dimanche 19 juillet 2020

Toujours plus vite






«Afin de toujours demeurer tendu vers, allez vite, plus vite, encore plus vite, toujours plus vite, pas uniquement en voiture, mais du début à la fin de la journée. Pourquoi vite ? Peu importe. Là n'est pas la question. Il s'agit de foncer dans l'existence tel un taureau, tête baissée vers la cape rouge de buts et de désirs toujours en recul. Au précieux principe du décalage-avant s'ajoutera donc utilement le principe de la course. Ne marchez pas, courez; n'avancez pas, foncez; ne soyez pas rapide lorsqu'il le faut, soyez «speed» par réflexe, même lorsqu'il ne le faut pas. Souvenez-vous que la vitesse est l'alliée de la non-vigilance, la garantie de l'absence à soi-même.»
 Gilles Farcet, Le manuel de l'anti-sagesse, (Ed Le Relié)

Pour illustrer en musique ce qui précède, une courte (et rapide!) improvisation avec Fred Wallich à la voix et au texte, Michel aux claviers.




mardi 14 juillet 2020

René Daumal : La Guerre Sainte









Introduction par Louis Pauwels (Le nouveau Planète n°4, février 1969)

Le 8 décembre, étant « l'Invité du dimanche » de la télévision française, je fis lire sur une image fixe d'un portrait du poète, des extraits de la Guerre sainte, de René Daumal. C'est un texte d'une sévé­rité royale. Je reçus, par la suite, quantité de lettres. On avait été atteint par cette méditation. On voulait se procurer ces pages. Les voici.
Elles parurent pour la première fois, je crois, dans la revue Fontaine. Depuis vingt ans, elles me hantent.
Nous avons publié dans notre dernier numéro, faisant suite à une enquête sur spiritualité et vio­lence, une étude de Raymond de Becker. Cette étude évoquait les conceptions traditionnelles de la Guerre sainte et tentait de situer celles-ci dans les perspectives de notre monde présent, qui est sanglant. Dans l'Islam religieux, la guerre de conquêtes, d'ordre social ou politique, ne fait que constituer la « petite guerre sainte ». La « grande guerre sainte » est celle que doit mener l'homme contre ce qui, en lui-même, est ennemi de la densité et de la liberté de son âme. Par un combat intime et constant, il cherche la « paix du coeur ». Alors, même plongé dans une action extérieure violente, il aura les mains propres, l'esprit pur et en repos.
René Daumal décrit ici cette grande guerre sainte, et, nous sollicitant pour un égal effort, montre le poète à la recherche de la vraie parole mesurée, de la réalité du Verbe. C'est un des textes les plus mystérieux, les plus graves et les plus chargés de sens de la litté­rature moderne.
Daumal, fondateur du groupe Grand Jeu avec Roger Gilbert Lecomte, Roger Vailland, Rolland de Renéville, Pierre Minet, voulut refonder la poésie sur la métaphysique expé­rimentale. Sa rencontre avec Alexandre de Salzmann, compagnon de Gurdjieff, à 22 ans, fut déterminante. Le Mont Analogue comme ces pages sont directement issus d'une pra­tique de l'enseignement de Gurdjieff. Il est mort à 36 ans, en 1944.


ŒUVRES PRINCIPALES:
La Grande Beuverie.
Le Mont Analogue.
Chaque fois que l'aube paraît, essais et notes.
Poésie noire, poésie blanche, poèmes (contenant«la Guerre Sainte »).
Lettres à ses amis.
(Tous ces ouvrages aux éditions Gallimard.)

PRINCIPALES TRADUCTIONS

Mort dans l'après-midi, d'Hemingway (Gallimard).
Essais sur le bouddhisme Zen, de Suzuki (éd. Albin Michel).

L'Enseignement de Ramakrishna (éd. Albin Michel).

Sur René Daumal:
René Daumal, collection Poètes d'aujourd'hui (éd. Seghers).
Les Puissances du dedans (essai sur une famille spiri­tuelle) de Michel Random (éd. Denoël).

