dimanche 1 juin 2014

Le coeur éternel de la voie : Les Bauls du Bengale (4)






Voici le dernier article de cette série, concernant cette fois le concept de "mendicité", telle qu'elle est pratiquée dans la voie Baule.

Mendicité

Les mendiants sont généralement considérés comme des gens sans aucune valeur, incapables de faire quoi que ce soit par eux- mêmes, prisonniers de circonstances terribles. Mais certaines traditions mystiques voient le mendiant comme quelqu'un qui s'est libéré des circonstances, s'en remet totalement à Dieu et a transcendé le monde des formes. Concrètement, le mendiant spi­rituel, le mendiant « par choix » a beaucoup de points communs avec le mendiant « par circonstance ». Ne possédant ni maison ni objets, il voyage léger. Il ne peut compter que sur sa propre ingéniosité, n'a pas de statut social et n'espère pas en avoir un, et de ce fait ne se prend pas au sérieux. Il n'a pas d'obligations envers ses frères humains, peut disparaître sans que personne ne s'en aperçoive. N'ayant rien à perdre, il est libre d'aller là où plus riche que lui n'oserait pas se rendre. N'étant pas digne d'at­tention, il est comme invisible.

Un mendiant sait survivre dans la rue et ne se laisse pas faci­lement tromper. Il ne se fait aucune illusion et ne tolère pas la crédulité chez autrui. Il n'a ni honneur ni réputation à défendre. Il ne se fie qu'à sa propre expérience et sait avec certitude que ce qui reste de lui ne peut pas être détruit — si ça pouvait l'être, ça l'aurait été depuis longtemps. Un mendiant est quelqu'un que le monde de l'avoir et du territoire, du pouvoir et de la renom­mée, a rejeté. Dans une société où le seul but est la production et la consommation, le mendiant est inutile.
Cette description s'applique aussi au Baul, à ceci près qu'il est, lui, mendiant « par choix » — ce qui est un paradoxe puisque pour lui, la notion de choix ne s'applique pas. Habité par le feu divin, le coeur embrasé d'intoxication spirituelle, le Baul est in­capable de prendre part aux affaires du monde et d'en suivre les règles. Il n'est pas rare qu'avant de devenir mendiant, le Baul ait fait l'expérience d'une certaine réussite matérielle et qu'il ait abandonné statut social, confort, richesse et pouvoir pour une vie de renonciation et de quête spirituelle.

Pour participer à la société, il faut avoir une certaine tran­quillité d'esprit, être persuadé que les attractions et les fascina­tions offertes par le monde sont les seuls buts de l'existence. Le Baul se sent incapable de générer ce type de « certitude ». Sa tranquillité d'esprit a disparu définitivement le jour où le réel a fait intrusion dans sa vie. Il peut simuler l'enthousiasme, mais le coeur n'y est pas. Rien ne le motive plus. Voyant que les Bauls ne participent pas à la société, les gens les traitent de fous, veulent savoir pourquoi ils ne cherchent pas à se rendre utiles. La seule vraie réponse que les Bauls puissent leur donner, c'est qu'ils sont effectivement fous. Et qu'ils finiront sans doute leur vie sur les routes à mendier, la tête couverte de poussière, mar­monnant des propos inintelligibles sur le Bien-Aimé.

Mais le mendiant baul n'est pas un clochard. Il n'est fou qu'aux yeux de l'observateur conventionnel. Le mendiant éso­térique est semblable à ces vagabonds que l'on rencontre parfois et dont le regard brûle d'une flamme authentique — une flamme qui n'est ni agressivité ni démence, mais sagesse et appétit pour la vie, intacts malgré la pauvreté et la saleté. Le mendiant ésotérique reste parfaitement présent aux circonstances de son existence. Il n'a pas la liberté de rêvasser ou de relâcher son at­tention. Il n'a aucune valeur aux yeux du monde, mais lui-même ne rate jamais une occasion de s'engager dans la vraie vie de l'esprit. Il n'a rien à défendre et peut donc se consacrer entière­ment à ses compagnons et à ce qui l'entoure. Il est parfaitement vivant.

