dimanche 1 juin 2014

Le coeur éternel de la voie : Les Bauls du Bengale (1)







Extraits de l'ouvrage collectif, sous l'inspiration et la direction de Lee Lozowick, "Le coeur éternel de la voie" (tome IV), voici quelques aperçus concernant les Bauls du Bengale.



Une brêve histoire des Bauls

"Nous avons Dieu dans notre corps. Mais ceux qui sont sous le charme du monde matériel ne peuvent pas percevoir ou comprendre ce Dieu intérieur. Trébuchant et à tâtons, ils avancent au sein de Mâyâ (le monde de l'illusion), tels des ivro­gnes."

Au Bengale, le coeur de la vie du village est le puits. C'est là que les gens se réunissent et trouvent chaque jour l'eau dont ils ont besoin pour se laver, cuisiner, boire. C'est là aussi qu'ils peuvent partager les derniers potins du village. Mais souvent, ce genre de rassemblement est rendu stérile par toutes sortes de bavardages. Où trouver la vie en Dieu, la vie extatique et pas­sionnée ? Se cache-t-elle derrière les cancans habituels de l'exis­tence inconsciente ? Où sont donc les chanteurs et les danseurs de Dieu ?
Or, parfois un « fou » errant arrive dans le village, un Baul qui, par ses chants spontanés d'adoration, réveille chez chacun un sentiment d'émerveillement pour le Divin. Car les Bauls disent bien : « Dieu n'a qu'un seul attribut. Il est Amour. »

« ...Je ne me délecte que dans la joie de mon propre amour jaillissant.

En amour il n'y a pas de séparation, il n'y a que rencontre. Je me réjouis donc en chants et en danses avec chacun et avec tous. »

Les Bauls du Bengale constituent une secte que l'on pense dater de la fin du XIVe siècle et avoir pris plus d'ampleur à partir du XVIe siècle. Durant cette période, un jaillissement ex­traordinaire d'adoration dévotionnelle (bhakti) balaya l'Inde du Nord et revitalisa la tradition religieuse en se focalisant sur un sentiment authentique de vénération. C'est à cette époque (exac­tement de 1486 à 1533) qu'apparut dans l'ouest du Bengale Sri Chaitanya Deb de Nadia, prophète et poète extatique qui parcou­rut le pays et l'inonda littéralement de chants de louanges dédiés au couple divin Radha et Krishna. Sri Chaitanya est considéré aujourd'hui comme l'un des saints patrons de la voie baule et le fondateur du bhakti yoga de Gaudiya.
Sri Chaitanya est vénéré non seulement comme l'incarnation de Krishna, mais aussi parce qu'il intégra pleinement le couple Radha-Krishna dans son corps et tout son être. Vers la fin de sa vie, la puissance de son amour pour Dieu était telle qu'il se transforma littéralement en Radha, c'est-à-dire qu'il incarna à la perfection l'essence du Féminin, un état d'être très recherché par les Bauls du Bengale52. Radha était l'une des milliers de gopis ayant participé à la ras lila, le célèbre jeu amoureux de Krishna.
Dans tous les écrits sur Krishna, Radha n'est mentionnée qu'une fois, dans le dixième livre du Bhagavata Purana. Mais Jayadeva, auteur d'un long poème intitulé Gita Govinda (Chants d'amour du Seigneur à la peau sombre), la présente comme un modèle spirituel et elle représente aujourd'hui l'archétype de la dimension féminine du Divin. Certains érudits réfutent son exis­tence historique, mais pour un très grand nombre d'hindous, Radha est, de toutes les gopis, la seule en qui se soit produite une authentique transformation spirituelle, et cela grâce à l'a­mour totalement désintéressé qu'elle éprouvait pour Krishna, dont elle devint la parèdre. Ce dont il est question ici, c'est de la dynamique entre le masculin et le féminin, le jeu de polarité d'un Dieu incarné et immanent, la possibilité d'une relation hu­maine avec le Divin. Dans les enseignements donnés par Lee sur ce qu'il appelle la « dualité illuminée », le couple formé par Radha et Krishna représente l'union de ces deux pôles, une révé­lation non-duelle de Dieu au plus profond du corps, une union transcendant toute notion de division mais qui dans le même temps apprécie pleinement la réalité de l'existence telle qu'elle est.

Le mystique Jayadeva joua un rôle essentiel dans le déve­loppement de la tradition baule. Né au début du XIIe siècle, il fut poète à la cour de Lakshmana Sen, le dernier roi hindou du Bengale dont la ville et le palais étaient voisins du village de Kenduli. Ce village est resté une plaque tournante importante pour les activités spirituelles des Bauls. Lieu de naissance et centre des activités religieuses de Jayadeva et de sa compagne spirituelle Padmavati, il est pour les Bauls une véritable terre sacrée et ils y célèbrent le jayanthi ou anniversaire de Jayadeva, un anniversaire que certains Bauls disent être celui de sa nais­sance, d'autres celui de sa mort.

