mardi 30 avril 2019

Strawberry Alarm Clock : Incense and Peppermint








Un groupe que j'ai écouté avec délice dans mes jeunes années... Strawberry Alarm Clock.








lundi 29 avril 2019

Léo Ferré : Il n'y a plus rien








IL N'Y A PLUS RIEN



Écoute, écoute... Dans le silence de la mer, il y a comme un balancement maudit qui vous met le coeur à l'heure, avec le sable qui se remonte un peu, comme les vieilles putes qui remontent leur peau, qui tirent la couverture.

Immobile... L'immobilité, ça dérange le siècle.
C'est un peu le sourire de la vitesse, et ça sourit pas lerche, la vitesse, en ces temps.
Les amants de la mer s'en vont en Bretagne ou à Tahiti...
C'est vraiment con, les amants.

IL n'y a plus rien

Camarade maudit, camarade misère...
Misère, c'était le nom de ma chienne qui n'avait que trois pattes.
L'autre, le destin la lui avait mise de côté pour les olympiades de la bouffe et des culs semestriels qu'elle accrochait dans les buissons pour y aller de sa progéniture.
Elle est partie, Misère, dans des cahots, quelque part dans la nuit des chiens.
Camarade tranquille, camarade prospère,
Quand tu rentreras chez toi
Pourquoi chez toi?
Quand tu rentreras dans ta boîte, rue d'Alésia ou du Faubourg
Si tu trouves quelqu'un qui dort dans ton lit,
Si tu y trouves quelqu'un qui dort
Alors va-t-en, dans le matin clairet
Seul
Te marie pas
Si c'est ta femme qui est là, réveille-la de sa mort imagée

Fous-lui une baffe, comme à une qui aurait une syncope ou une crise de nerfs...
Tu pourras lui dire: "T'as pas honte de t'assumer comme ça dans ta liquide sénescence.
Dis, t'as pas honte? Alors qu'il y a quatre-vingt-dix mille espèces de fleurs?
Espèce de conne!
Et barre-toi!
Divorce-la
Te marie pas!
Tu peux tout faire:
T'empaqueter dans le désordre, pour l'honneur, pour la conservation du titre...

Le désordre, c'est l'ordre moins le pouvoir!

Il n'y a plus rien

Je suis un nègre blanc qui mange du cirage
Parce qu'il se fait chier à être blanc, ce nègre,
Il en a marre qu'on lui dise: " Sale blanc!"

A Marseille, la sardine qui bouche le Port
Était bourrée d'héroïne
Et les hommes-grenouilles n'en sont pas revenus...
Libérez les sardines
Et y'aura plus de mareyeurs!

Si tu savais ce que je sais
On te montrerait du doigt dans la rue
Alors il vaut mieux que tu ne saches rien
Comme ça, au moins, tu es peinard, anonyme, Citoyen!

Tu as droit, Citoyen, au minimum décent
A la publicité des enzymes et du charme
Au trafic des dollars et aux trafiquants d'armes
Qui traînent les journaux dans la boue et le sang
Tu as droit à ce bruit de la mer qui descend
Et si tu veux la prendre elle te fera du charme
Avec le vent au cul et des sextants d'alarme
Et la mer reviendra sans toi si tu es méchant

Les mots... toujours les mots, bien sûr!
Citoyens! Aux armes!
Aux pépées, Citoyens! A l'Amour, Citoyens!
Nous entrerons dans la carrière quand nous aurons cassé la gueule à nos ainés!
Les préfectures sont des monuments en airain... un coup d'aile d'oiseau ne les entame même pas... C'est vous dire!

Nous ne sommes même plus des juifs allemands
Nous ne sommes plus rien

Il n'y a plus rien

Des futals bien coupés sur lesquels lorgnent les gosses, certes!
Des poitrines occupées
Des ventres vacants
Arrange-toi avec ça!

Le sourire de ceux qui font chauffer leur gamelle sur les plages reconverties et démoustiquées
C'est-à-dire en enfer, là où Dieu met ses lunettes noires pour ne pas risquer d'être reconnu par ses admirateurs
Dieu est une idole, aussi!
Sous les pavés il n'y a plus la plage
Il y a l'enfer et la Sécurité
Notre vraie vie n'est pas ailleurs, elle est ici
Nous sommes au monde, on nous l'a assez dit
N'en déplaise à la littérature

Les mots, nous leur mettons des masques, un bâillon sur la tronche
A l'encyclopédie, les mots!
Et nous partons avec nos cris!
Et voilà!

