mardi 15 mars 2016

Du Hachisch, par Moreau de Tours et Théophile Gautier





analectes




De nombreux artistes, poètes, musiciens, peintres, mais aussi des scientifiques se sont intéressés aux effets du Cannabis sur l'esprit humain. Un médecin psychiatre du XIXème siècle, J. Moreau de Tours, a même écrit un ouvrage consacré aux vertus thérapeutiques de cette plante dans le domaine de l'aliénation mentale. Il cite un témoignage de Théophile Gautier, témoignage qui, outre ses qualités littéraires, est un compte-rendu passionnant des mille et un détours que peuvent suivre l'âme humaine lorsqu'elle échappe pour un moment à ses fonctionnements habituels.

L'un de nos écrivains les plus distingués, M.Théo­phile Gautier, avait entendu parler des effets du hachisch. Il me témoigna un vif désir de pouvoir en juger par lui-même, tout en avouant qu'il était peu disposé à y croire. Je m'empressai de le satis­faire, bien convaincu qu'il suffirait de quelques grammes de dawamesc pour faire bonne et prompte justice de ses préventions. En effet, l'action du hachisch fut vive et saisissante, d'autant plus que celui qui l'éprouvait la redoutait moins et était, pour ainsi dire, pris à l'improviste.
M. Th. Gautier rendit compte dans un journal (la Presse) des principaux épisodes de la
"fantasia" à laquelle il avait pris part. Le hachisch ne pouvait trouver un plus digne interprète que la poétique imagination de M. Gautier; ses effets ne pouvaient être peints avec des couleurs plus brillantes, et j'oserais dire plus locales. Est-il besoin d'ajouter que l'éclat du style , et peut-être aussi un peu d'exagération dans la forme, ne doivent nullement mettre en défiance contre la véracité de l'écrivain, qui, en définitive, ne fait qu'exprimer des sensa­tions familières à ceux qui ont quelque expérience du hachisch ?

« De tout temps, dit M. Th. Gautier, les Orientaux, à qui leur religion interdit l'usage du vin, ont cherché à satisfaire, par diverses préparations, ce besoin d'excitation intellectuelle commun à tous les peuples, et que les nations de l'Occident con­tentent au moyen de spiritueux et de boissons fermentées. Le désir de l'idéal est si fort chez l'homme, qu'il tâche, autant qu'il est en lui, de relâcher les liens qui retiennent l'âme au corps; et comme l'extase n'est pas à la portée de toutes les natures, il boit de la gaieté, il fume de l'oubli et mange de la folie, sous la forme du vin, du tabac et du hachisch. — Quel étrange problème! un peu de liqueur rouge, une bouffée de fumée, une cuillerée d'une pâte verdâtre, et l'âme, cette essence impalpable, est modifiée à l'instant! Les gens graves font mille extravagances; les paroles jaillissent involontairement de la bouche des si­lencieux: Héraclite rit aux éclats, et Démocrite pleure!

. . Au bout de quelques minutes, un en­gourdissement général m'envahit! Il me sembla que mon corps se dissolvait et devenait transpa­rent. Je voyais très nettement dans ma poitrine le hachisch que j'avais mangé, sous la forme d'une émeraude d'où s'échappaient des millions de petites étincelles. Les cils de mes yeux s'allon­geaient indéfiniment, s'enroulant comme des fils d'or sur de petits rouets d'ivoire qui tournaient tout seuls avec une éblouissante rapidité. Autour de moi, c'étaient des ruissellements et des écroule­ments de pierreries de toutes couleurs, des ra­mages sans cesse renouvelés, que je ne saurais mieux comparer qu'aux jeux du kaléidoscope; je voyais encore mes camarades à certains instants, mais défigurés, moitié hommes, moitié plantes, avec des airs pensifs d'ibis, debout sur une patte d'autruche, battant des ailes, si étranges que je me tordais de rire dans mon coin, et que, pour m'associer à la bouffonnerie du spectacle, je me mis à lancer mes coussins en l'air, les rattrapant et les faisant tourner avec la rapidité d'un jongleur indien. L'un de ces messieurs m'adressa en italien un discours que le hachisch, par sa toute-puis­sance, me transposa en espagnol. Les demandes et les réponses étaient presque raisonnables, et coulaient sur des choses indifférentes, des nou­velles de théâtre ou de littérature.
Le premier accès touchait à sa fin. Après quel­ques minutes, je me retrouvai avec tout mon sang-froid, sans mal de tète, sans aucun des symptômes qui accompagnent l'ivresse du vin , et fort étonné de ce qui venait de se passer.

