mardi 26 juin 2018

Soufisme : Fanâ' et Baqâ'






Baqâ’ (« existence », « subsistance ») est un terme soufi du vocabulaire de l’islam.
L'expérience du fanâ’ (arabe :فَناء [fanā'], littéralement anéantissement ; évanouissement) est généralement suivi par celle du baqâ’ (« existence », « subsistance ») qui permet au disciple d’intégrer son état d'éveil tout en l’harmonisant avec les contingences spatio-temporelles, les affaires du « bas-monde ».(wikipedia)


Le texte qui suit est emprunté à un article du Blog Saveur de Vivance





S’éteindre à notre illusion pour vivre dans le Réel

Tout l’édifice de la métaphysique de l’Être avec ses conséquences (relativité ou illusion du monde, recours nécessaire à la via negativa et au dépassement des oppositions…) n’a de sens que s’il s’ancre dans l’expérience du fanâ’, extinction du « moi » contingent dans le « Soi » divin, annihilation de la conscience humaine individuelle dans la Présence totalisante de Dieu.
Cette expérience est axiale dans le soufisme mais aussi, plus généralement, en islam, puisqu’elle porte l’attestation de l’Unicité (tawhîd) à son degré ultime, et en extrait la quintessence. Les oulémas les plus exotéristes ont donc agréé le fanâ’, en tant que réalisation de la servitude ontologique (islâm).

Les soufis postulent que la seule solution pour connaître Dieu est de s’anéantir dans Son unicité ; de la sorte, l’homme réalise par une expérience tangible que son être et celui du monde n’ont pas de teneur objective : la conscience trompeuse d’être un sujet autonome est pulvérisée, la dualité du sujet/objet est dépassée puisque le sujet s’est volatilisé.
En termes mystiques, l’amant est devenu l’Aimé, le contemplant le Contemplé. Le fanâ’ est vécu comme une libération des souffrances qu’impliquent les limitations de l’ego. Il n’y a pas d’autre issue au labyrinthe de la conscience individuelle conditionnée, en effet, que de détruire celle-ci.
Cette immersion dans « l’océan de l’Unicité » s’accompagne d’une ivresse (sukr) sans pareille.
Sur le plan cognitif, elle correspond à la « conscience unitive » (jam‘). Celle-ci fait suite à l’état ordinaire, profane, de la « conscience séparative » (farq) qui oppose le Réel au monde phénoménal. Par le jam‘, l’individu rassemble toutes les choses qui constituent le monde pour les ramener à leur indifférenciation originelle. Il est tellement dominé par la vision de Dieu qu’il ne perçoit aucune séparation entre les choses et lui .




Cependant, l’extinction unifiante en Dieu n’est pas considérée comme l’acmé de la réalisation spirituelle.
Elle n’est que le prélude à une expérience plus accomplie, celle du baqâ’ : l’initié, ayant consumé ses attributs individuels, « subsiste » désormais en et par Dieu, ce sont les Attributs divins qui agissent en lui.
Selon un hadîth qudsî fréquemment cité par les soufis, Dieu est devenu « l’ouïe par laquelle il entend, la vue par laquelle il regarde, la main avec laquelle il saisit et le pied avec lequel il marche ».
Dans la première phase, celle du fanâ’, l’homme ne voyait rien en dehors de Dieu ; dans la seconde, celle du baqâ’, il Le voit en tout.
A l’ivresse de l’immersion en Dieu succède la sobriété qui permet à l’initié d’être à la fois avec Dieu et avec le monde. Laissant Dieu disposer de lui comme Il veut, il réalise sa servitude ontologique (‘ubûdiyya) en même temps qu’il se met au service des hommes.