Il n'y a plus rien... plus, plus rien

Je suis un chien?
Perhaps!
Je suis un rat
Rien

Avec le coeur battant jusqu'à la dernière battue

Nous arrivons avec nos accessoires pour faire le ménage dans la tête des gens:
"Apprends donc à te coucher tout nu!
"Fous en l'air tes pantoufles!
"Renverse tes chaises!
"Mange debout!
"Assois-toi sur des tonnes d'inconvenances et montre-toi à la fenêtre en gueulant des gueulantes de principe

Si jamais tu t'aperçois que ta révolte s'encroûte et devient une habituelle révolte, alors,
Sors
Marche
Crève
Baise
Aime enfin les arbres, les bêtes et détourne-toi du conforme et de l'inconforme
Lâche ces notions, si ce sont des notions
Rien ne vaut la peine de rien

Il n'y a plus rien... plus, plus rien

Invente des formules de nuit: CLN... C'est la nuit!
Même au soleil, surtout au soleil, c'est la nuit
Tu peux crever... Les gens ne retiendront même pas une de leur inspiration.
Ils canaliseront sur toi leur air vicié en des regrets éternels puant le certificat d'études et le catéchisme ombilical.
C'est vraiment dégueulasse
Ils te tairont, les gens.
Les gens taisent l'autre, toujours.
Regarde, à table, quand ils mangent...
Ils s'engouffrent dans l'innommé
Ils se dépassent eux-mêmes et s'en vont vers l'ordure et le rot ponctuel!

La ponctuation de l'absurde, c'est bien ce renversement des réacteurs abdominaux, comme à l'atterrissage: on rote et on arrête le massacre.
Sur les pistes de l'inconscient, il y a des balises baveuses toujours un peu se souvenant du frichti, de l'organe, du repu.

Mes plus beaux souvenirs sont d'une autre planète
Où les bouchers vendaient de l'homme à la criée

Moi, je suis de la race ferroviaire qui regarde passer les vaches
Si on ne mangeait pas les vaches, les moutons et les restes
Nous ne connaîtrions ni les vaches, ni les moutons, ni les restes...
Au bout du compte, on nous élève pour nous becqueter
Alors, becquetons!
Côte à l'os pour deux personnes, tu connais?

Heureusement il y a le lit: un parking!
Tu viens, mon amour?
Et puis, c'est comme à la roulette: on mise, on mise...
Si la roulette n'avait qu'un trou, on nous ferait miser quand même
D'ailleurs, c'est ce qu'on fait!
Je comprends les joueurs: ils ont trente-cinq chances de ne pas se faire mettre...
Et ils mettent, ils mettent...
Le drame, dans le couple, c'est qu'on est deux
Et qu'il n'y a qu'un trou dans la roulette...

Quand je vois un couple dans la rue, je change de trottoir

Te marie pas
Ne vote pas
Sinon t'es coincé

Elle était belle comme la révolte
Nous l'avions dans les yeux,
Dans les bras dans nos futals
Elle s'appelait l'imagination

Elle dormait comme une morte, elle était comme morte
Elle sommeillait
On l'enterra de mémoire

Dans le cocktail Molotov, il faut mettre du Martini, mon petit!

Transbahutez vos idées comme de la drogue... Tu risques rien à la frontière
Rien dans les mains
Rien dans les poches

Tout dans la tronche!

- Vous n'avez rien à déclarer?
- Non.
- Comment vous nommez-vous?
- Karl Marx.
- Allez, passez!

Nous partîmes... Nous étions une poignée...
Nous nous retrouverons bientôt démunis, seuls, avec nos projets d'imagination dans le passé
Écoutez-les... Écoutez-les...
Ça râpe comme le vin nouveau
Nous partîmes... Nous étions une poignée
Bientôt ça débordera sur les trottoirs
La parlote ça n'est pas un détonateur suffisant
Le silence armé, c'est bien, mais il faut bien fermer sa gueule...
Toutes des concierges!
Écoutez-les...

Il n'y a plus rien

Si les morts se levaient?
Hein?