ÉTUDE FONDAMENTALE:
Numéro spécial des Cahiers de l'Herne sur le Grand Jeu (déc. 1968).

La Guerre Sainte



Je vais faire un poème sur la guerre. Ce ne sera peut-être pas un vrai poème, mais ce sera sur une vraie guerre.
Ce ne sera pas un vrai poème, parce que le vrai poète, s'il était ici, et si le bruit se répandait parmi la foule qu'il allât parler — alors un grand silence se ferait, un lourd silence d'abord se gonflerait, un silence gros de mille tonnerres.
Visible, nous le verrions, le poète; voyant, il nous verrait; et nous pâlirions dans nos pauvres ombres, nous lui en voudrions d'être si réel, nous les malingres, nous les gênés, nous les tout-chose.
Il serait ici, plein à craquer des mille tonnerres de la multitude des ennemis qu'il contient — car il les contient, et les contente quand il veut — incandescent de douleur et de sacrée colère, et pourtant tranquille comme un artificier, dans le grand silence il ouvrirait un petit robinet, le tout petit robinet du moulin à paroles, et par là nous lâcherait un poème, un tel poème qu'on en deviendrait vert.
Ce que je vais faire ne sera pas un vrai poème poétique de poète, car si le mot « guerre » était dit dans un vrai poème — alors la guerre, la vraie guerre dont parlerait le vrai poète, la guerre sans merci, la guerre sans compromis s'allumerait définitivement dans le dedans de nos coeurs.

Car dans un vrai poème les mots portent leurs choses.
Mais ce ne sera pas non plus discours philosophique. Car pour être philosophe, pour aimer la vérité plus que soi-même, il faut être mort à l'erreur, il faut avoir tué les traîtres complaisances du rêve et de l'illusion commode. Et cela, c'est le but et la fin de la guerre, et la guerre est à peine commencée, il y a encore des traîtres à démasquer.
Et ce ne sera pas non plus oeuvre de science. Car pour être un savant, pour voir et aimer les choses telles qu'elles sont, il faut être soi-même, et aimer se voir, tel qu'on est. Il faut avoir brisé les miroirs menteurs, il faut avoir tué d'un regard impitoyable les fantômes insinuants. Et cela, c'est le but et la fin de la guerre, et la guerre est à peine commencée, il y a encore des masques à arracher.
Et ce ne sera pas non plus un chant enthousiaste. Car l'enthousiasme est stable quand le dieu s'est dressé, quand les ennemis ne sont plus que des forces sans formes, quand le tintamarre de guerre tinte à tout casser, et la guerre est à peine commencée, nous n'avons pas encore jeté au feu notre literie.
Ce ne sera pas non plus une invocation magique, car le magicien demande à son dieu: « Fais ce qui me plaît », et il refuse de faire la guerre à son pire ennemi, si l'ennemi lui plaît; et pourtant ce ne sera pas davantage une prière de croyant, car le croyant demande à son dieu:
« Fais ce que tu veux », et pour cela il a dû mettre le fer et le feu dans les entrailles de son plus cher ennemi — ce qui est le fait de la guerre, et la guerre est à peine commencée.

Ce sera un peu de tout cela, un peu d'espoir et d'effort vers tout cela, et ce sera aussi un peu un appel aux armes. Un appel que le jeu des échos pourra me ren­voyer, et que peut-être d'autres entendront.
Vous devinez maintenant de quelle guerre je veux parler.
Des autres guerres — de celles que l'on subit — je ne parlerai pas. Si j'en parlais, ce serait de la littérature ordinaire, un substitut, un à-défaut, une excuse. Comme il m'est arrivé d'employer le mot « terrible » alors que je n'avais pas la chair de poule. Comme j'ai employé l'expression « crever de faim » alors que je n'en étais pas arrivé à voler aux étalages. Comme j'ai parlé de folie avant d'avoir tenté de regarder l'infini par le trou de la serrure. Comme j'ai parlé de mort, avant d'avoir senti ma langue prendre le goût de sel de l'irré­parable. Comme certains parlent de pureté, qui se sont toujours considérés comme supérieurs au porc domestique. Comme certains parlent de liberté, qui adorent et repeignent leurs chaînes. Comme certains parlent d'amour, qui n'aiment que l'ombre d'eux-mêmes. Ou de sacrifice, qui ne se couperaient pour rien le plus petit doigt. Ou de connaissance, qui se déguisent à leurs propres yeux. Comme c'est notre grande maladie de parler pour ne rien voir. Ce serait un substitut impuissant, comme des vieillards et des malades parlent volontiers des coups que donnent ou reçoivent les jeunes gens bien portants. Ai-je donc le droit de parler de cette autre guerre — celle que l'on ne subit pas seulement — alors qu'elle n'est peut-être pas irrémédiablement allumée en moi? Alors que j'en suis encore aux escarmouches? Certes, j'en ai rarement le droit. Mais
« rarement le droit », cela veut dire aussi « quelquefois le devoir » — et surtout le « besoin », car je n'aurai jamais trop d'alliés.

