dimanche 1 juin 2014

Le coeur éternel de la voie : Les Bauls du Bengale (3)






Les chants bauls

Les Bauls utilisent le chant, la musique, la danse et la poésie pour transmettre leurs enseignements et leurs réalisations spiri­tuelles. Les chants du Baul sont le principal moyen pour lui d'exprimer son expérience du Divin :
« Le chant est un élément indispensable à la vie baule, il va jouer un rôle essentiel dans sa sadhana, l'aider dans sa quête éternelle de "l'Homme du Coeur", être le seul moyen dont il disposera pour communiquer ses idées aux hommes ordinai­res. En bref le Baul fait tout à travers ses chants : il vit en eux, médite en eux, dort en eux, meurt en eux. »
Leurs chants sont pour les Bauls sources de délice, d'extase et de plaisir. Ils en retirent la paix et le réconfort dans les moments d'intense nostalgie ou de grand chagrin, lorsqu'ils souffrent de se sentir séparés de Dieu. C'est cela qu'ils communiquent à leur auditoire, cet éventail d'invocations théâtrales porteuses d'extase et de peine partagée. Les Bauls sont passés maîtres dans l'art d'entrer grâce à leurs chants en communion avec les couches les plus humbles de la société.

Les chants des Bauls parlent de leurs croyances et des prati­ques complexes de leur sadhana, comme par exemple l'acte sexuel et les rituels qui l'accompagnent, ou encore certains prin­cipes liés à la respiration. Mais les mots dont ils se servent sont ambigus, ce qui fait que même lorsque le public en saisit le sens apparent, il ne peut en comprendre la signification profonde. Pour découvrir les secrets encodés dans ces paroles, il est néces­saire de « travailler ». Les détails de la sadhana baule sont trans­mis exclusivement de guru à disciple et ne sont sujets de discus­sion qu'entre élèves d'une même communauté. On conseille à ces derniers de n'en parler qu'avec prudence et de prendre garde à ne divulguer aucun secret. Les Bauls considèrent que très peu de gens s'intéressent réellement à leur voie. « Les gens de l'exté­rieur pourraient se moquer de nous s'ils connaissaient notre religion. »
« Mettant en pratique ce dont ils parlent dans leurs chants, les Bauls explorent la vision spirituelle qui s'applique à chaque circonstance de la vie. Leurs paroles ont un sens caché, elles sont comme la peau épaisse sous laquelle se cache le goût sucré du fruit. Une fois cette peau épluchée, on peut goûter la chair ruisselante de jus. Celui qui ne reste pas au niveau superficiel mais parvient à découvrir le sens caché des paroles baules res­sent un plaisir de nature divine. L'originalité des chants bauls vient de la philosophie profonde qu'elle recèle sous des mots ordinaires et simples utilisés par les couches sociales les plus humbles. »

Le jour où grand-père mourut dans les bras de grand-mère,
Fut le jour de la naissance de mon père.
Le jour de mes seize ans,
Fut le jour de la naissance de ma mère.
Pense donc, ma mère naquit ce jour-là.
Une goutte sur le front tombe dans la grande eau, Ce jour-là,
Un pêcheur attrape la rivière dans le filet de l'illusion.

Si les chants bauls comportent des métaphores relatives à des pratiques ésotériques et à la relation de l'homme avec Dieu, ils décrivent aussi la société et les illusions véhiculées par les conventions. A travers leurs chants, les Bauls dénoncent les par­faits non-sens de la vie et critiquent sévèrement la rigidité inutile des rites instaurés au nom de la religion, ainsi que les barrières artificielles des castes et des dogmes. En ce sens, les chants bauls semblent vouloir nous réveiller. « Ouvrez les yeux ! », nous disent-ils.
Chaque chant est considéré refléter parfaitement la façon dont vivent les Bauls. Il est souvent à double sens, peut être compris à la fois au niveau exotérique et ésotérique, présente la philosophie baule et permet une invocation d'une très grande force. Il a un rôle fondamental car il représente un pont entre les Bauls et ceux qui ne le sont pas.
Divers éléments sont pris en compte lors d'une représentation baule : la mélodie, la philosophie exprimée, les instruments, le style personnel des musiciens, et le choix des paroles qui sont toujours concrètes et saisissantes. Tous ces facteurs contribuent à l'impact qu'aura le chanteur sur l'esprit et le coeur de ceux qui l'écouteront, qu'ils soient indiens ou occidentaux. Les chants bauls véhiculent et enrichissent l'héritage culturel de l'Inde, et du Bengale en particulier. On ne saurait se faire une idée juste de la vie des Bauls sans accorder à leur musique l'importance qui lui est due.

Les instruments bauls sont simples et viennent de la tradition folklorique du Bengale. Le Baul fabrique et répare lui-même ses instruments et entretient avec chacun d'eux une relation per­sonnelle très forte. Pour lui, l' ektara, le dotara (instrument à cordes) et le dugi (tambour) sont des êtres vivants qui se nour­rissent de la force vitale d'une sadhana focalisée sur l'Homme du Coeur. Chaque chant se veut une offrande venue du plus pro­fond de l'être, un cri de dévotion, une prière, un chant de louan­ge et d'adoration. Les instruments qui permettent au chanteur baul de s'exprimer ainsi sont donc entretenus avec le plus grand respect. Ils sont pour lui des êtres sacrés possédant chacun sa vie propre.

La danse fait également partie des spectacles bauls. Elle consiste en mouvements chorégraphiés très précis qui se fondent sur la technicité particulière d'une discipline yogique. Ce sont des mudras, c'est-à-dire une gestuelle sacrée, des postures « ob­jectives » qui suivent la circulation rythmique des différents flux énergétiques du corps. La danse baule est unique au monde. Lorsqu'il danse, le Baul est en réalité en posture de supplication aux pieds de l'Homme du Coeur, en pleine invocation de la Présence divine.

C'est de cette manière que le Baul rend hommage à la réalité absolue. Témoins de sa réalisation spirituelle, ses chants appar­tiennent au trésor de sa communauté. Toute représentation baule est une rencontre à la fois sociale, culturelle et spirituelle entre les musiciens et ceux qui les écoutent. Autrement dit, les liens qui se forment alors viennent de ce que tous partagent la même vision d'un monde multidimensionnel. C'est entre autres ce dernier point qui fait des représentations baules une expérience absolument unique que l'on ne retrouve pas dans les autres tra­ditions musicales du continent indien. Celles-ci requièrent en effet un cadre et une ambiance formels, tandis que la voie baule n'est pas soumise à ce type de contraintes. Même s'il existe un protocole dans la manière de chanter que le Baul va respecter, il a néanmoins la possibilité de se produire n'importe où, n'im­porte quand. C'est sa dévotion qui va toucher son auditoire, une dévotion portée par un sentiment d'urgence nourri par l'intensité de sa sadhana. Et si certaines techniques vont lui permettre de transmettre l'essence de cette dévotion, c'est la grande Vie elle- même qui donnera à son chant la douceur et la mélodie de son amour, son affection, sa nostalgie, sa tristesse, son désespoir, son déchirement.

Extrait de l'ouvrage collectif, sous l'inspiration et la direction de Lee Lozowick, "Le coeur éternel de la voie" (tome IV)


1 commentaires :

ariaga a dit…

Je suis toujours avec intérêt ces textes qui m'apprennent beaucoup sur un chemin que j'ignorais complètement. Amitiés.