Étudier la poésie extatique des mystiques qui ont endossé le rôle de mendiant dans leur relation à Dieu nous donne une idée de ce qu'est la mendicité. Ce que ces textes nous évoquent, c'est que si nous nous sentions poussés dans cette direction, nous pourrions nous aussi endosser ce rôle. Dans ce contexte, plus on est inutile au monde, plus on est précieux pour le Divin, la mendicité ésotérique étant un état de vulnérabilité pure face à l'influence divine.
Ce qui les distingue du reste de la société bengalie et carac­térise leurs coutumes, c'est que les Bauls vivent d'aumônes et se contentent de peu. Les villageois qui déposent un peu de riz dans leur bol en noix de coco leur donnent parfois aussi des morceaux de tissu qu'ils ajoutent à leur veste en patchwork, leur guduri. Les Bauls considèrent ce vêtement comme le symbole de la mendicité: de la renonciation volontaire et la réalisation spirituelle. Il n'existe pas de règle ou de définition proprement dites à son sujet, mais tous les Bauls semblent tacitement d'ac­cord sur ce point.
Vêtu de ce costume traditionnel, le Baul va de village en village et chante en demandant l'aumône devant chaque maison qu'il rencontre. Mendier est pour lui une activité et un devoir religieux. Vivre ainsi d'aumône est le signe de son non-attache­ment aux choses matérielles et aux affaires du monde.

Le mendiant baul est différent des autres mendiants d'Inde car il y a dans sa façon de mendier une dynamique de récipro­cité. Le Baul chante sa dévotion et celle-ci touche le coeur des gens. Ceux-ci répondent en lui donnant de l'argent et de quoi manger. Ils rendent ce qu'ils ont reçu lorsqu'il a invoqué pour eux la Présence divine et l'amour de Radha et Krishna, le remercient d'éveiller en eux la nostalgie amoureuse et la ferveur reli­gieuse. L'esprit et les chants des Bauls sont un baume pour l'âme du petit peuple, ce sont leurs qualités spirituelles qui font qu'ils sont ainsi acceptés et accueillis. C'est cette notion de réciprocité dont il est question, entre autres, quand on parle de madhukari ou mendicité sacrée.

Quand nous l'avons interrogé sur le rôle de la mendicité dans sa sadhana, Sanathan Das, un Baul de Bankura célèbre pour la puissance de sa danse et de ses chants, nous a répondu la chose suivante : « Nous suivons la voie baule. Le fait de subvenir à nos besoins en mendiant est le premier pas sur cette voie. Nos chants sont comme des cartes qui nous aident à atteindre le but de notre voie. »
Les Bauls soutiennent que pour atteindre la réalisation, il est essentiel de renoncer à tout lien avec le monde. Leur logique est simple et limpide : « Nous sommes des mendiants, nous ne possédons rien. La seule chose que nous ayons, c'est notre corps. Dieu réside dans notre corps. De quoi d'autre avons- nous besoin ? » Pour eux, renoncer à tout et mendier pour subvenir à ses besoins n'est pas une fin en soi, mais constitue la première étape sur la voie et le moyen de cultiver en soi un sentiment de dévotion qui amènera à réaliser Dieu.

Les Bauls sont généralement d'avis que la réalisation spiri­tuelle est directement proportionnelle au degré de renoncement et inversement proportionnelle à l'implication de la personne dans la société. C'est un Baul qui a dit : « Dans la mesure où nous n'avez rien et êtes détachés du monde, alors dans cette mesure, vous sentez Dieu présent en vous. Si vous ne possédez absolument rien et êtes parfaitement détachés de tout désir mondain, Dieu se manifeste dans votre vie totalement. » Et un autre : « Nous avons Dieu dans notre corps. Mais ceux qui se sont laissés charmer par le monde matériel ne peuvent pas percevoir ou comprendre ce Dieu. Ils titubent comme des ivrognes dans le monde de maya. » On retrouve ces mêmes senti­ments dans l'adage baul : « Ne rien avoir, c'est avoir Dieu. »

Les Bauls insistent sur le fait que chaque désir en entraîne d'autres et qu'il est essentiel de limiter nos envies de posses­sions. Le seul désir que nous devrions avoir est le désir de Dieu. Tout attachement matériel nous enchaîne et obscurcit notre esprit par des passions et des dépendances. Pour les Bauls, les 6 « ennemis » ou obstacles à la vie spirituelle naissent du désir. Ces ennemis sont la luxure, la colère, l'avidité, l'engouement, la vanité et l'envie. Ils en parlent très souvent et conseillent de s'en méfier. Ils ne démordent pas du fait que ces obstacles doivent être surmontés et transformés si l'on veut progresser sur le che­min menant à l'union à Dieu.

Extrait de l'ouvrage collectif, sous l'inspiration et la direction de Lee Lozowick, "Le coeur éternel de la voie" (tome IV)