J'essaierai donc de parler de la guerre sainte.
Puisse-t-elle éclater d'une façon irréparable! Elle s'allume bien, de temps en temps, ce n'est jamais pour très longtemps. Au premier semblant de victoire, je m'admire triompher, et je fais le généreux, et je pactise avec l'ennemi. Il y a des traîtres dans la maison, mais ils ont des mines d'amis, ce serait si déplaisant de les démasquer! Ils ont leur place au coin du feu, leurs fauteuils et leurs pan­toufles, et ils viennent quand je somnole, en m'offrant un compliment, une histoire palpitante ou drôle, des fleurs et des friandises, et parfois un beau chapeau à plumes. Ils parlent à la première personne, c'est ma voix que je crois entendre, c'est ma voix que je crois émettre: « Je suis..., je sais..., je veux...» — Mensonges! Mensonges greffés sur ma chair, abcès qui me crient: « Ne nous crève pas, nous sommes du même sang! », pustules qui pleurnichent: « Nous sommes ton seul bien, ton seul ornement, continue donc à nous nourrir, il ne t'en coûte pas tellement! »
Et ils sont nombreux, et ils sont charmants, ils sont pitoyables, ils sont arro­gants, ils font du chantage, ils se coalisent... mais ces barbares ne respectent rien — rien de vrai, je veux dire, car devant tout le reste, ils sont tire- bouchonnés de respect. C'est grâce à eux que je fais figure, ce sont eux qui occupent la place et tiennent les clefs de l'armoire aux masques. Ils me disent: « Nous t'habillons; sans nous, comment te présenterais-tu dans le beau monde? » — Oh! plutôt aller nu comme une larve!

Pour combattre ces armées, je n'ai qu'une toute petite épée, à peine visible à l'oeil nu, coupante comme un rasoir, c'est vrai, et très meurtrière. Mais si petite vraiment, que je la perds à chaque instant. Je ne sais jamais où je l'ai fourrée. Et quand je l'ai retrouvée, alors je la trouve lourde à porter, et diffi­cile à manier, ma meurtrière petite épée.