Padmavati était une danseuse de temple et, aux côtés de son époux spirituel Jayadeva, portait à Krishna un amour fervent de gopi. Sa pratique en fit l'exemple parfait de l'harmonie dans l'union. La relation de Jayadeva et de Padmavati et leur façon de vivre exemplifient ce que peut être un couple Divin. Padma­vati fut une source d'inspiration intarissable pour Jayadeva et la Gita Govinda montre la compréhension unique et profonde qu'il avait de Radha. Il offre là un enseignement majeur du vishnouisme et aujourd'hui encore, les Bauls considèrent ce livre comme l'un des plus précieux qui soient.53 A bien des égards, la vie de Jayadeva et de Padmavati est un exemple clas­sique de la voie baule et c'est pour cette raison que les Bauls les célèbrent, les vénèrent et vont jusqu'à voir en eux l'incarnation du couple formé par Radha et Krishna.

Après Vrindavan (le célèbre village où se rassemblèrent Krishna et les gopis), Kenduli est l'un des principaux sites de rassemblements Bauls. C'est là qu'ont lieu leurs melas ou foires et leurs mahotsabs ou festivals de chants et de danses, au cours desquels sont servis aux participants et aux villageois alentour d'énormes plats de riz et de légumes. Ces melas sont immensé­ment sacrées pour les vishnouites et des milliers de Bauls s'y ré­unissent pour célébrer et chanter ensemble leur nostalgie de Dieu.
À l'origine, le terme « baul » veut dire « fou » et vient du mot batula (vatula en sanscrit) qui signifie « celui qui est battu par les vents ». Dans la littérature médiévale indienne, cette appella­tion est souvent rencontrée dans un contexte bien particulier, par exemple dans le vers : « Je suis fou (ami ta Baula)... je baigne dans les effluves du doux nectar de Krishna. »
Ce vers date du XIVe siècle et personne ne sait précisément s'il faisait référence ou non à la tradition baule.
La « folie » dont parle le Baul est une folie d'un genre uni­que qui prend possession de celui qu'obsède un profond amour pour Dieu. On dit des Bauls qu'ils sont fous parce qu'ils poursuivent délibérément un état de totale liberté spirituelle et cherchent à se libérer de toutes les conventions sociales et reli­gieuses, quelles qu'elles soient. La voie baule se caractérise par un abandon complet aux impulsions de l'être essentiel ; l'ensei­gnement que suit le pratiquant est reçu par initiation et ne s'ap­puie ni sur des textes sacrés, ni sur une tradition formelle. L'éducation baule va dépendre à tous points de vue de la rela­tion unique entre un disciple et son maître. D'aucuns appellent cette voie « la voie contraire » (ulta), car elle va à contre-courant de la société et des conventions. Vus de l'extérieur, ceux qui suivent cette voie sont complètement fous. Mais pour les Bauls :
« À contre-courant sont les manières et le style de celui qui est un réel connaisseur de la vraie vie émotionnelle et qui est amoureux de l'amour authentique. Personne ne sait pourquoi et comment il fait ce qu'il fait. Il n'est affecté ni par les honneurs ni par les infortunes du monde, il est constamment conscient des délices de l'amour. Son regard semble porté par les eaux de la félicité. Parfois ce qu'il ressent le fait rire, parfois le fait pleurer. »

Le Baul offre sa folie à Dieu et rien ne peut l'arrêter. C'est le fait d'avoir entendu la flûte de Krishna qui l'a rendu fou et il se lance à sa poursuite, tel une gopi : « Je l'entends et pris de folie, je quitte tout et cours pour écouter... Je quitte ma maison et je m'enfuis, abandonnant ma maison, mon foyer. »
Ainsi donc vont les Bauls. De régions en régions, de villages en villages, ils voyagent, ne portant pour accompagner leurs chants à Dieu qu'une ektara (instrument à une corde) ou un (luth à long manche et à quatre cordes), un dotaradubki ou dugi (petits tambours), des (clochettes et petites cymbales). Vêtus de longues tuniques faites de morceaux de tissus pris dans de vieux costumes hindous et musulmans (ce qui va complète­ment à l'encontre de la coutume de ce pays si polarisé autour des problèmes de castes et de religions), ils ont les cheveux longs et se laissent pousser la barbe. Ils se rassemblent réguliè­rement au cours de grandes kartalsmelas ou célébrations. Là, pendant presque une semaine, ils chantent jour et nuit, puis se dispersent à nouveau pour repartir mendier sur les routes.

Et les Bauls sont arrivés
ils ont dansé,
ils ont chanté
et ont disparu
dans la brume.

Ainsi vit le Baul, parfaitement fidèle à sa propre nature. Il rit, pleure, danse ou demande l'aumône, selon ce qu'il se sent poussé à faire. C'est un danseur mendiant." Mais un mendiant qui bouscule les conventions ordinaires, refuse les habitudes dé­pravées du mental et des émotions et éveille ceux qui l'écoutent à l'essence pure et spontanée de l'existence. Madhukari : tel est le nom qu'il donne à leur mendicité sacrée. Elle est pour eux une façon de célébrer et les inspire à chanter et à danser, heureux comme des abeilles aux pattes lourdes de pollen.