Une demi-heure s'était à peine écoulée que je retombai sous l'empire du hachisch. Cette fois , la vision fut plus compliquée et plus extraordinaire. Dans un air confusément lumineux voltigeaient, avec un four­millement perpétuel, des milliards de papillons dont les ailes bruissaient comme des éventails. De gigantesques fleurs au calice de cristal , d'é­normes passeroses, des lits d'or et d'argent mon­taient et s'épanouissaient autour de moi, avec une crépitation pareille à celle des bouquets de feux d'artifice. Mon ouïe s'était prodigieusement déve­loppée: j'entendais le bruit des couleurs. Des sons verts, rouges, bleus, jaunes, m'arrivaient par ondes parfaitement distinctes. Un verre renversé, un craquement de fauteuil, un mot prononcé bas, vibraient et retentissaient en moi comme des roulements de tonnerre; ma propre voix me sem­blait si forte que je n'osais parler, de peur de ren­verser les murailles ou de me faire éclater comme une bombe. Plus de cinq cents pendules me chan­taient l'heure de leurs voix flûtées, cuivrées, ar­gentines. Chaque objet effleuré rendait une note d'harmonica ou de harpe éolienne. Je nageais dans un océan de sonorité, où flottaient, comme des îlots de lumière, quelques motifs de Lucia et du Barbier. Jamais béatitude pareille ne m'inonda de ses effluves; j'étais si fondu dans le vague, si absent de moi-même, si débarrassé du moi, cet odieux témoin qui vous accompagne partout, que j'ai compris pour la première fois quelle pouvait être l'existence des esprits élémentaires, des anges et des âmes séparées du corps. J'étais comme une éponge au milieu de la mer: à chaque minute, des flots de bonheur me traversaient, entrant et sor­tant par mes pores; car j'étais devenu perméable, et jusqu'au moindre vaisseau capillaire, tout mon être s'injectait de la couleur du milieu fantastique où j'étais plongé. Les sons, les parfums, la lumière, m'arrivaient par des multitudes de tuyaux minces comme des cheveux, dans lesquels j'entendais siffler des courants magnétiques. A mon calcul , cet état dura environ trois cents ans, car les sensations s'y succédaient tellement nombreuses et pressées que l'appréciation réelle du temps était impossible. L'accès passé, je vis qu'il avait duré un quart d'heure.
Ce qu'il y a de particulier dans l'ivresse du ha­chisch, c'est qu'elle n'est pas continue; elle vous prend et vous quitte, vous monte au ciel et vous remet sur terre, sans transition, — comme dans la folie , on a des moments lucides. —

Un troisième accès, le dernier et le plus bizarre termina ma soirée orientale: dans celui-ci, ma vue se dédou­bla. Deux images de chaque objet se réfléchis­saient sur ma rétine et produisaient une symétrie complète; mais bientôt la pâte magique, tout-à-fait digérée, agissant avec plus de force sur mon cer­veau, je devins complètement fou pendant une heure.Tous les songes pantagruéliques me passèrent par la fantaisie: caprimulges, coquecigrues, oysons bridés, licornes, griffons, cochemards, toute la ménagerie des rêves monstrueux trottait, sautillait, voletait, glapissait par la chambre.... Les visions devinrent si baroques que le désir de les dessiner me prit, et que je fis en moins de cinq minutes le portrait du docteur, tel qu'il m'apparaissait, assis au piano, habillé en Turc, un soleil dans le dos de sa veste. Les notes sont représentées s'échappant du clavier, sous forme de fusées et de spirales capri­cieusement tirebouchonnées. Un autre croquis portant cette légende , — "un animal de l'avenir" , — représente une locomotive vivante avec un cou de cygne terminé par une gueule de serpent, d'où jail­lissent des flots de fumée avec des pattes mons­trueuses, composées de roues et de poulies; chaque paire de pattes est accompagnée d'une paire d'ailes, et, sur la queue de l'animal, on voit le Mercure an­tique qui s'avoue vaincu malgré ses talonnières. Grâce au hachisch, j'ai pu faire d'après nature le portrait d'un farfadet. Jusqu'à présent , je les en­tendais seulement geindre et remuer la nuit, dans mon vieux buffet. Mais voilà bien assez de folies. Pour raconter tout entière une hallucination du hachisch , il fau­drait un gros volume, et un simple feuilletoniste ne peut se permettre de recommencer l'Apocalypse.»



Théophile Gautier