Nous étions combien?
Ça ira!

La tristesse, toujours la tristesse...

Ils chantaient, ils chantaient...
Dans les rues...

Te marie pas Ceux de San Francisco, de Paris, de Milan
Et ceux de Mexico
Bras dessus bras dessous
Bien accrochés au rêve

Ne vote pas

0 DC8 des Pélicans
Cigognes qui partent à l'heure
Labrador Lèvres des bisons
J'invente en bas des rennes bleus
En habit rouge du couchant
Je vais à l'Ouest de ma mémoire
Vers la Clarté vers la Clarté

Je m'éclaire la Nuit dans le noir de mes nerfs
Dans l'or de mes cheveux j'ai mis cent mille watts
Des circuits sont en panne dans le fond de ma viande
J'imagine le téléphone dans une lande
Celle où nous nous voyons moi et moi
Dans cette brume obscène au crépuscule teint
Je ne suis qu'un voyant embarrassé de signes
Mes circuits déconnectent
Je ne suis qu'un binaire

Mon fils, il faut lever le camp comme lève la pâte
Il est tôt 
Lève-toi 
Prends du vin pour la route
Dégaine-toi du rêve anxieux des biens assis
Roule Roule mon fils vers l'étoile idéale
Tu te rencontreras, tu te reconnaîtras
Ton dessin devant toi, tu rentreras dedans
La mue ça se fait à l'envers dans ce monde inventif
Tu reprendras ta voix de fille et chanteras demain
Retourne tes yeux au-dedans de toi
Quand tu auras passé le mur du mur
Quand tu auras outrepassé ta vision
Alors tu verras : rien !

Il n'y a plus rien

Que les pères et les mères
Que ceux qui t'ont fait
Que ceux qui ont fait tous les autres
Que les "monsieur"
Que les "madame"
Que les "assis" dans les velours glacés, soumis, mollasses
Que ces horribles magasins bipèdes et roulants
Qui portent tout en devanture
Tous ceux-là à qui tu pourras dire:

Monsieur!
Madame!

Laissez donc ces gens-là tranquilles
Ces courbettes imaginées que vous leur inventez
Ces désespoirs soumis
Toute cette tristesse qui se lève le matin à heure fixe pour aller gagner VOS sous,
Avec les poumons resserrés
Les mains grandies par l'outrage et les bonnes moeurs
Les yeux défaits par les veilles soucieuses...
Et vous comptez vos sous?
Pardon.... LEURS sous!

Ce qui vous déshonore
C'est la propreté administrative, écologique dont vous tirez orgueil
Dans vos salles de bains climatisées
Dans vos bidets déserts
En vos miroirs menteurs...

Vous faites mentir les miroirs
Vous êtes puissants au point de vous refléter tels que vous êtes
Cravatés
Envisonnés
Empapaoutés de morgue et d'ennui dans l'eau verte qui descend
des montagnes et que vous vous êtes arrangés pour soumettre
A un point donné
A heure fixe
Pour vos narcissiques partouzes.
Vous vous regardez et vous ne pouvez même plus vous reconnaître
Tellement vous êtes beaux
Et vous comptez vos sous
En long
En large
En marge
De ces salaires que vous lâchez avec précision
Avec parcimonie
J'allais dire "en douce" comme ces aquilons avant-coureurs et qui racontent les exploits du bol alimentaire, avec cet apparat vengeur et nivellateur qui empêche toute identification...
Je veux dire que pour exploiter votre prochain, vous êtes les champions de l'anonymat.

Les révolutions? Parlons-en!
Je veux parler des révolutions qu'on peut encore montrer
Parce qu'elles vous servent,
Parce qu'elles vous ont toujours servis,
Ces révolutions de "l'histoire",
Parce que les "histoires" ça vous amuse, avant de vous intéresser,
Et quand ça vous intéresse, il est trop tard, on vous dit qu'il s'en prépare une autre.
Lorsque quelque chose d'inédit vous choque et vous gêne,
Vous vous arrangez la veille, toujours la veille, pour retenir une place
Dans un palace d'exilés, entouré du prestige des déracinés.
Les racines profondes de ce pays, c'est Vous, paraît-il,
Et quand on vous transbahute d'un "désordre de la rue", comme vous dites, à un "ordre nouveau" comme ils disent, vous vous faites greffer au retour et on vous salue.