Cette double expérience du fanâ’/baqâ’ est si essentielle dans le soufisme que Junayd considère qu’elle le définit à elle seule. « Le tasawwuf, dit-il, se résume en ce que le Réel te fasse mourir à toi-même, et te fasse revivre par Lui . » Ce thème est la transposition sur un plan mystique du verset coranique : « Tout ce qui se trouve sur terre est évanescent (fanin). Seule subsiste (yabqâ) la face de ton Seigneur, pleine de majesté et de munificence » (Cor. 55 : 26-27) .
Au degré du baqâ’, « le mental, dont l’activité s’était complètement arrêtée au stade précédent, reprend sa fonction cognitive normale, et le monde phénoménal réapparaît lui aussi. Le monde se déploie à nouveau aux yeux de l’homme sous la forme des vagues déferlantes de la multiplicité.
Les choses qui avaient été ‘‘réunies’’ dans l’unité se séparent à nouveau les unes des autres en autant d’entités différentes. C’est pourquoi on appelle cette étape celle de la ‘‘séparation après l’unification’’ ou la ‘‘seconde séparation’’ ».

Dès lors,"l’initié" perçoit simultanément l’Unité dans la multiplicité et la multiplicité dans l’Unité sans que l’une ne voile l’autre. C’est ce que Ibn ‘Arabî appelle jam‘ al-jam‘ : les choses phénoménales qui avaient toutes été précédemment réduites à l’unité absolue dans le fanâ’, c’est-à-dire dans la première conscience unitive, sont à nouveau séparées pour être encore « rassemblées » dans cette nouvelle vision de l’unité. Présent à toute chose, par Dieu et non par lui-même, l’initié « reconnaît son droit à chacune des deux présences [humaine et divine], et établit une balance dans sa vision des choses ». Il donne à chaque niveau de réalité la considération qu’il mérite.




Un tel être est appelé en soufisme « celui qui possède les deux yeux » (dhû l-‘aynayn), en référence au Coran : « Ne lui [l’homme] avons-Nous pas donné deux yeux […] Ne lui avons-Nous pas montré les deux voies ? » (Cor. 90 : 8, 10). La plupart des hommes ont une vision borgne du monde : ils ne voient que le monde manifesté, et tout le reste leur est voilé ; il en va de même, bien sûr, pour les scientifiques positivistes. Les théologiens exotéristes et le commun des croyants ne voient à leur tour que d’un œil, car ils considèrent Dieu comme transcendant ou immanent, alors qu’Il est les deux à la fois. L’astrophysicien Hubert Reeves tient des propos d’une similitude saisissante : « Nous ne pouvons pas vivre une seule démarche, à peine de devenir fous ou de nous dessécher complètement. Il nous faut apprendre à vivre maintenant en pratiquant à la fois la science et la poésie, il nous faut apprendre à garder les deux yeux ouverts en même temps ».

Même chez les initiés, la vision des « deux yeux » n’est pas assurée. Ceux qui sont plongés dans le fanâ’ voient que « tout est Lui » et donc ils ne voient que l’Unité. Seul « celui qui a les deux yeux », qui est dans le baqâ’, a une vision plénière de la Réalité. « De son œil droit il voit l’Unité : la Réalité absolue et rien d’autre que l’Unité ; et de son œil gauche il voit la multiplicité : le monde phénoménal. Mais le plus important, dans le cas de cet homme, c’est qu’en plus de sa vision simultanée de l’Unité et de la multiplicité, il sait que celles-ci sont, en dernière analyse, une seule et même chose » : c’est le jam‘ al-jam‘.



Images : la Grande Mosquée de Lahore, Pakistan (2004)



samedi 23 juin 2018

Deux Maîtres, une même Idée...




Deux contextes différents, mais une idée commune à la base de ces deux textes, qui ensuite continuent chacun dans leur propre direction.





