vendredi 27 novembre 2015

Eckhart Tolle : Éveil







J'ai souvent lu et relu les trois premières pages de l'introduction du livre "le pouvoir du moment présent", et elles me font à chaque fois ressentir une grande tendresse pour l'être humain dans sa dimension essentielle, alors, les voici...

«Le passé ne m'est pas d'une grande utilité et j'y pense rarement. Cependant, j'aimerais vous raconter rapidement comment j'en suis venu à devenir un guide spirituel et comment ce livre a vu le jour.

Jusqu'à l'âge de treize ans, j'ai vécu dans un état presque continuel d'anxiété ponctué de périodes de dépression suicidaire. Aujourd'hui, j'ai l'impression de parler d'une vie passée ou de la vie de quelqu'un d'autre.

Une nuit, peu après mon vingt-neuvième anniversaire, je me réveillai aux petites heures avec une sensation de terreur absolue. Il m'était souvent arrivé de sortir du sommeil en ayant une telle sensation, mais cette fois-ci c'était plus intense que cela ne l'avait jamais été. Le silence nocturne, les contours estompés des meubles dans la pièce obscure, le bruit lointain d'un train, tout me semblait si étrange, si hostile et si totalement insignifiant que cela créa en moi un profond dégoût du monde. Mais ce qui me répugnait le plus dans tout cela, c'était ma propre existence. À quoi bon continuer à vivre avec un tel fardeau de misère ? Pourquoi poursuivre cette lutte ? En moi, je sentais qu'un profond désir d'annihilation, de ne plus exister, prenait largement le pas sur la pulsion instinctive de survivre.

« Je ne peux plus vivre avec moi-même. » Cette pensée me revenait sans cesse à l'esprit. Puis, soudain, je réalisai à quel point elle était bizarre. « Suis-je un ou deux ? Si je ne réussis pas à vivre avec moi-même, c'est qu'il doit y avoir deux moi : le "je" et le "moi" avec qui le "je" ne peut pas vivre. » « Peut-être qu'un seul des deux est réel, pensai-je. »

Cette prise de conscience étrange me frappa tellement que mon esprit cessa de fonctionner. J'étais totalement conscient, mais il n'y avait plus aucune pensée dans ma tête. Puis, je me sentis aspiré par ce qui me sembla être un vortex d'énergie. Au début, le mouvement était lent, puis il s'accéléra. Une peur intense me saisit et mon corps se mit à trembler. J'entendis les mots « ne résiste à rien », comme s'ils étaient prononcés dans ma poitrine. Je me sentis aspiré par le vide. J'avais l'impression que ce vide était en moi plutôt qu'à l'extérieur. Soudain, toute peur s'évanouit et je me laissai tomber dans ce vide. Je n'ai aucun souvenir de ce qui se passa par la suite.
Puis les pépiements d'un oiseau devant la fenêtre me réveil­lèrent. Je n'avais jamais entendu un tel son auparavant. Derrière mes paupières encore closes, ce son prit la forme d'un précieux diamant. Oui, si un diamant pouvait émettre un son, c'est ce à quoi il ressemblerait. J'ouvris les yeux. Les premières lueurs de l'aube fusaient à travers les rideaux. Sans l'intermédiaire d'aucune pen­sée, je sentis, je sus, que la lumière est infiniment plus que ce que nous réalisons. Cette douce luminosité filtrée par les rideaux était l'amour lui-même. Les larmes me montèrent aux yeux. Je me levai et me mis à marcher dans la pièce. Je la reconnus et, pourtant, je sus que je ne l'avais jamais vraiment vue auparavant. Tout était frais et comme neuf, un peu comme si tout venait d'être mis au monde. Je ramassai quelques objets, un crayon, une bouteille vide, et m'émerveillai devant la beauté et la vitalité de tout ce qui se trouvait autour de moi.

Ce jour-là, je déambulai dans la ville, totalement fasciné par le miracle de la vie sur terre, comme si je venais de venir au mon­de.