Depuis deux cent ans, vous prenez des billets pour les révolutions.
Vous seriez même tentés d'y apporter votre petit panier,
Pour n'en pas perdre une miette, n'est-ce-pas?
Et les "vauriens" qui vous amusent, ces "vauriens" qui vous dérangent aussi, on les enveloppe dans un fait divers pendant que vous enveloppez les "vôtres" dans un drapeau.

Vous vous croyez toujours, vous autres, dans un haras!
La race ça vous tient debout dans ce monde que vous avez assis.
Vous avez le style du pouvoir
Vous en arrivez même à vous parler à vous-mêmes
Comme si vous parliez à vos subordonnés,
De peur de quitter votre stature, vos boursouflures, de peur qu'on vous montre du doigt, dans les corridors de l'ennui, et qu'on se dise: "Tiens, il baisse, il va finir par se plier, par ramper"
Soyez tranquilles! Pour la reptation, vous êtes imbattables; seulement, vous ne vous la concédez que dans la métaphore...
Vous voulez bien vous allonger mais avec de l'allure,
Cette "allure" que vous portez, Monsieur, à votre boutonnière,
Et quand on sait ce qu'a pu vous coûter de silences aigres,
De renvois mal aiguillés
De demi-sourires séchés comme des larmes,
Ce ruban malheureux et rouge comme la honte dont vous ne vous êtes jamais décidé à empourprer votre visage,
Je me demande comment et pourquoi la Nature met
Tant d'entêtement,
Tant d'adresse
Et tant d'indifférence biologique
A faire que vos fils ressemblent à ce point à leurs pères,
Depuis les jupes de vos femmes matrimoniaires
Jusqu'aux salonnardes équivoques où vous les dressez à boire,
Dans votre grand monde,
A la coupe des bien-pensants.

Moi, je suis un bâtard.
Nous sommes tous des bâtards.
Ce qui nous sépare, aujourd'hui, c'est que votre bâtardise à vous est sanctionnée par le code civil
Sur lequel, avec votre permission, je me plais à cracher, avant de prendre congé.
Soyez tranquilles, Vous ne risquez Rien

Il n'y a plus rien

Et ce rien, on vous le laisse!
Foutez-vous en jusque-là, si vous pouvez,
Nous, on peut pas.
Un jour, dans dix mille ans,
Quand vous ne serez plus là,
Nous aurons TOUT
Rien de vous
Tout de nous
Nous aurons eu le temps d'inventer la Vie, la Beauté, la Jeunesse,
Les Larmes qui brilleront comme des émeraudes dans les yeux des filles,
Le sourire des bêtes enfin détraquées,
La priorité à Gauche, permettez!

Nous ne mourrons plus de rien
Nous vivrons de tout

Et les microbes de la connerie que nous n'aurez pas manqué de nous léguer, montant
De vos fumures
De vos livres engrangés dans vos silothèques
De vos documents publics
De vos règlements d'administration pénitentiaire
De vos décrets
De vos prières, même,
Tous ces microbes...
Soyez tranquilles,
Nous aurons déjà des machines pour les révoquer

NOUS AURONS TOUT

DANS DIX MILLE ANS





dimanche 28 avril 2019

Gregory Bateson : Pourquoi les choses se mettent-elles toujours en désordre ?








Les "Métalogues", ou dialogues sur la connaissance, qui débutent l'ouvrage "Vers une écologie de l'esprit", de Gregory Bateson, sont une mine pour un fonctionnement intelligent de l'esprit : ils donnent à "voir", non à "penser"...


LA FILLE : Papa, pourquoi les choses se mettent-elles toujours en désordre ?

LE PÈRE : Qu'est-ce que tu veux dire ? quelles choses ? quel désordre ?

LA FILLE : Eh bien, les gens passent un temps fou à mettre de l'ordre dans les choses, mais ils n'ont jamais l'air de passer du temps à les mettre en désordre. On dirait qu'elles font ça toutes seules; et puis, on doit recommencer à les ranger.

LE PÈRE : Mais, tes affaires, par exemple, se mettent-elles en désordre si tu n'y touches pas ?

LA FILLE : Non, bien sûr, c'est-à-dire si personne n'y touche. Mais si toi ou quelqu'un d'autre y touche, ça fait un désordre encore pire que le mien.