Moi, je sais dire à peine quelques mots, et encore ce sont plutôt des vagis­sements, tandis qu'eux, ils savent même écrire. Il y en a toujours un dans ma bouche, qui guette mes paroles quand je voudrais parler. Il les écoute, garde tout pour lui, et parle à ma place, avec les mêmes mots - mais son immonde accent. Et c'est grâce à lui qu'on me considère, et qu'on me trouve intelligent. (Mais ceux qui savent ne s'y trompent pas: puissé-je entendre ceux qui savent!) Ces fantômes me volent tout. Après cela, ils ont beau jeu de m'apitoyer: « Nous te protégeons, nous t'exprimons, nous te faisons valoir. Et tu veux nous assassiner! Mais c'est toi-même que tu déchires, quand tu nous rabroues, quand tu nous tapes méchamment sur notre sensible nez, à nous tes bons amis.»
Et la sale pitié, avec ses tiédeurs, vient m'affaiblir. Contre vous, fantômes, toute la lumière! Que j'allume la lampe, et vous vous tairez. Que j'ouvre un oeil, et vous disparaîtrez. Car vous êtes du vide sculpté, du néant grimé. Contre vous, la guerre à outrance. Nulle pitié, nulle tolérance. Un seul droit: le droit du plus être.
Mais maintenant, c'est une autre chanson. Ils se sentent repérés. Alors, ils font les conciliants. « En effet, c'est toi le maître. Mais qu'est-ce qu'un maître sans serviteurs? Garde-nous à nos modestes places, nous promettons de t'aider. Tiens, par exemple: figure-toi que tu veuilles écrire un poème. Comment ferais-tu sans nous? »
Oui, rebelles, un jour je vous remettrai à vos places. Je vous courberai sous mon joug, je vous nourrirai de foin, et vous étrillerai chaque matin. Mais tant que vous sucerez mon sang et volerez ma parole, oh! plutôt jamais n'écrire de poèmes!
Voyez la jolie paix qu'on me propose. Fermer les yeux pour ne pas voir le crime. S'agiter du matin au soir pour ne pas voir la mort toujours béante. Se croire victorieux avant d'avoir lutté. Paix de mensonge! S'accommoder de ses lâchetés, puisque tout le monde s'en accommode. Paix de vaincus! Un peu de crasse, un peu d'ivrognerie, un peu de blasphème, sous des mots d'esprit, un peu de mascarade, dont on fait vertu, un peu de paresse et de rêverie, et même beaucoup si l'on est artiste, un peu de tout cela, avec, autour, toute une boutique de confiserie de belles paroles, voilà la paix qu'on nous pro­pose. Paix de vendus! Et pour sauvegarder cette paix honteuse, on ferait tout, on ferait la guerre à son semblable. Car il existe une vieille et sûre recette pour conserver toujours la paix en soi: c'est d'accuser toujours les autres. Paix de trahison!

Vous savez maintenant que je veux parler de la guerre sainte. Celui qui a déclaré cette guerre en lui, il est en paix avec ses semblables, et, bien qu'il soit tout entier le champ de la plus violente bataille, au-dedans du dedans de lui- même règne une paix plus active que toutes les guerres. Et plus règne la paix au-dedans du dedans, dans le silence et la solitude centrale, plus fait rage la guerre contre le tumulte des mensonges et l'innombrable illusion.

Dans ce vaste silence bardé de cris de guerre, caché du dehors par le fuyant mirage du temps, l'éternel vainqueur entend les voix d'autres silences. Seul, ayant dissous l'illusion de n'être pas seul, seul, il n'est plus seul à être seul. Mais je suis séparé de lui par ces armées de fantômes que je dois anéantir. Puissé-je un jour m'installer dans cette citadelle! Sur les remparts, que je sois déchiré jusqu'à l'os, pour que le tumulte n'entre pas dans la chambre royale! « Mais tuerai-je? » demande Ardjouna le guerrier. « Paierai-je le tribut à César? » demande un autre. -Tue, est-il répondu, si tu es un tueur. Tu n'as pas le choix. Mais si tes mains se rougissent du sang des ennemis, n'en laisse pas une goutte éclabousser la chambre royale, où attend le vainqueur immo­bile. - Paie, est-il répondu, mais ne laisse pas César jeter un seul coup d'oeil sur le trésor royal.
Et moi qui n'ai pas d'autre arme, dans le monde de César, que la parole, moi qui n'ai d'autre monnaie, dans le monde de César, que des mots, parlerai-je?
Je parlerai pour m'appeler à la guerre sainte. Je parlerai pour dénoncer les traîtres que j'ai nourris. Je parlerai pour que mes paroles fassent honte à mes actions, jusqu'au jour où une paix cuirassée de tonnerre régnera dans la chambre de l'éternel vainqueur.
Et parce que j'ai employé le mot de guerre, et que ce mot de guerre n'est plus aujourd'hui qu'un simple bruit que les gens instruits font avec leurs bouches, parce que c'est maintenant un mot sérieux et lourd de sens, on saura que je parle sérieusement et que ce ne sont pas de vains bruits que je fais avec ma bouche.