Pendant les cinq mois qui suivirent, je vécus sans interruption dans une grande béatitude et une paix profonde. Par après, cela diminua d'intensité ou telle fut mon impression peut-être parce que cet état-là m'était devenu naturel. Je pouvais encore fonctionner dans le monde même si je réalisais que rien de ce que je faisais n'aurait pu ajouter quoi que ce soit à ce que j'avais déjà.

Bien entendu, je savais que quelque chose de profondément significatif m'était arrivé, sans toutefois comprendre de quoi il s'agissait. Ce ne fut que plusieurs années plus tard, après avoir lu des textes sur la spiritualité et passé du temps avec des maîtres spirituels, que je compris qu'il m'était arrivé, à moi, tout ce que le monde cherchait. Je compris que l'intense oppression occasionnée par la souffrance cette nuit-là devait avoir forcé ma conscience à se désengager de son identification au moi malheureux et plein de peur profonde, qui en fin de compte n'était qu'une fiction. Ce désengagement avait dû être si total que ce faux moi souffrant s'effondra immédiatement, comme un ballon qui se dégonfle quand on enlève le bouchon. Tout ce qui restait, c'était ma véritable natu­re, l'éternel je suis, la conscience dans son état vierge avant l'identification à la forme.
Plus tard, j'appris également à retourner en moi, dans ce royaume intemporel et immortel que j'avais au début perçu comme un vide, tout en restant pleinement conscient. Je connus des états de béatitude et de grâce tels qu'il est difficile de les décrire et qu'ils éclipsent même la première expérience que je viens de décrire. Il fut un temps, pendant une certaine période, où il ne me resta plus rien sur le plan concret. Pas de relations, pas d'emploi, aucune identité sociale. Je passai presque deux ans assis sur les bancs de parcs dans un état de joie la plus intense qui soit.

Mais même les plus belles expériences ont une fin. Il y a peut- être quelque chose de plus important que n'importe quelle expé­rience, et c'est la paix sous-jacente qui ne m'a jamais quitté depuis ce jour-là. Elle est parfois très puissante, presque palpable, et les autres peuvent la sentir aussi. À d'autres moments, elle est plus en arrière-plan, semblable à une mélodie de fond.
Plus tard, les gens sont venus me voir à l'occasion en me di­sant : « Je veux arriver à la même chose que vous. Pouvez-vous m'y amener ou me montrer comment faire ? » Et je leur répondais : « Mais vous y êtes déjà. Vous ne pouvez pas le sentir parce que votre mental fait trop de bruit. » Cette réponse s'élabora et devint plus tard le livre que vous tenez entre les mains.
En un rien de temps, je me retrouvai de nouveau avec une identité. J'étais devenu un enseignant spirituel.»
Eckhart Tolle



18 commentaires :

Lilou a dit…

C'est de la Souffrance
que nait la joie.

Quand il n'y a plus nulle part où aller ..
que toutes les issues sont bloquées ..
et que je renonce à accepter .

s'ouvre la porte de la paix .

Quand toutes les questions
tournent en rond
subitement Je vois l'illusion.

J'apprécie E Tolle ..
le lire et le" voir parler"
de cette Joie qui le suit
quand "Je" gentiment se moque de "je"..
et que tout son être le dit .

Merci pour ce partage Michel .

béatrice a dit…

Je ne suis pas tout à fait d'accord Lilou. La souffrance ne conduit pas toujours à la joie, à la paix.
La joie fait partie de notre être et nous devons la cultiver par la connaissance.
Toutefois, je connais des êtres profondémment déprimées et dans une grande souffrance psychologique et, si ce qui est dit est juste, je souhaite de tout mon coeur que leur soit donnée l'illumination.

Lilou a dit…

Non, la souffrance ne conduit pas toujours à la joie..
c'est pour cela que je l'ai écrit avec une majuscule ..pour tenter de décrire un processus..qui part d'une constatation " rien ne va " avec la certitude que "tout est là " pour aboutir à " tout part de moi " .
C'est ainsi que je perçois la connaissance comme naissance à Soi .