LE PÈRE : Oui, et c'est bien pourquoi j'essaye de t'empêcher de tou­cher à ce qu'il y a sur mon bureau : si un autre que moi y touche, il y met un désordre pire que le mien.

LA FILLE : Tu crois que les gens mettent toujours du désordre dans les affaires des autres ? Pourquoi ça se passe comme ça ?

LE PÈRE : Ce n'est pas si simple. D'abord, qu'est-ce que tu veux dire par désordre ?

LA FILLE : Quand je ne trouve pas mes affaires, quand ça a l'air d'un vrai fouillis. Quand elles ne sont pas à leur place!

LE PÈRE : Bon. Mais es-tu sûre que tu entends par désordre la même chose que quelqu'un d'autre ?

LA FILLE : Oui, j'en suis sûre, parce que, moi-même, je ne suis pas ordonnée et si je dis, moi, que les choses sont en désordre, je suis sûre que tout le monde sera d'accord.

LE PÈRE : Très bien. Mais es-tu sûre qu'en disant « ordonnée », tu veux dire la même chose que quelqu'un d'autre ? Si maman range tes affaires, est-ce que tu les retrouves ?

LA FILLE : Hum... parfois. Et seulement parce que, tu vois, je sais où elle les met quand elle les range...

LE PÈRE : OUI, moi j'essaie aussi de l'empêcher de ranger dans mon bureau. Je suis sûr qu'elle et moi nous n'entendons pas la même chose par « ordonné ».

LA FILLE : Et nous, toi et moi, est-ce que nous entendons la même chose par « ordonné » ?

LE PÈRE : J'en doute, ma chérie, j'en doute.

LA FILLE : Mais, papa, tu ne trouves pas bizarre que tout le monde entende la même chose par « désordonné » et pas la même chose par « ordonné ». Pourtant, « ordonné » c'est le contraire de « désordonné », n'est-ce pas ?

LE PÈRE : Là, nous abordons une question plus difficile. Reprenons dès le début. Tu disais : « Pourquoi les choses se mettent-elles toujours en désordre ?» Puis, nous avons fait quelques pas en avant; nous allons maintenant transformer la question en : « Pourquoi les choses se mettent-elles dans un état que Cathy appelle non ordonné ? » Tu vois pourquoi je change la question ... ?

LA FILLE : Oui... je crois. Parce que si, moi, je donne un sens particulier à « ordonné », alors
l' «ordre » des autres me paraîtra du désordre, même si nous sommes à peu près d'accord sur ce que nous appelons désordre...

LE PÈRE : C'est juste. Maintenant, voyons un peu ce que tu appelles ordonné. Quand tu dis que ta boîte de peinture est à sa place, où se trouve-t-elle, en fait ?

LA FILLE : Ici, au bout de cette étagère.

LE PÈRE : D'accord. Et si maintenant on la mettait ailleurs ?

LA FILLE : Non, elle ne serait pas à sa place.

LE PÈRE : Et si elle était à l'autre bout de l'étagère, comme ça ?

LA FILLE : Non, ce n'est pas là. Et, de toute manière, elle devrait être bien droite et non pas tout de travers comme tu l'as mise.

LE PÈRE : Oh ! Bien à sa place et bien droite.

LA FILLE : Oui

LE PÈRE : Alors, ça veut dire qu'il y a très peu d'endroits qu'on pourrait dire « ordonnés », pour la boîte de peinture.

LA FILLE : Il n'y en a qu'un seul...

LE PÈRE : Non, je dis bien, très peu d'endroits, parce que, si je la déplace un tout petit peu, comme ça, elle est encore à sa place.

LA FILLE : Bon, d'accord, mais très peu alors.

LE PÈRE : D'accord, très très peu. Et maintenant, ton ours en peluche ? Ta poupée, et le sorcier d'Oz ? Et ton chandail, tes chaussures ? C'est pareil pour toutes les choses, n'est-ce pas ? Chaque chose a très peu d'endroits où elle soit à sa place.

LA FILLE : Oui, sauf le sorcier d'Oz, qui pourrait être n'importe où sur l'étagère. Oh, et puis, tu sais quoi ? Je déteste quand mes livres se mélangent avec les tiens et ceux de maman.