René Daumal, printemps 1940.





Juste pour mémoire, la couverture du numéro de la revue "Le nouveau Planète" d'où a été extrait ce texte de René Daumal.



lundi 6 juillet 2020

Eckhart Tolle : La voix dans la tête







Un enseignement essentiel : voir, entendre cette voix qui parle tout le temps, ne pas tolérer une minute de plus que le "petit homme" ou la "petite femme" dans la tête fasse sa loi, ne plus jamais croire que je ne suis que ce "petit homme" ou cette "petite femme"...


Version overdubbée en français

Version originale





jeudi 18 juin 2020

mercredi 27 mai 2020

Lee Lozowick : Dissiper les voiles






Dissiper les voiles

Les voiles de l'illusion doivent être dissipés ; quant à savoir comment s'y prendre, c'est une question complexe. Ces voiles ne disparaissent pas comme la brume du matin au contact du soleil. Certains voiles se dissipent facilement, il nous suffit de souffler sur eux pour qu'ils s'ouvrent. Mais la plupart sont fermés à double tour et il faut forcer les serrures par un processus très délicat. Par exemple, si nous avons été victimes d'abus sexuels dans notre enfance et que le souvenir de cet épisode est trop choquant pour que nous osions le regarder en face, les voiles d'illusion recouvrant cette réalité seront barricadés derrière des portes blindées à trois verrous. Y pénétrer demandera un certain savoir-faire. Et pourtant, la réussite de la vie spirituelle exige que l'on dissipe les voiles de l'illusion, puisqu'il s'agit de percevoir plus clairement les choses telles qu'elles sont, non déformées par les mirages de la dualité ; autrement dit, nos désirs, nos espoirs, nos rêves, nos attentes, nos préjugés, nos opinions, nos projections.
Il n'y a que deux manières d'écarter les voiles de l'illusion : soit nous le faisons, soit c'est Dieu qui le fait. Il est vraiment préférable que nous nous en chargions, car lorsque Dieu finira par s'y résoudre, il sera très contrarié que nous n'ayons pas accompli ce qui nous incombait. Lorsque c'est nous qui levons les voiles de notre illusion – on appelle cela « travailler sur soi » –, cela se fait plutôt doucement, du moins la plupart du temps. Nous le faisons à notre rythme et en fonction de nos capacités. Mais si c'est Dieu qui s'en charge, cela arrive en général au mauvais moment, au mauvais endroit, et cela peut s'avérer un peu rude. Bien entendu, du point de vue de Dieu, il n'y a pas de mauvais moment ou de mauvais endroit.




Même si certains d'entre nous aiment bien se faire un peu malmener par leur partenaire – une pincée de masochisme créatif peut pimenter une relation morne, ce qui ne veut pas dire que je cautionne la violence –, lorsque Dieu nous rudoie, c'est comme quand un être humain malmène une fourmi ! Vous avez déjà vu une fourmi rampant sur la table soudain voler en l'air puis tomber à terre quand vous la frappez ? Les fourmis n'ont pas un ressenti très complexe, mais les êtres humains oui. Donc, quand Dieu nous flanque par terre, ce n'est pas agréable. C'est un désagrément physique, émotionnel et mental. Dieu taille tout simplement dans le vif. Aussi avons-nous intérêt à dissiper nous-mêmes les voiles de notre illusion. Cela n'en reste pas moins inenvisageable pour la plupart. Ce travail suppose en effet que l'on porte sur soi-même un regard d'une honnêteté radicale, absolue, comme nous le verrons au chapitre suivant.
Admettre que celui auquel nous nous sommes identifiés toute notre vie n'est qu'une illusion, voilà qui n'est pas évident. Ce l'est si peu que nous allons de stage en stage, faisons des années de thérapie et passons par de grandes prises de conscience sans cependant être encore prêts à réellement voir. Nous nous disons que nous souhaitons changer, que nous ne voulons plus être si malheureux, toujours en train de nous nuire. Nous prétendons vouloir être détendus, à l'aise, voire sereins, vraiment capables d'entrer en relation intime avec notre partenaire, sans colère et sans peur ; pourtant, nous voyons bien le temps qu'il faut pour que se produise le moindre changement durable.