Merci béatrice de tes mots qui ont éveillé ceux ci en moi .

ariaga a dit…

Cette prise de conscience et ses enseignements ont un accent d'authenticité. je ne suis pas très portée sur les "enseignants spirituels" mais celui-ci m'a touchée. Merci de nous avoir proposé ce texte.

Marie-Eve a dit…

Pour moi, il y a un avant et un après Eckhart Tolle... Je suis en train de le relire d'ailleurs.

...et il y a un avant et un après Douglas Harding...depuis deux jours. ce texte m'a réellement sonné, liquéfié,...

Au prochain avant/après, je ne réponds plus de rien...

Merci

gandha a dit…

merci par ce post de me permettre de redécouvrir la dimension du sacré qui est omniprésente dans cet auteur ; j'avais lu ce bouquin il y a qq temps et je vais m'y replonger avec délectation ...:
encore cette nostalgie du sacré !

béatrice a dit…

Absolument d'accord avec ta précision Lilou. C'est un processus en effet.
Voir, reconnaître et transformer.
La première noble vérité de l'enseignement du Boudha est : reconnaître que nous souffrons, à différents "niveaux".
Si cette conscience n'est pas là, il n'y a pas de chemin et donc pas de possibilité d'éveil.
Marie-ève le dit à sa façon dans l'avant/après, la connaissance amène à cette "transformation" mais Marie-Eve, tu répondras de mieux en mieux !!! et de plus en plus de tout !!! bon chemiement à tous et toutes ami(e)s anonymes et Lerci à Michel d'avoir suscité toutes ces réflexions par son post.

sophie a dit…

au delà de l'expérience de béatitude(est-ce le but?) qui est la Personne qui lui a parlé?(je ne connais pas cet auteur)

martine a dit…

Comme j'entends ce texte !
Le processus de la souffrance qui nous mène à la libération EST, et il nous faut l'accepter....
Jésus, Boudha et bien d'autres nous l'enseignent mais il est difficile, je comprends, de l'admettre....
"Quand les hommes sont au bout de leur possibilité, cela devient une opportunité pour Dieu"
Merci Michel.

Chronophonix a dit…

L'accès à la paix sans condition est pour tous possible, et pour cela, nous avons à notre disposition un outil entièrement gratuit, qui est notre volonté d'attention (la "vigilance") qui conduit à la présence. Le seul prix à payer est l'énergie que nous acceptons de consacrer à cette attention à chaque instant de notre vie.

gandha a dit…

que c'est bien dit chronophonix ,
est-ce que tu y arrives ?
je me demande parfois pourquoi certains êtres tombent dans le chaudron de la présence , et d'autres rament des vies pour se sentir en paix ? ...
pour moi , ce n'est pas qu'une question de volonté ...
ma conclusion provisoire est assez facile ,
j'en conviens ! :
ça dépend du karma avec lequel on arrive à la naissance !!!

martine a dit…

Je ne pense pas que ce soit simplement une question de volonté ; je rejoins Gandha dans son commentaire
Nous ne sommes pas assez puissants par notre simple force et volonté à trouver la paix et l'Amour, toute notre vie durant. C'est de la prétention à mon avis et nous en sommes malheureusement souvent à ce stade d'analyse. Moi y compris...
S'en remettre à plus "grand", déposer ses bagages et arrêter de tout vouloir maîtriser ou contrôler, faire preuve d'humilité très sincèrement, avec son coeur, avec ses tripes et non avec sa tête ou son égo, je pense qu'une partie de la réponse est là...
Je ne sais pas mais je cherche comme vous.....
Des bises.

"Le véritable Amour est un absolu don de soi à la volonté Divine." Ma Anandamayi.

