jeudi 5 novembre 2015

Henry Miller : Voir tout à coup...






Miller

« Voir tout à coup...

Tout à coup vous vous rendez compte que votre vie était une éclipse totale; le soleil avait disparu et vous n'imaginiez même pas qu'il pût exister un soleil, mais seulement cette tache noire devant vos yeux, seulement vous-même et votre idée de la vie. Et tout à coup on vous opère de la cataracte; et tout à coup vous voyez ! Alors vous laissez aux aveugles le soin d'additionner deux et deux. En un instant, tout est chamboulé, et personne désormais ne peut troubler votre vision. Ils peuvent vous tuer, ils peuvent vous découper en rondelles, votre vision demeure intacte. Cela est, simplement. Quand un homme voit cela, le monde se met à trembler, et les cataclysmes se déchaînent. Les philosophes et les historiens auront beau déclarer que les temps ne sont pas mûrs (et les temps ne sont jamais mûrs pour les historiens et les philosophes, sauf quand il s'agit du passé), l'homme qui voit tout à coup annonce les temps, et les temps sont toujours mûrs car ils ne font qu'un avec sa vision. Pour briser cet homme, pour le découper en rondelles et détruire sa vision, il faut des siècles et des siècles de temps futurs. Et même après des siècles et des siècles sa vision n'est jamais complètement détruite. Elle est un peu brouillée, mais alors un autre homme se lève, et il voit; c'est la même vision. Et cet homme ne perd pas son temps à écrire des livres, à fabriquer des philosophies. Cet homme dit simplement ce qu'il voit, et il s'en va tout droit vers sa mort. Et tout en marchant il voit et il dit ce qu'il voit : chaque pas qu'il fait, chaque parole qu'il prononce est une rupture définitive avec le passé. Il n'a pas de souvenirs, pas d'espoirs, pas de regrets. Ni femme ni amis. Ni loyauté non plus. Il va, plein d'une froide compas­sion, maître suprême de l'ironie, et acteur principal dans le drame de l'homme. »

Henry Miller, Hamlet