S'il est si ardu de déconstruire nos illusions, c'est que nous résistons. Avant tout, nous refusons de pénétrer en territoire complètement inconnu. Nous n'aimons pas nous engager dans quelque chose sans savoir exactement où nous allons et comment les choses vont tourner. C'est l'une des situations qui nous répugne le plus, si bien qu'à cet égard nous sommes très paresseux. S'aventurer en un pays où nous ne sommes encore jamais allés et dont nous ne parlons pas la langue, c'est encore autre chose. Il ne s'agit pas vraiment d'une plongée dans l'inconnu. Nous pouvons toujours communiquer par signes ou passer par un interprète.
Le territoire réellement inconnu, c'est celui qui réside en nous. En fait, nous n'avons aucune connaissance de nous-mêmes, littéralement aucune. Nous ne nous connaissons qu'à partir de nos projections, conditionnements, programmations, préjugés et croyances. Plus nous procédons à la déconstruction de ce personnage imaginaire pour lequel nous nous prenons, plus nous nous rapprochons de celui que nous sommes réellement et plus nous approchons l'inconnu radical. Une dimension totalement inconnue, vide de toute référence. C'est ainsi, c'est ainsi que cela doit être et, en un sens, c'est là l'essence du véritable travail spirituel.




Tôt ou tard, si nous voulons nous reconstruire tels que nous sommes et non en fonction de ce que les autres attendent de nous ou projettent sur nous, sans parler de ce que nous projetons sur nous-mêmes, il va nous falloir arrêter d'essayer de plaire à papa et maman – littéralement comme dans toutes les relations où entre en jeu un transfert, grossier ou subtil. Nous tentons de faire plaisir à papa et maman dans nos rapports à nos supérieurs hiérarchiques ou toute autre figure d'autorité, nos partenaires sexuels, et même dans nos relations avec nos propres enfants. Non seulement c'est un cercle vicieux, mais c'est peine perdue. Nos parents ne seront jamais satisfaits de nous s'ils ne le sont pas déjà. Même si, au niveau conscient, cela va de soi, la plupart d'entre nous sommes inconsciemment obsédés et manipulés par ce désir de plaire à papa et maman. Il nous faut comprendre en profondeur que si nous ne sommes pas d'ores et déjà assez « bien » aux yeux de papa et maman, nous ne le serons jamais. Rien de ce que nous pourrons accomplir dans cette existence ne pourra satisfaire des parents insatisfaits. Toutes les thérapies, tout l'argent ou la renommée du monde n'y changeront rien.

Et puisque c'est ainsi, à quoi bon s'obstiner ? Malheureusement, il ne nous est pas possible de tout simplement déclarer : « Bon, d'accord, j'arrête les frais », pour réellement arrêter. Du fait de l'illusion de la séparation, nous nous prenons pour celui ou celle qui s'évertue à plaire à papa-maman. Et aux yeux de l'ego, la fin de cette identification équivaut à la mort. Cesser de nous prendre pour ce que nous ne sommes pas suppose au préalable de voir et d'accepter notre identification à une totale illusion.
Il nous faut toujours, pour ainsi dire, garder les yeux grands ouverts, tant est puissante la fascination exercée par l'illusion de la séparation. De toute sa force, de toute son énergie, elle veut littéralement nous posséder et continuer à nous consumer comme elle l'a toujours fait. Ce n'est donc pas sur le plan du comportement ou des habitudes de vie qu'il convient d'opérer un changement radical ; il s'agit plutôt de transcender l'illusion de la séparation pour pouvoir entrer en relation avec la vie exactement telle qu'elle est.