LE PÈRE : Oui, je sais. (Silence.)

LA FILLE : Papa, tu n'as pas fini. Pourquoi mes affaires se mettent-elles dans un état que j'appelle non ordonné ?

LE PÈRE : Mais si, j'ai fini, c'est simplement parce qu'il y a plus d'états que tu appelles
« désordonnés » que de ceux que tu appelles « ordon­nés ».

LA FILLE : Mais ça, ce n'est pas une raison.

LE PÈRE : Mais si, c'en est une. Et c'est même la vraie, la seule et la plus importante des raisons.

LA FILLE : Oh, arrête !

LE PÈRE : Non, je ne plaisante pas. C'est la raison, et toute la science tient à cette raison. Prenons un autre exemple. Si je mets du sable au fond de cette tasse et du sucre par-dessus et que maintenant je remue avec une petite cuillère, le sable et le sucre seront mélangés, n'est-ce pas ?

LA FILLE : Oui, mais est-il juste de passer comme ça de « désordonné » à « mélangé » ?

LE PÈRE : Hum... Je me le demande... En fait, je crois bien que oui, parce que nous pouvons, par exemple, trouver quelqu'un qui pense que ce serait plus ordonné que tout le sable soit sous le sucre. Et je pourrais dire même que c'est ainsi que je veux que les choses soient.

LA FILLE : Hum...

LE PÈRE : Encore un exemple. Des fois, au cinéma, on peut voir des lettres de l'alphabet dispersées à travers l'écran, toutes en pagaille, et certaines même renversées. Puis les lettres se mettent à s'agiter, à bouger, ensuite à se rassembler jusqu'à former le titre du film.

LA FILLE : OUI, j'ai déjà vu ça. Ça faisait "DONALD".

LE PÈRE : Peu importe le mot qu'elles formaient. L'important c'est que tu as vu quelque chose être secoué et remué et qui, ensuite, au lieu d'être encore plus embrouillé qu'avant, s'assemble dans un certain ordre et constitue quelque chose où la plupart des gens s'accorderaient à voir du sens.

LA FILLE : Oui, mais, tu sais...

LE PÈRE : Non, je ne sais pas. Ce que j'essaie de dire, c'est que dans le monde réel les choses ne se passent jamais ainsi. Ce n'est qu'au cinéma que...

LA FILLE : Mais, papa...

LE PÈRE :... ce n'est qu'au cinéma qu'on peut secouer des choses et qu'elles semblent s'organiser selon plus d'ordre et de sens après qu'avant.

LA FILLE : Mais...

LE PÈRE : Laisse-moi finir, pour une fois... Au cinéma, ils y arrivent en faisant tout à l'envers. Ils disposent les lettres dans l'ordre qu'il faut pour épeler "DONALD", puis ils mettent la caméra en route, et ensuite ils agitent la table.

LA FILLE : Oh, papa, je le savais et j'aurais tant voulu le dire..., et puis, quand ils projettent le film, ils le font à l'envers, pour que les choses aient l'air de s'être passées avant; mais, en réalité, le secouement s'est produit après. Pour y arriver, ils ont dû le filmer à l'envers. Pourquoi font-ils ça, papa ?

LE PÈRE : Ah, mon Dieu!

LA FILLE : Pourquoi doivent-ils se servir de la caméra à l'envers ?

LE PÈRE : Non, je n'y répondrai pas maintenant; pour l'instant, nous sommes en plein dans la question sur le désordre.

LA FILLE : D'accord, mais n'oublie pas, tu dois répondre un jour à cette question sur la caméra.

LE PÈRE : Oui, mais un autre jour. Où en étions-nous ? Nous disions que les choses ne se produisent jamais à l'envers. Et j'essayais de montrer qu'il y a une raison pour que les choses se passent d'une manière déterminée, si nous pouvons montrer que cette manière-là est la plus fréquente.

LA FILLE : Mais, ce que tu dis là est absurde!

LE PÈRE : Je ne crois pas. Reprenons. Il n'y a qu'une seule façon d'épeler "DONALD". Tu es d'accord ?

LA FILLE : Oui.

LE PÈRE : Bon. Et des millions et des millions de façons différentes de disposer six lettres sur une table. Toujours d'accord ?

LA FILLE : Oui. Est-ce que certaines d'entre elles peuvent être à l'en­vers ?