"Et ce sera mon unique effort de Te révèler dans mes actes, sachant que c'est Ton pouvoir qui me donne force pour agir"
Tagore

Anonyme a dit…

Ce n'est pas pour moi une question de volonté, non, mais d'intention, d'orientation de vie, mais c'est l'histoire de toute une vie. Pour Ekhart Tolle, il a souffert beaucoup jusqu'à ce que cette expérience le transforme. Pour ma part, cela fait plus de 22 ans que je chemine et que je "rame"... aujourd'hui, j'ai arrêté de ramer, à force de voir que cela ne mène nulle par, et j'arrive à me laisser flotter en confiance... la paix nait alors de cet arrêt de lutter contre le courant, de cette acceptation de ce qui est là, que cela m'apparaisse délicieux ou très mauvais. Je prends, je goûte, je le fais mien, et cela me traverse... En communion avec vous. Sourire

Marie-Eve a dit…

Je suis tout à fait d'accord avec le dernier mot (Sourire). Avez-vous entendu parler du corps subtil? Ça ne demande pas d'effort, c'est là, c'est Tout. Ne pas chercher à l'extérieur.
Bonne soirée!

Chronophonix a dit…

J'ai emprunté l'expression "volonté d'attention" à E.J.Gold, parce que ça m'a permis de mettre un nom sur cet aspect de la pratique : il ne s'agit pas de la volonté tel qu'est défini habituellement ce terme, qui est en général associé à une tension, j'ai de la volonté, je veux y arriver,je suis tendu vers le résultat, etc.
Là, il s'agit au contraire d'une détente, d'un abandon à tout ce qui se présente, sans juger si "ça vaut la peine de s'y intéresser", petites choses comme grands évènements, ordinaire comme extraordinaire, laisser chaque chose être, vibrer, me toucher, m'offrir son existence comme un cadeau, et cela suppose un silence au niveau de la pensée, et donc à chaque instant un "choix": être attentif (vigilant), ou être nulle part(ce fameux problème du choix évoqué par Andrew Cohen). Au fond, cette expression "volonté d'intention" est équivalente au niveau du sens que je lui donne à "s'en remettre à plus grand(...) avec son coeur, avec ses tripes" (merci Martine!) ou encore, comme l'écrit Pascale, à "l'intention, l'orientation de vie, l'histoire de toute une vie".
Voyez vous comme moi dans ces trois façon de s'exprimer le point commun d'intensité de vie que cela suppose? La "volonté d'attention" apparait quand le sentiment "je ne peux pas continuer comme ça (à vivre au niveau mental)" devient quasi permanent, ne me lache plus, et paradoxalement, ne me laisse plus le choix : il faut y aller...

gandha a dit…

OUI chronophonix , j'apprécie ta précision et elle était nécessaire!
je me sens vraiment en accord avec cette manière de vivre les évènements , les situations .
Etre disciple , non plus victime ...et se détendre avec ce qui est , en gardant le cap , du mieux possible , avec cette INTENTION de vigilance ...

martine a dit…

En parfait accord avec vos mots, Michel et Gandha !
Il était nécessaire de fouiller nos mots pour en arriver à cette synthèse où le lâcher prise et l'abandon sont les maîtres mots, en gardant cette vigilance nécessaire pour cheminer dans la non-résignation mais dans l'intention de vivre en conscience, dans l'acceptation. Tout simplement.
Je vous souhaite un très doux we à vous tous.

lise a dit…

" Volonté d'attention"

rejoint en moi ce jour ces mots de Gilles Baudry

"Avec la crise, tout l'avenir est à l'avenant ! Et par gros temps, il ne faut pas démâter l'espérance. La crise des illusions est si forte que l'espérance n'a pas bonne réputation. A cet égard, St Augustin mettait en garde en se méfiant de deux choses : le désespoir sans issue, l'espérance sans fondement. L'authentique espérance est le contraire de "ces illusions consolantes" dont parle Elias Canetti. Le contraire des anesthésiantes promesses électorales, de la méthode Coué, des faux-fuyants. Lucide, l'espérance n'est en rien l'optimisme béat. Elle est courage d'être, en dépit de tout. D'autant plus invincible qu'elle a la fragilité du cristal et qu'elle connait les larmes. En plaine nuit, l'espérance anticipe l'aube pour deviner la lumière qui vient...
Face à la désespérance postmoderne de l'Occident, un écrivain d'Haïti (pays pauvre entre tous les pauvres), Daniel Maximin s'insurge : "Tu écriras loin de tout désespoir, qui est le luxe des peuples nantis." "