Des années durant, le grand maître indien Swâmi Papa Ramdas ne parlait jamais de lui-même à la première personne. Il disait : « Ramdas a fait ceci, Ramdas a fait cela, Ramdas part en pèlerinage, Ramdas déjeune. » Il devint très connu pour ne jamais dire « je », ayant compris qu'il n'y avait pas de Ramdas en tant qu'individu séparé du tout. Pour lui, il n'y avait que le phénomène complexe apparaissant dans l'instant et qui se trouvait prendre l'apparence de Ramdas. Il était célèbre et vint plusieurs fois en Europe et en Amérique. Un jour, au cours de l'une de ses tournées, il parla de lui-même en employant le « je ». Une personne dans l'assistance qui avait lu tous ses premiers livres lui demanda : « Comment se fait-il que vous puissiez dire « je » en parlant de vous-même ? N'est-ce pas un signe d'égocentrisme ? » La réponse de Ramdas fut que dans son cas, même ce « je » était devenu Dieu.

(«Éloge de la folle sagesse», chap. 2)






lundi 25 mai 2020

Du temps et des chats






J'ai emprunté le titre de cet article (dont la première publication date de mai 2009) à Howard Fast, qui a intitulé ainsi l'une des histoires de son recueil de nouvelles "Au seuil du futur". Le chat évoque pour moi en effet l'intemporalité, la présence tranquille et paisible qui s'étire paresseusement tout au long de la journée et m'incite souvent à en faire autant!


Les chats baillent parce qu'ils se rendent compte qu'il n'y a rien à faire. (Jack Kerouac)




Chaque chat est un chef-d'œuvre. (Léonard de Vinci)


On ne choisit jamais un chat : c'est lui qui vous choisit.
(Philippe Ragueneau)



La mélancolie, c'est un chat perdu qu'on croit retrouvé. (Léo Ferré)



Les chats ont pris leur existence comme une donnée de la création. (Franz Kafka)



Il y a deux moyens d'oublier les tracas de la vie : la musique et les chats. (Albert Schweitzer)



Une maison sans chat est un aquarium sans poisson. (Jean-Louis Hue)



Le chat

De sa fourrure blonde et brune
Sort un parfum si doux, qu'un soir
J'en fus embaumé, pour l'avoir
caressée une fois, rien qu'une.

C'est l'esprit familier du lieu ;
Il juge, il préside, il inspire
Toutes choses dans son empire ;
Peut-être est-il fée, est-il dieu.

Quand mes yeux, vers ce chat que j'aime
Tirés comme par un aimant
Se retournant docilement
Et que je regarde en moi-même,

Je le vois avec étonnement
Le feu de ses prunelle pâles
Clairs fanaux, vivantes opales,
Qui me contemplent fixement.

Charles Baudelaire



" J'écoutais celui-ci grave, celui-là argentin, le double ronron, mystérieux privilège du félin, rumeur d'usine lointaine, bourdonnement de coléoptère prisonnier, moulin délicat dont le sommeil arrête la meule. "


Colette




J'ai trouvé quelques unes de ces citations ainsi que le poème de Baudelaire sur l'excellent site Culture Chat, qui, comme son nom l'indique, est consacré au chat sous toutes ses déclinaisons.

Et pour terminer, deux musiques "félines" : le duo miaulé, extrait de "L'enfant et les sortilèges", de Maurice Ravel et Colette, et "The cat", par le James Taylor quartet.


Et comme je supprime les originaux des articles republiés, voici les commentaires qui accompagnaient celui-ci, en mai 2009...









mardi 19 mai 2020

Eckhart Tolle : Quand la conscience se libère







Quand la conscience se libère...
(Extrait de l'ouvrage «Le pouvoir du moment présent», chapitre 5, pages 96 à 98)

Quand la conscience se libère de son identification aux formes physiques et mentales, elle devient ce que l'on pourrait qualifier de conscience pure ou illuminée, ou encore de présence. Ceci est déjà arrivé à quelques personnes et apparaît voué à se produire à une plus grande échelle, bien qu'il n'y ait aucune garantie absolue que ce sera le cas. La grande majorité des humains est encore prise dans le piège qu'est le mode de conscience fondé sur l'ego, c'est-à- dire que les individus s'identifient à leur mental et sont contrôlés par lui. S'ils ne réussissent pas à s'en libérer à temps, le mental les détruira. Ils connaîtront de plus en plus de confusion, de conflits, de violence, de maladies, de désespoir, de folie. Le mental res­semble à un navire qui coule. Si vous ne le quittez pas, vous sombrerez avec lui. Le mental collectif est l'entité la plus dange­reusement démente et destructrice que la planète ait jamais connue. Que pensez-vous qu'il arrivera à cette planète si la conscience humaine reste telle qu'elle est ?