"Avant la publication, l’auteur a un droit incontestable et illimité. Mais dès que l’oeuvre est publiée, l’auteur n’en est plus le maître. C’est alors l’autre personnage qui s’en empare. Appelez-le du nom que vous voudrez : esprit humain, domaine public, société. C’est ce personnage-là qui dit : “je suis là, je prends cette oeuvre, j’en fais ce que je crois devoir en faire, moi, esprit humain ; Je la possède, elle est à moi désormais”.
Victor Hugo






"(...)Qu'y a-t-il là, à voir objectivement? Tant que vous gardiez votre manuscrit par devers vous, il vous appartenait. Maintenant que le livre a été publié, il appartient à tout le monde. Chacun va exprimer son opinion, pour ou contre, suivant ce qu'il aime ou ce qu'il n'aime pas. Vous devez observer et noter l'intensité avec laquelle ces opinions pour ou contre s'expriment, ce qui vous permettra de voir la vérité qui se cache derrière de virulentes critiques. Ainsi vous comprendrez la vrai nature de la société et la manière dont les gens sentent et pensent..."
Swami Prajnanpad (lettre à Sumangal Prakash)


 
Quelques partages sur ce même sujet:

Ariaga

J'adhère, nos textes quand nous les offrons ne nous appartiennent plus. je reçois des mails me disant que je mon blog est pillé. Peu m'importe, revendiquer à ce sujet serait comme demander que l'on me rende mon souffle quand j'ai expiré.

 
Lise

Il en est ainsi de toute parole..
Une fois émise elle ne nous appartient plus..
D'ailleurs était elle vraiment notre dans le brouillard de nos idées?
La laisser sortir c'est prendre le risque de découvrir "tout le reste".


 
Mutti

J'aime l'idée du "droit incontestable et illimité" de libérer les pensées, les idées qui jaillissent de nos têtes pensantes... quant à s'en faire "propriétaire", seul l'ego en est capable...

J'aime l'idée du partage, une simple offrande en vérité pourtant chargée d'une plus que certaine "responsabilité"... d'où l'apprentissage de discerner ce qui peut, sans trop de dommages être ainsi, dans le monde, libéré...




jeudi 21 juin 2018

21 Juin 2018 : Solstice d'été et Fête de la Musique






Une compilation de morceaux publiés sur ce blog, pour fêter la musique et l'été qui commence aujourd'hui!












vendredi 15 juin 2018

mardi 12 juin 2018

Vivre en Présence n°42 : Cheikh Khaled Bentounes - Hommage à Arnaud Desjardins









Extraits de la page Facebook «Vivre en Présence»





« J’étais encore enfant lorsque Arnaud Desjardins et Denise sa première femme, vinrent à Mostaganem en 1961. Dans le contexte de la guerre d’Algérie, nous étions très étonnés de voir deux Européens venir à la zâwiya située dans le quartier de Tijdit, réputé dangereux.
Accueillis par mon père, le cheikh el-Mehdî, nous n’avions approché Arnaud et Denise qu’à la fin du cours coranique et je n’en garde qu’un souvenir fugitif. C’est bien plus tard, en 1970, quand je vivais à la zâwiya d’Ivry, que je revis Arnaud, Salle Pleyel, lors de ses conférences et de la projection de ses très beaux films sur les traditions spirituelles orientales.
En 1990, à l’Assemblée Générale des amis de Fond d’Isère, nous nous sommes revus. Ce fut un grand bonheur et l’intimité partagée en toute simplicité la veille de l’Assemblée restera présente dans mon coeur. J’ai senti que le respect qu’il me témoignait s’adressait plus à la tradition que je représentais qu’à ma propre personne.
Cette attitude m’a permis de mesurer la sagesse et l’expérience de cet homme. Le fait qu’il accepte l’autre et le situe sur le même plan – alors que nous sommes de niveau et d’âges différents – témoigne d’une remarquable maîtrise de soi et de la maturité de sa réalisation spirituelle.
Lors de ma venue à Hauteville en 1996, j’ai découvert un lieu ouvert sur le monde et les autres traditions. La qualité du silence qui y règne est propice à la transmission d’un enseignement spirituel vrai, simple et sobre. Je souhaite qu’un havre de paix comme celui-ci perdure et que l’esprit qui l’anime demeure à jamais. »
Cheikh Bentounes
Extrait de la revue «Questions De», n° 111 (Édition Albin Michel)







