dimanche 7 février 2016

Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes







Une histoire racontée par Anthony de Mello


Lorsque vous vous réveillez, lorsque vous comprenez, lorsque vous voyez, vous acceptez le monde tel qu'il est. Nous sommes constamment préoccupés par le pro­blème du mal. Je connais une histoire très profonde qui a pour personnage principal un petit garçon. 

Celui-ci marche au bord d'un fleuve et voit un crocodile pris dans un filet. «Auras-tu pitié de moi?» dit le crocodile. «Me délivreras-tu? Je suis laid, mais ce n'est pas ma faute. On m'a fait comme ça. Mais quelle que soit mon apparence extérieure, j'ai un coeur de mère. Je suis venue ici à la recherche de nourriture pour mes petits et j'ai été prise dans ce filet.»



«Si je te délivrais, tu m'attraperais et me tuerais!» répond l'enfant.
«Me crois-tu vraiment capable de faire une chose pareille à mon libérateur et bienfaiteur?» s'ex­clame le crocodile. Alors le petit garçon délivre la bête, qui se jette sur lui.
Tandis que le crocodile entreprend de l'avaler, l'enfant lui dit: «Ainsi, voici ma récompense pour ma bonne action.»
«Ne le prends pas personnellement, fiston,» répond le crocodile, «le monde est ainsi fait. C'est la loi de la nature.» Alors l'enfant se met à argumenter et le crocodile lui propose de demander l'avis d'un autre animal. Le petit garçon voit un oiseau sur une branche et lui dit: «Oiseau, selon toi, le crocodile a-t- il raison?»




«Le crocodile a raison,» répond l'oiseau. «Prends mon cas, par exemple. Un jour que je revenais au nid avec des vers pour mes oisillons, quelle ne fut pas mon horreur lorsque je vis un serpent rampant le long du tronc et se dirigeant droit vers mes petits. J'étais abso­lument sans défense. Alors le serpent a dévoré mes oisillons les uns après les autres. Je n'arrêtais pas de crier, de hurler, mais cela ne servait à rien. Le crocodile a raison, c'est la loi de la nature, c'est ainsi qu'est fait le monde.»
«Tu vois!» dit le crocodile à l'enfant. Mais le gar­çon insista pour poser la question à un autre animal. «Très bien,» dit le crocodile, «vas-y.» Il n'y avait qu'un âne au bord du fleuve. «Âne, dit l'enfant, voici ce que dit le crocodile. Selon toi, a-t-il raison?» Et il lui ra­conta l'histoire.



«Le crocodile a raison,» dit l'âne. «Écoute-moi. J'ai été l'esclave de mon maître toute ma vie et il m'a à peine donné à manger. Et maintenant que je suis vieux et inutile, il a ôté mes liens et m'a chassé, et maintenant je suis ici, dans la jungle, à at­tendre qu'une bête sauvage me saute dessus pour me dévorer. Le crocodile a raison, c'est la loi de la nature, la vie est ainsi faire.»
«Tu vois!» dit le crocodile à l'enfant. «Allons-y!» Et il se prépare à l'avaler. «Attends!» dit le petit garçon, «donne-moi encore une chance, une dernière chance. Laisse-moi poser la question à un autre animal. Rappelle-toi combien j'ai été bon pour toi.» «Soit,» dit le crocodile, «ta dernière chance.»



Un lapin passe par là et l'enfant lui demande: «Lapin, selon toi, le croco­dile a-t-il raison?» Alors le lapin s'assied sur son der­rière et dit au crocodile: «Tu as vraiment dit cela à l'enfant?»
«Oui,» répond le crocodile.
«Un instant!» dit le lapin. «Il faut que nous dis­cutions sérieusement de tout cela.»
«D'accord.»
«Oui, mais comment pourrions-nous discuter si tu gardes cet enfant dans ta mâchoire? Relâche-le, il faut qu'il prenne part à la conversation.»
«Pas bête,» dit le crocodile. «Aussitôt que je l'aurai relâché, il en profitera pour s'échapper.»
«Je te croyais beaucoup plus sensé,» dit le lapin. «S'il essayait de t'échapper, tu pourrais le tuer d'un coup de queue.»
«Très juste», dit le crocodile, et il relâche l'en­fant. Alors le lapin crie au gamin: «Cours!» Et l'enfant prend ses jambes à son cou et s'enfuit. Mais le lapin lui crie: «Tu aimes la chair de crocodile? Ne serait-ce pas là un délicieux repas pour les gens de ton village? Tu n'as pas entièrement libéré ce crocodile, il est toujours pris dans le filet. Pourquoi n'irais-tu pas au village pour ramener de l'aide? Ensuite vous pourriez faire un ban­quet.» C'est ce que fit le petit garçon. Il courut au village et appela tous les hommes à sa rescousse. Ils vinrent avec des haches et des lances et tuèrent le crocodile.




Mais le chien du petit garçon vint aussi et, lors­qu'il vit le lapin, il le prit en chasse, l'attrapa et l'étrangla. L'enfant arriva trop tard. Alors, regardant le lapin agoniser, il lui dit, la voix pleine de tristesse: «Le crocodile avait raison. C'est la loi de la nature, le monde est ainsi fait.»

Rien ne peut expliquer les souffrances, le mal, les tortures, la destruction et la faim qui règnent dans le monde. Personne ne pourra jamais expliquer ces hor­reurs. Vous pouvez toujours essayer avec des formules, des dogmes, des doctrines, vous n'y parviendrez pas. La vie est un mystère, ce qui signifie que votre pensée ne peut lui donner un sens. Et lorsque vous êtes sur le point de vous réveiller, vous réalisez soudainement que c'est vous, et non la réalité, qui constitue le problème.





6 commentaires :

yannick a dit…

Démonstration parfaite. A retenir. Merci.

Marie Surya a dit…

Oui Michel,
d'accord avec yannick.
L'équation est démontrée.
Merci pour l'histoire qui illustre bien nos tentatives de déjouer les grandes Lois du Vivant...

Lise a dit…

"Et lorsque vous êtes sur le point de vous réveiller, vous réalisez soudainement que c'est vous, et non la réalité, qui constitue le problème."
Superbe !

Ariaga a dit…

J'ai vraiment apprécié l'histoire. La nature est une mère mais les mères sont parfois cruelles quand il s'agit de leurs petits. Je crois que l'on peut étendre cette histoire symbolique à bien des domaines ... Amitiés.

Chronophonix a dit…

Et n'oublions pas que c'est nous qui voyons des lois à l'oeuvre dans ce que nous appelons la nature...

Acouphene a dit…

Un deal de croco ou être mangé par nos pensées...