Déjà, pour la plupart des gens, le seul répit en ce qui a trait à leur mental, c'est d'avoir occasionnellement recours à un niveau de conscience situé en dessous de celui de la pensée. C'est ce que tout le monde fait chaque nuit en dormant. Mais cela se produit égale­ment dans une certaine mesure au cours des relations sexuelles, ou en prenant de l'alcool et d'autres drogues qui réduisent l'activité excessive du mental. Si l'alcool, les tranquillisants, les antidé­presseurs et les drogues illégales n'existaient pas - et ils sont tous consommés en quantités énormes -, la démence du mental humain serait encore plus flagrante qu'elle ne l'est déjà. A mon avis, si on privait les gens de leurs drogues, une grande partie de la population deviendrait un danger pour elle-même et pour les autres. Bien entendu, ces drogues vous maintiennent dans un état de dysfonc­tionnement. Leur emploi généralisé ne fait que retarder la déstructuration du vieux mental et l'avènement d'une conscience supérieure. Les consommateurs de drogues peuvent certes trouver grâce à elles un soulagement aux tortures quotidiennes que le mental leur inflige. Par contre, ces drogues les empêchent d'avoir assez de présence consciente pour pouvoir s'élever au-dessus du niveau de la pensée et ainsi trouver la véritable libération.




Retomber à un niveau de conscience situé en dessous de celui de la pensée, qui est celui de nos lointains ancêtres, des animaux et des plantes, n'est pas une solution pour nous. Nous ne pouvons pas revenir en arrière. Si la race humaine veut survivre, elle doit passer à l'étape suivante. La conscience évolue dans l'univers entier sous des milliards de formes diverses. Alors, même si nous ne réussissions pas à passer à l'étape suivante, cela n'aurait pas grande importance à l'échelle cosmique. Un acquis sur le plan de la conscience n'étant jamais perdu, celle-ci s'exprimerait simplement sous une autre forme. Mais le fait même que je m'adresse à vous ici en ce moment et que vous m'écoutez ou me lisez indique clai­rement que cette conscience nouvelle est en train d'établir ses positions sur cette planète.





Il n'y a rien de personnel dans la communication qui existe entre vous et moi : je ne fais pas de l'enseignement. Vous êtes conscient et à l'écoute de vous-même. Selon un dicton oriental, « ensemble, l'enseignant et l'élève créent l'enseignement ». Chose certaine, les mots en soi ne sont pas importants. Ils ne sont pas la vérité, ils en sont seulement le signe indicateur. Je m'adresse à vous à partir d'un état de présence, et à mesure que je parle, il est possible que vous puissiez vous joindre à moi dans ce même état. Bien que chacun des mots que j'utilise ait une histoire et trouve évidemment son origine dans le passé, comme c'est le cas pour toute langue, les paroles que j'emploie avec vous transmettent la fréquence énergétique élevée de la présence, qui n'a rien à voir avec le sens que ces mots communiquent.




Quant à la présence, le silence est un transmetteur encore plus puissant. Aussi, quand vous lisez ceci ou m'écoutez parler, prêtez attention au silence entre les mots et derrière eux. Soyez conscient des hiatus. Où que vous soyez, vous pouvez facilement devenir présent en écoutant le silence. Même s'il y a du bruit, il existe toujours un certain silence en dessous de lui et entre les sons. Le fait d'écouter le silence amène immédiatement le calme en vous. Seule cette paix en vous peut percevoir le silence extérieur. Et qu'est donc ce calme, si ce n'est la présence, la conscience libérée des formes-pensées ? Là se trouve la preuve vivante de ce dont nous venons de parler.