«Être en Présence, c'est être en intimité avec soi-même et le partager ensemble, c'est savoir se relier dans l'instant avec ce qui nous habite en profondeur, c'est savoir écouter à partir de cette même profondeur, c'est être là, tranquille, disponible, attentif, vulnérable.
Vivre en Présence, c'est actualiser tout cela, ici et maintenant, instant après instant.»








After-Chèvre



Avertissement : les images n'ont rien à voir avec les textes, ce qui explique le titre générique de l'article.




1
Tiens voilà le Bon Dieu qui rapplique à la hâte
Délicieux compagnon ami de longue date
Il vient pour nous offrir l’habile sérénade
Des angélus moqueurs aux carillons agiles
Et nous souffler son verbe conjugaison subtile
Voix du ciel qui résonne et ordonne adéquate
D’illuminer nos coeurs et ouvrir délicate
La danse de nos amours à jamais immédiate
(1994)




2
─ Grand-Père, c’est quoi, tous ces mots ?
─ Quels mots ?
─ Ces mots de bonheur, d’espoir, d’envie, de compassion, de passion dépassant la passivité du passant pour accéder enfin à l’attention du patient...
─ Halte, misérable, ces mots ne font que bavarder entre eux ; où se cache donc le sens, où se cache-t-il, en admettant qu’il y en ait un, ou plusieurs ? Car pas du tout ne conviendrait guère à ce jeu de l’Où...
─ Du sens des mots proviennent tous les maux !
─ Ce n’est guère motivant
─ Le motif n’est pas à propos
─ Ni la démo de ces mots-là
─ Autorisés ?
─ Motorisés !
(1994)






lundi 11 juin 2018

Claude Debussy : Children's corner







Les 6 pièces pour piano de Claude Debussy regroupées sous l'appellation «Children's corner» ont inspiré dans les années 80 un spectacle destiné au jeune public, spectacle pour lequel il m'avait été demandé de créer un arrangement de ces pièces pour ensemble de synthétiseurs. Je me suis associé à l'époque avec un autre pianiste, Daniel Pinès, qui a réalisé les pièces 1, 5 et 6, ayant pour ma part réalisé les 2, 3 et 4. Voici le résultat, cet enregistrement étant totalement inédit.




Claude Debussy avec sa fille


Voici la version originale, brillamment interprétée au piano par Arturo Benedetti Michelangeli




Claude Debussy




Albert Marcoeur : «Elle était belle...»








Albert Marcoeur est un musicien et chanteur français inclassable, né le 12 décembre 1947, à Dijon. Il commence sa carrière au début des années 1970. Féru d'expérimentations mélodiques, rythmiques et sonores, il n'en est pas moins un auteur de textes à la fois légers, drolatiques et décalés. Ses côtés expérimentateur, musicien éprouvé et amuseur lui valurent un temps l'appellation de "Frank Zappa français" (suite sur Wikipedia).

Aller sur le site d'
Albert Marcoeur.


Extrait de son deuxième album ("Album à colorier", enregistré en 1975), un titre que j'aime particulièrement pour sa musique, mais aussi pour ce qu'il m'évoque (j'ai animé les bals populaires pendant pas mal d'années!), alors voici : "Elle était belle". Et en bonus, l'histoire du Père Grimoine...







vendredi 8 juin 2018

Lumière Lunaire




Lunaria (Monnaie du Pape, Lunaire, Herbe aux écus, médaille-de-Judas, satin blanc).


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mercredi 6 juin 2018

Psychotropes (3ème édition)







De quelques commentaires sur l'utilisation de substances psychotrophes (ou psychodysleptiques, ou encore lucidogènes)

602. — Pendant que Shrî Bhagavân prenait son bain, quelques fidèles autour de lui conversaient entre eux. Ils lui demandèrent ce qu'il convenait de penser de l'usage du haschisch (ganja).

