le monde de César, que la parole, moi qui n'ai d'autre monnaie, dans le monde de César, que des mots, parlerai-je?
Je parlerai pour m'appeler à la guerre sainte. Je parlerai pour dénoncer les traîtres que j'ai nourris. Je parlerai pour que mes paroles fassent honte à mes actions, jusqu'au jour où une paix cuirassée de tonnerre régnera dans la chambre de l'éternel vainqueur.
Et parce que j'ai employé le mot de guerre, et que ce mot de guerre n'est plus aujourd'hui qu'un simple bruit que les gens instruits font avec leurs bouches, parce que c'est maintenant un mot sérieux et lourd de sens, on saura que je parle sérieusement et que ce ne sont pas de vains bruits que je fais avec ma bouche.

René Daumal, printemps 1940.





Juste pour mémoire, la couverture du numéro de la revue "Le nouveau Planète" d'où a été extrait ce texte de René Daumal.



mardi 10 mars 2020

Perspective





René Magritte : "Perspective Mme Récamier de David"



Que soit aux défunts accordée une dernière faveur.
Cercueils coudés pour morts préférant reposer assis... à demi "redressés" déjà.


Henri Michaux, extrait de "En rêvant à partir de peintures énigmatiques".



René Magritte : "Perspective Mme Récamier de Gérard"



Henri Michaux : Compagnons




Sur un texte d'Henri Michaux, extrait de "La nuit remue", une improvisation par Pascale Valenta (voix) et Michel Tardieu (piano). Enjoy !







La Mémoire






René Magritte : "La mémoire"



Ne verra-t-on jamais dans un beau visage silencieux, ou dans un visage sans corps, ou dans une tête en plâtre ou en marbre, le front immo­bile prendre soudain mémoire de ceci ou de cela et la tempe se mouiller du souvenir d'un ancien événement tragique ?
Si. C'est arrivé. Ici même. Une tache de sang est apparue, et s'élargit.
Sur le blanc visage sans ombre, le souvenir « marquant », d'abord se­cret s'est trahi. Le sang va sourdre de la blessure de l'âme.
Au-delà de la tempe, l'intense rouge s'étend, s'aggrave, va devenir ineffaçable.
Par la fenêtre, dans le monde du dehors, des nuages passent, qui paraissent pensés ; qui paraissent ralen­tis, qui demeurent, telle une situation grave qui ne sera jamais réglée, sur lesquels le rideau, à la fenêtre, ne sera jamais qu'à moitié fermé.
Sortie de la main du sculpteur, entrée dans la matière, la vie continue.
D'elle-même, enfin, la pierre ressent, manifeste. A présent elle revit un drame.
Saignant visage de marbre, par ailleurs inchangé, s'exprimant en silence.

Henri Michaux, extrait de "En rêvant à partir de peintures énigmatiques".