LE PÈRE : Oui, dans le même fatras que dans le film. Mais il pourrait y avoir des millions et des millions de désordres comme celui-ci, n'est-ce pas. Et, cependant, un seul "DONALD" ?

LA FILLE : D'accord. Mais ces mêmes lettres peuvent faire « OLD DAN ».

LE PÈRE : Peu importe. Les cinéastes ne veulent pas que ça fasse « OLD DAN ». Ils ne veulent que "DONALD".

LA FILLE : Pourquoi ?

LE PÈRE : Je ne sais pas, et, après tout, au diable les cinéastes.

LA FILLE : Mais c'est toi qui en a parlé le premier...

LE PÈRE : Oui, mais c'était seulement pour t'expliquer pourquoi les choses arrivent de la manière qui a le plus de chances de se réaliser. Et maintenant, c'est l'heure d'aller au lit.

LA FILLE : Mais tu n'as pas fini de dire pourquoi les choses se passent de cette manière, celle qui a le plus de chances...

LE PÈRE : D'accord, mais alors ne courons pas plusieurs lièvres à la fois. Un seul nous suffit bien. Et, de toute façon, j'en ai marre de "DONALD". Prenons un autre exemple, le jeu de pile ou face.

LA FILLE : Papa ? Est-ce que tu parles encore de la même chose qu'au début : « Pourquoi les choses se mettent-elles toujours en désordre ? »

LE PÈRE : Oui.

LA FILLE : Alors, ce que tu essaies de dire, est-ce vrai à la fois pour les pièces de monnaie, pour "DONALD", pour le sucre mélangé au sable et pour la boîte de peinture ?

LE PÈRE : Oui.

LA FILLE : Ah bon. Je me demandais, c'est tout.

LE PÈRE : Alors, voyons si maintenant j'arrive à l'exprimer, cette chose. Revenons au cas du sucre et du sable et supposons que quelqu'un dise que « rangé » ou « ordonné » c'est quand le sable est au fond.

LA FILLE : Est-ce qu'il faut que quelqu'un dise ça avant que tu ne continues à raconter comment les choses se mélangeront quand tu les remueras ?

LE PÈRE : Oui, et c'est bien ce dont il s'agit. Les autres disent ce qu'ils espèrent qui va se passer et puis je leur dis que ça ne se passera pas, parce qu'il y a nombre d'autres choses qui peuvent arriver. Et je sais qu'il y a plus de chances pour qu'arrive une de ces nombreuses choses qu'une des rares.

LA FILLE : En fait, tu n'es qu'un vieux bookmaker qui les fait miser sur tous les autres chevaux, contre celui sur lequel je veux parier.

LE PÈRE : C'est bien ça. Je les fais miser sur ce qu'ils appellent la manière « ordonnée », tout en sachant qu'il y a un nombre infini de manières désordonnées, de sorte que les choses tournent toujours au désordre et au mélange.

LA FILLE : Mais, pourquoi ne m'as-tu pas dit ça dès le début ? Ça, je l'aurais bien compris.

LE PÈRE : Je te crois; mais, de toute manière, maintenant c'est l'heure d'aller au lit.

LA FILLE : Papa, pourquoi est-ce que les adultes font la guerre, au lieu de se battre comme les enfants ?

LE PÈRE : Non, non, au lit. File. Nous parlerons de guerre une autre fois.

(Gregory Bateson, "Vers une écologie de l'esprit", Section "Métalogues")



mercredi 24 avril 2019

Vivre en Présence n°35 : Swami Prajnanpad et Arnaud Desjardins








Extraits de la page Facebook «Vivre en Présence»












Commentaire d'Arnaud Desjardins.