M. Oh Ganja! Les fumeurs de haschisch éprouvent sous son influence un immense bonheur. Comment décrire leur bonheur? Ils hurlent à pleine voix «ânanda, ânanda» Joignant le geste à la parole, le Maharshi se mit à les imiter et marcher en titu­bant. Tout en continuant sa pantomime, il s'approcha d'un fidèle. Il lui mit les mains autour du cou, en ayant l'air de parodier les fumeurs de haschisch et en criant « ânanda, ânanda ».

A partir de cet instant, le fidèle se sentit complètement trans­formé. Il résidait depuis huit ans à l'âshram. Il avoua que, depuis cet incident, son esprit était en paix.
(Ramana Maharshi, l'enseignement)



« De tout temps, dit M. Th. G***, les Orientaux, à qui leur religion interdit l'usage du vin, ont cherché à satisfaire, par diverses préparations, ce besoin d'excitation intellectuelle commun à tous les peuples, et que les nations de l'Occident con­tentent au moyen de spiritueux et de boissons fermentées. Le désir de l'idéal est si fort chez l'homme, qu'il tâche, autant qu'il est en lui, de relâcher les liens qui retiennent l'âme au corps; et comme l'extase n'est pas à la portée de toutes les natures, il boit de la gaieté, il fume de l'oubli et mange de la folie, sous la forme du vin, du tabac et du hachisch. — Quel étrange problème! un peu de liqueur rouge, une bouffée de fumée, une cuillerée d'une pâte verdâtre, et l'âme, cette essence impalpable, est modifiée à l'instant! Les gens graves font mille extravagances; les paroles jaillissent involontairement de la bouche des si­lencieux : Héraclite rit aux éclats, et Démocrite pleure! ...
(Théophile Gautier, cité par Moreau de Tours)

(A propos du Cannabis)
Je ne donne pas ici une étude générale sur ses effets, sur les visions fantasmagoriques qu'il pro­digue. Les pages suivantes ne constituent pas non plus le complément de mes premières observations.
J'ai voulu le rencontrer à d'autres niveaux.
Trois opérations majeures : espionner le chanvre. Avec le chanvre espionner l'esprit. Avec le chanvre s'espionner soi-même.
Espion de premier ordre, le chanvre. Apprendre à l'utiliser et la patiente expérience des boulever­sements du mental.
Certes, il est intraduisible. Tout est intradui­sible. Lui, particulièrement : sa désinvolture, son manque de poids, son manque d'âme, son impertinence, ses jeux iconoclastes et libertins, ses rébus. J'ai été à la chasse. Beaucoup sans doute m'a échappé.
(Henri Michaux, "La connaissance par les gouffres")