Les chants Bauls sont des poèmes spontanés qui utilisent la langue contemporaine du petit peuple. Les Bauls se démarquent nettement du monde aride et complexe des philosophies intellec­tuelles, des rituels, des coutumes. Leurs chants d'adoration vont droit au coeur des gens. Ils parlent de spontanéité, d'humour, des peines de l'existence, se servent d'images fortes tirées de la vie quotidienne telles que les perçoit l' oeil passionné de quiconque désire voir le Dieu Vivant.
Le grand amour des Bauls pour l'humanité vient de ce que pour eux, le Divin ne peut être réalisé que dans et à travers le corps humain. La plupart des Bauls sont mariés et vivent en fa­mille ou pratiquent un yoga sexuel avec un ou une partenaire, mais ils restent étrangers à un grand nombre de préoccupations matérielles. Autrement dit, ils habitent dans le monde, mais ne lui appartiennent pas. Les Bauls s'aiment et se respectent mu­tuellement tout comme ils aiment et respectent ceux qui se sentent comme eux appelés vers Dieu. Mais leur mépris des iné­galités sociales et de la hiérarchie artificielle des castes, des classes et des religions a fait d'eux de véritables héros popu­laires. L'attitude fondamentale qu'ils préconisent est d'avoir foi en l'humanité et de se comporter avec respect, révérence et égard envers chacun, quels que soient ses croyances et son statut social (même s'ils critiquent sévèrement ceux qui se coupent des autres dans leur façon de vivre ou leur façon d'être). Nous re­trouvons toutes ces idées dans leurs chants.
Bien que nous connaissions peu l'histoire des Bauls du Ben­gale (d'abord parce qu'ils forment un mouvement souterrain, ensuite parce qu'ils gardent jalousement secrets leurs rituels et pratiques, enfin parce que ce sont des iconoclastes acharnés qui refusent les enseignements écrits et les dogmes), nous pouvons néanmoins tirer certaines conclusions. À les voir rejeter ainsi les différences de caste et honorer chaque être humain sans se soucier du statut social et du privilège, on peut en déduire que l'esprit baul tire sa source de ce coeur qui pousse l'être humain à refuser de succomber spirituellement aux violences de sa so­ciété (en l'occurrence en Inde, aux répressions religieuses, aux oppressions culturelles, aux brutalités du système de caste), même lorsque celles-ci se dissimulent sous des apparences de piété.

Le Baul est un esprit entier et libre pour qui les dogmes et les hiérarchies religieuses ne sont que les moyens de contrôler les peuples et les individus. Celui qui est emprisonné dans ses croyances, dans un système bureaucratique ou dans des lois ou des jugements moraux, culturels, séculaires ou religieux, ne peut pas réaliser l'ultime libération. Or, celle-ci est au coeur de la philosophie et du style de vie Bauls. Il y a dans l'attitude baule une qualité d'anarchie très nette. Le Baul considère que chacun devrait être libre de suivre ce que son coeur lui dicte et de laisser cette voix intérieure s'exprimer et voyager sur tous les plans de l'existence, l'idée-maîtresse ici étant que cette voix doit être guidée par le Divin. C'est ce à quoi Lee fait référence lorsqu'il parle d'être en alignement avec la volonté de Dieu et quand il dit que ce que notre coeur nous dicte alors vient directement d'un état d'innocence organique s'exprimant par le biais de la sagesse intrinsèque du corps. Osho Rajneesh dit la même chose de très belle façon :

« Les gens comme les Bauls n'ont pas d'origine. Une religion comme celle des Bauls est avant tout un surgissement spontané. Qui est à l'origine des roses ? Qui est à l'origine des chants d'oiseaux matinaux ? Le Baul n'est pas un métaphysicien, c'est un mystique. On peut participer à ce mystère, mais on ne peut pas le définir. La voie baule n'est pas un credo, c'est une façon de vivre spontanée. Les gens qui ont vraiment vécu ont toujours vécu ainsi. Certains s'appellent Bauls, c'est tout. Les Bauls sont des gens vrais, des gens authentiques jusqu'au bout des ongles. Le Baul est un épanouissement, une énergie fluide. Les gens comme les Bauls ne sont pas créés, ils surgissent. Ils font partie de la nature. »


Celui qui fait l'expérience de ce que veut dire être un Baul prend soudain conscience que de grands « Bauls » ont existé dans toutes les cultures et à toutes les époques. La biographie de certains saints et d'autres personnes réalisées spirituellement nous montre que, tel un fleuve magnifique et libre, l'esprit baul a traversé la vie de personnages célèbres venus d'horizons très différents, y compris occidentaux, et ayant contribué indénia­blement à l'histoire de l'humanité. Citons, entre autres, Walt Whitman, Wilhelm Reich, le fameux danseur russe Nijinsky, Jésus de Nazareth, et un très grand nombre de saints orientaux, notamment Ramakrishna et Jelaluddin Rumi.


2 commentaires :

ariaga a dit…

C'est absolument passionnant. J'ai lu d'un trait et j'ai relu et j'ai fait mon miel.

Chronophonix a dit…

Il y aura encore trois extraits sur ce sujet.