«Même si vous progressez sur le chemin et qu'en tant qu'adultes vous devenez plus lucides, plus mûrs, plus intelligents, l'enfant, lui, subsiste tel quel. Il n'évolue pas, il ne mûrit pas, il demeure. Simplement, il jouera un rôle de moins en moins important dans vos existences. Mais même en ayant beaucoup progressé, il y aura encore des moments où un enfant de deux ans qui, lui, n'a pas du tout changé affleurera à la surface. Votre progrès, c'est la manière dont vous allez vous situer par rapport à cet enfant. Pour lui, certaines situations seront toujours insupportables, en ce sens que s'il est marqué par un abandon, tout signe actuel d'abandon touchera toujours une plaie à vif. Le symptôme d'aujourd'hui va être interprété émotionnellement et mentalement par l'enfant. C'est l'appréciation par un cerveau et un coeur puérils d'une situation présente, c'est-à-dire une vision – erronée, certes, mais qui s'impose – de la réalité à laquelle l'enfant donne inévitablement un contenu menaçant, déchirant, intolérable.
Ne tentez pas cette acrobatie qui consisterait à ce que l'enfant en vous accepte ce qu'en aucun cas il n'acceptera, ce qu'il ne pourra jamais accepter, cet enfant dont la définition est de ne pouvoir que refuser. Cherchez en tant qu'adultes à vous dissocier de l'enfant. Considérez qu'il y a en vous deux lieux psychologiques, deux manières de vous situer, l'une qui est l'enfant, avec ses émotions douloureuses, l'autre qui est l'adulte, lequel est détendu,, à l'aise, en paix. Ces deux mondes sont complètement différents mais il est possible de passer de l'un à l'autre.
La question n'est donc pas de faire grandir l'enfant mais de dissocier l'adulte de l'enfant. Ou, autre manière d'exprimer la même idée : on ne guérit pas les empreintes passées, on en émerge.


«Dissociate adult and child», disait Swâmiji. «Dissociez l’adulte et l’enfant.» Lorsque Swâmiji a dit ceci, j’ai commencé par tiquer, comme je le faisais souvent : «Ah ! encore une dualité, s’il y a l’enfant et l’adulte, ça fait deux...» Non. Ça ne fait pas deux. Parce qu’aujourd’hui, ce qui est vraiment réel, c’est l’adulte qui voit les choses telles qu’elles sont et que l’enfant, lui, appartient au passé : vous n’avez plus trois ans, vous n’avez plus deux ans et demi. Si vous pouvez dissocier en vous l’adulte et l’enfant, vous pourrez être vraiment dans le monde réel, ici et maintenant, et pas dans le monde recouvert par les projections de l’enfant.
Swâmiji disait aussi : «L’ego, c’est le passé qui recouvre le présent.» L’ego, c’est l’enfant en vous qui vient recouvrir le présent. Vous pouvez voir en vous l’enfant qui est toujours là,
pour l’éduquer avec amour. Mais tant que l’enfant sera là, vous ne serez ni un adulte ni un sage.»







En écho avec la formule de Swâmiji «Dissociez l'adulte et l'enfant», voici un exemple illustré...

Hypothèse : «Je me sens mal à l'aise.»

1er cas de figure, l'enfant : j'exporte immédiatement l'origine de ce ressenti dans ce qui m'apparait en tant que «le monde extérieur.»
Par exemple, je me sens mal à l'aise parce que Norbert (prénom générique) a dit ceci, ou a fait cela, ou encore semble avoir des pensées à mon égard avec lesquelles je ne suis pas du tout d'accord. Donc, du fait qu'elle est projetée, la source véritable du malaise n'est pas vue, ce qui fait que je me sens mal à l'aise d'être mal à l'aise - une boucle mentale est créée, générant de l'émotion et de la souffrance, se soldant souvent par une action inappropriée. Histoire sans fin...

2ème cas de figure, l'adulte : je vois qu'en moi, dans une situation donnée, un vieux conditionnement vient d'être réactivé. Je vais donc me centrer sur le ressenti sans lui coller d'étiquette : je suis un avec la sensation de malaise, je ne génère pas de malaise secondaire, et par cette acceptation inconditionnelle - pas forcément facile, ne nous y trompons pas - le malaise initial va se résorber, va être consumé par le feu de la Présence. Fin de l'histoire...

Cas intermédiaire : ça commence comme le premier cas; cependant, alors que la projection sur le monde vient de s'opérer, elle est vue avant de s'être pleinement déployée et nous retombons alors dans le deuxième cas : «un avec» le fait de projeter, résorption de la projection, «un avec» le ressenti non labellisé, résorption du ressenti.


L'enfant se sépare et refuse.
L'adulte se relie et accepte.



«Si vous voulez devenir vraiment adultes, sachez reconnaître l’enfant en vous et l’aimer de tout votre coeur.» (AD)