Et maintenant admettez ce principe qui est la seule justifica­tion du goût des stupéfiants : ce que tous les drogués demandent consciemment ou inconsciemment aux drogues, ce ne sont jamais ces voluptés équivoques, ce foisonnement hallucinatoire d'images fantastique, cette hyperacuité sensuelle, cette excita­tion et autres balivernes dont rêvent tous ceux qui ignorent les « paradis artificiels ». C'est uniquement et tout simplement un changement d'état, un nouveau climat où leur conscience d'être soit moins douloureuse.
Ne pourront jamais comprendre : tous mes ennemis, les gens d'humeur égale et de sens rassis, les français-moyens, les ronds de cuir de l'intelligence, tous ceux dont l'esprit, instrument primitif et grossier mais incassable, est toujours prêt à s'appli­quer à ses usages journaliers, sans jamais connaître ni la nuit solide de l'abrutissement pétrifié ni l'agilité miraculeuse de l'éclair à tuer Dieu. Ils ne se doutent pas que par opposition aux poissons à bouche ronde que l'on nomme cyclostomes, les psychiatres ont baptisé du vocable de « cyclothymiques » un certain nombre de « malades » dont la vie s'écoule ainsi en alternances infernales et régulières d'états hypo et d'états hyper, d'enthousiasmes et de dépressions spirituels. Bien souvent ceux qui connaissent la lancinante douleur de ces dépressions lui préfèrent le suicide.
Plus incompréhensible encore leur sera l'état de l'homme qui souffre de la conscience effroyablement claire. Il s'agit de la douleur peu commune aux mortels de se trouver soudain trop « intel­ligent ». Il est bien vain de tenter de faire naître dans un esprit qui ne l'a pas expérimenté, l'approximation de cet état qui selon un déterminisme inconnu, en un instant soudain, plonge un être dans l'horreur froide et tenace du voile déchiré des antiques mystères. C'est devant la disponibilité la plus absolue de la conscience, le rappel brusque de l'inutilité de l'acte en cours, devenu symbole de tout Acte, devant le scandale d'être et d'être limité sans connaissance de soi-même. Essence de l'angoisse en soi qui fait les fous, qui fait les morts.
(Roger Gilbert-Lecomte, "Monsieur Morphée empoisonneur public")




Les drogues nous ennuient avec leur paradis.
Qu'elles nous donnent plutôt un peu de savoir.
Nous ne sommes pas un siècle à paradis.


Toute drogue modifie vos appuis. L'appui que vous preniez sur vos sens, l'appui que vos sens prenaient sur le monde, l'appui que vous preniez sur votre impression générale d'être. Ils cèdent. Une vaste redistribution de la sensibilité se fait, qui rend tout bizarre, une complexe, continuelle redistribution de la sensibilité. Vous sentez moins ici, et davantage là. Où « ici » ? Où « là » ? Dans des dizaines d'« ici », dans des dizaines de « là », que vous ne vous connaissiez pas, que vous ne reconnaissez pas. Zones obscures qui étaient claires. Zones légères qui étaient lourdes. Ce n'est plus à vous que vous aboutissez, et la réalité, les objets même, perdant leur masse et leur raideur, cessent d'opposer une résistance sérieuse à l'omniprésente mobilité transformatrice.
Des abandons paraissent, de petits (la drogue vous chatouille d'abandons), de grands aussi. Cer­tains s'y plaisent. Paradis, c'est-à-dire abandon. Vous subissez de multiples, de différentes invita­tions à lâcher... Voilà ce que les drogues fortes ont en commun et aussi que c'est toujours le cer­veau qui prend les coups, qui observe ses coulisses, ses ficelles, qui joue petit et grand jeu, et qui, ensuite, prend du recul, un singulier recul.
(Henri Michaux, "La connaissance par les gouffres")


Il arrive — mais rarement — qu'ayant entrevu un autre monde grâce au L.S.D., sans devenir toxicomane, cet éclair se transforme en une soif qui vous pousse à chercher plus avant. Il est donc bon de prendre une fois du L.S.D., mais il est difficile de savoir quand et comment s'arrêter. Le premier « voyage » n'est pas nocif. Vous prenez conscience de l'existence d'un autre monde et commencez votre quête, à cause du L.S.D. Mais il est difficile de s'arrêter — voilà le problème. Si vous en êtes capable, il est bon de faire un essai, mais le « si » est très problématique.
Mulla Nasrudin a dit qu'il ne prenait jamais plus d'un verre de vin. Plusieurs de ses amis n'en croyaient rien, car ils l'avaient vu boire un verre après l'autre. Il leur expliqua : « Le second est pris par le premier ; « moi » je n'en prends qu'un seul. Le second est pris par le premier et le troisième par le second. Je ne suis plus le maître. Je ne suis maître que du premier. Aussi comment dirais-je que je bois plus d'un verre ; je n'en prends qu'un seul — toujours ! Après le premier verre, vous êtes encore maître de vous, mais après le second, vous ne l'êtes plus. Le premier voudra en prendre un deuxième, et ainsi de suite. Ce n'est plus vous qui exercez le contrôle ».
Commencer une chose est facile, car vous en êtes maître. Y mettre un terme est difficile, car alors vous ne l'êtes plus. Je ne suis donc pas contre le L.S.D...à une condition : que vous en restiez le maître. Dans ce cas, tout est bien. Ayez recours à n'importe quoi mais restez- en le maître. Sinon ne vous aventurez pas sur une route dangereuse. Abstenez-vous-en. C'est préférable.
(Bhagwan Shree Rajneesh, "la méditation dynamique")



Pape de la nouvelle secte, Timothy Leary persiste à voir dans l'emploi maîtrisé des drogues psychédéliques la porte du paradis terrestre et le ferment d'une mutation culturelle et sociale. Mais pour Dick Alpert, le coeur n'y est déjà plus. En vérité, il ne sait plus à quelle pilule se vouer et sombre insidieusement dans la dépression de la « descente ». Car les hallucinogènes, s'ils procu­rent un ticket d'entrée au jardin d'Éden, ne donnent en rien les moyens de s'y établir à jamais. Sa visite terminée, le touriste psychédélique, si désireux soit-il d'élire domicile en ce luxuriant domaine, se voit gentiment mais fermement poussé vers la sortie. S'empare alors de lui une nostalgie d'autant plus lancinante que, tout en pouvant indéfiniment renouveler ses incursions au royaume des cieux, il sait y être à jamais interdit de résidence.
« Durant ces quelques années, nous avions cessé de croire qu'une seule expérience suffirait à faire de nous des êtres à jamais illuminés. Nous nous rendions compte que cela ne serait pas si simple. Pendant cinq ans, je m'attaquai au problème de la " descente ". Au bout de six ans, je réalisai que, quelque ingénio­sité que je mette à préparer l'expérience, si haut que j'aille, je retomberais toujours. Et c'était une expérience très frustrante : c'était un peu comme si après avoir eu accès au royaume des cieux, on s'en était trouvé chassé. Au bout de deux ou trois cents fois, une dépression tout à fait spéciale commence à s'emparer de vous... Je me rendais compte que je n'en savais pas encore assez ! »
En 1967, plus de cinq ans après le déclenchement de la tornade psychédélique, Richard Alpert a fait le deuil de ses illusions. Sans le moins du monde renier l'apport du LSD, il a cessé d'y voir la panacée universelle et demeure à nouveau seul avec sa question. Force lui est de constater cette fois encore qu'il ne sait pas.
L'inconnaissance comporte des degrés. L'homme de trente-six ans ainsi mis au pied du mur n'est plus celui qui, en 1961, faisait face à la même épreuve. Sans doute ce questionnement est-il à présent plus cruel : Alpert s'est exposé, a laissé la vie l'émerveiller et le blesser. Renonçant à sa carapace d'universitaire membre de l'élite, il s'est ouvert à l'inconnu. Que faire, qu'entreprendre ? Sa carrière de psychologue à jamais derrière lui, Alpert ne peut sans tricher persister à prêcher d'un bout à l'autre du pays la bonne nouvelle du LSD, puisqu'il avoue à présent en ignorer le juste usage.
(Gilles Farcet, "L'homme se lève à l'ouest", chapitre sur Richard Alpert, aka Ram Dass)


Conclusion, par les Freak Brothers

 Il vaut mieux avoir de l'herbe et pas d'fric
que du fric et pas d'herbe ! 





lundi 4 juin 2018

Du Temps et des Roses




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samedi 2 juin 2018

L'Humour du Prochain n°44 : Chris Bennett






Extraits de la page Facebook «L'Humour du Prochain», qui, comme son nom l'indique, est consacrée au partage d'humour sous toutes ses formes et déclinaisons.